Sarkozy, boulet de la droite ?
Politique . Alors que l’UMP se prépare à une sévère défaite aux municipales, toutes les initiatives prises par l’Élysée pour tenter de limiter la casse semblent se retourner contre son locataire.
Face à la tempête, on reste « zen » comme on peut. Dans l’entourage du chef de l’État, c’est un épisode de la vie politique britannique que l’on répète en boucle pour tenter de se rassurer. Margaret Thatcher, dit-on à l’Élysée, avait enregistré, au plus fort de son bras de fer avec les mineurs, en 1984, une impopularité record qui ne l’a pas empêchée de remporter les élections en 1987. Preuve que ce qui se joue, avec le décrochage de Nicolas Sarkozy jusque dans le coeur de son électorat, tient bien à la politique qu’il conduit et non pas seulement, comme on le suggère, publiquement, à droite, au « style » de l’homme ou à l’affichage de sa vie privée.
Affolés, militants et candidats UMP constatent d’ailleurs que le problème est plus profond que la simple réaction « épidermique » d’électeurs versatiles. « Axer la campagne présidentielle sur des promesses en matière de pouvoir d’achat était une mauvaise stratégie », regrette Jacques Le Guen, député UMP du Finistère. Le 30 novembre 2006, dans l’émission À vous de juger, sur France 2, Nicolas Sarkozy assurait : « Il faut poser la question de l’augmentation des salaires dans notre pays parce que toute ma stratégie économique est fondée là dessus. » Une assertion répétée, pendant des mois, sur tous les tons, et que les Français
lui renvoient, aujourd’hui, comme un boomerang. Comme ils avaient renvoyé à Jacques Chirac sa promesse, vite oubliée après son élection, en 1995, de « réduire la fracture sociale ».
« Rebondir ». C’est aujourd’hui la hantise du président de la République et de ses conseillers. Problème : les expédients d’image et de communication chers à Nicolas Sarkozy paraissent bien dérisoires face à la défiance qui a commencé à prendre corps dès le lendemain de l’élection présidentielle. Moins d’un mois après cette victoire, les annonces sur la TVA sociale ont coûté leurs sièges à plusieurs dizaines de députés UMP sortants. Ce fut, ensuite, l’épisode du paquet fiscal, vite perçu comme un tour de passe-passe au grand bénéfice des privilégiés. Un sentiment accentué par l’affichage, jusqu’à l’écoeurement, du train de vie fastueux d’un président très prompt à s’accorder une augmentation de salaire faramineuse.
Puis les « réformes » visant à faire rentrer la France dans le moule néolibéral se sont enchaînées sur tous les fronts, provoquant, systématiquement, des mouvements de protestation. Cheminots, fonctionnaires, étudiants, avocats, magistrats, enseignants, artistes, employés de supermarchés, jusqu’aux chauffeurs de taxis… En neuf mois d’exercice du pouvoir, la liste des catégories sociales que Nicolas Sarkozy s’est mises à dos ressemble à un inventaire à la Prévert.
Aujourd’hui, chaque geste du président de la République pour tenter de « rebondir » semble le plomber davantage. L’antienne de la « pédagogie » de réformes supposées porter bientôt leurs fruits ne passe plus. Pire, elle menace, comme en 2005, lors du référendum sur la constitution européenne, de se retourner contre les « pédagogues ». L’autosatisfaction affichée sur la « relance de l’Europe » peine à dissiper le sentiment diffus des électeurs d’avoir été floués avec la ratification parlementaire du traité de Lisbonne, alors que le traité constitutionnel avait été rejeté par les urnes. Les épouvantails de la « sécurité » et de la peur des immigrés ne parviennent plus à éclipser les porte-monnaie vides. Les « visites de terrain » et les apparitions dans les entreprises, que Nicolas Sarkozy promet d’enchaîner, à son retour de Guyane, où il se rend aujourd’hui, au rythme de deux par semaine jusqu’au 9 mars, apparaissent comme des mises en scène artificielles à usage électoral.
Dans un tel contexte, les initiatives prises, la semaine dernière, par le chef de l’État, ont fait « pschitt » les unes après les autres. Présenté, au départ, comme un plan Marshall, le plan « banlieue », sans crédits chiffrés, a été
accueilli avec scepticisme jusque dans les rangs de la majorité. La promesse présidentielle de sauver l’usine Arcelor-Mittal de Gandrange en mobilisant, s’il le faut, des fonds publics - surtout locaux -, est condamnée d’avance par les prescriptions européennes que Nicolas Sarkozy a lui-même signées avec le traité de Lisbonne. L’affaire suscite d’ailleurs des remous au plus haut niveau et alimente les rumeurs de démission de la ministre de
l’Économie et des Finances, Christine Lagarde, opposée
à toute « subvention » et convaincue qu’on « ne peut pas forcer un industriel à
investir ». Un cafouillage au sommet qui rend peu crédible la promesse, annoncée jeudi, d’un « plan global de réindustrialisation » du site Kléber Pneumatiques de Toul, lui aussi en danger. Et qui témoigne de l’absence de politique industrielle sérieuse, alors même que les conséquences désastreuses de la crise financière sur l’économie réelle se précisent.
Au-delà de l’absence de réel débat sur les choix économiques, ce sont les annonces brouillonnes, décousues, illisibles du chef de
l’État qui inquiètent à droite. Après la fin de non-recevoir, le 8 janvier, des « caisses vides », les critiques ont fusé sur le mode de financement du coup de pouce dérisoire au seul minimum vieillesse. L’annonce de l’abandon de la proposition de libéraliser la profession de taxi est apparue comme une volte-face. Au total, cette gestion au coup par coup, aux antipodes de l’idée d’intérêt
général, apparaît crûment pour ce qu’elle est : une
distribution de cadeaux préélectoraux destinée, d’abord, à limiter la casse annoncée aux municipales. Bien loin de la « politique de civilisation » que Nicolas Sarkozy exaltait il y a encore quelques semaines.
Un président de la République démonétisé neuf mois après son élection… Le cas de figure, inédit sous la cinquième République, atteste de la profondeur d’une crise politique qui ne saurait se résumer à une perte de confiance passagère. « Il a cinq ans devant lui pour faire les réformes qu’il a proposées aux Français et qui lui ont donné un mandat très clair pour les réaliser », insiste, en guise de réponse, le porte-parole de l’Élysée, David Martinon. Manière de signifier que, comme Margaret Thatcher en son temps, Nicolas Sarkozy est disposé à satisfaire ceux qui le pressent d’achever, quoi qu’il en coûte, une révolution conservatrice qui dégrade chaque jour davantage la situation de cette « France qui souffre » dont il s’était réclamé pendant la campagne présidentielle. Une France qui semble déterminée, en retour, à lui faire payer, le 9 mars prochain, l’addition de « réformes » dont le seul but est d’enrichir toujours davantage les plus riches.
Rosa Moussaoui, l'Humanité





