La Gauche Verte !

Journal d'informations alternatives.

samedi 1 novembre 2008

Action directe : justice sans fin

Jean-Marc Rouillan vient d’être réincarcéré. Le 16 octobre 2008, le juge d’application des peines a décidé la révocation du régime d’aménagement de peine qui lui était appliqué depuis décembre 2007, après vingt et un ans de prison.

A l’origine de cette décision judiciaire, les propos tenus par l’ancien dirigeant d’Action directe dans une interview accordée à L’Express. Interrogé sur les actions de l’organisation, et notamment sur l’assassinat de Georges Besse, le PDG de Renault en novembre 1986, il répondait : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus. Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. Mais par cette obligation de silence, on empêche aussi notre expérience de tirer son vrai bilan critique (1). »

Est-il légitime qu’il veuille rétrospectivement s’interroger sur un moment, les années 1970-80, où la lutte armée est apparue à certains comme une option ? Alors que lui et ses compagnons ont purgé (ou purgent encore) de longues peines et que leur combat n’a pas connu de postérité, ce questionnement est-il une apologie de la violence ou la meilleure manière d’éviter sa répétition ?

Peu importe. Le débat s’est orienté sur une autre voie. « Evidemment qu’il fallait renvoyer Jean-Marc Rouillan en prison puisqu’il a continué à prôner la lutte armée », clamait ainsi Mme Ségolène Royal (Canal +, 19 octobre 2008). « Ce qui me choque c’est que Jean-Marc Rouillan n’ait aucun élément de regret, de contrition par rapport à ce qui s’est fait », estimait pour sa part François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste (Europe 1, 1er octobre 2008), avant d’inviter Olivier Besancenot « à se débarrasser de cet adhérent-là car il est vraiment encombrant ».

Car c’est peut-être là le fond du problème. Rouillan avait en effet annoncé son intention d’adhérer au Nouveau parti anticapitaliste (NPA), qui avait accepté sa participation. Or, dans un contexte de crise financière et d’effondrement des certitudes libérales, les voix ne manquent pas pour appeler à la prudence, à la « réforme », à la modération. Alors même que le Parti socialiste se lance dans les surenchères libérales et apparaît « à contresens sur l’autoroute des idées » (lire l’article de François Ruffin dans Le Monde diplomatique de novembre 2008), un enjeu central est de mettre à distance voire de délégitimer toute tentation de contestation radicale d’un système pourtant largement affaibli.

L’enjeu serait de taille, si l’on en croit Alexandre Adler, qui n’hésitait pas à remettre l’adhésion de Rouillan au NPA dans une curieuse perspective historique : « La responsabilité principale de l’ascension de Hitler vient des élites conservatrices catholiques et protestantes : malgré la répulsion que leur inspirait le nazisme, de temps à autre, ces élites inconsolables de l’Empire de Guillaume II ne pouvaient s’empêcher de tenir les nazis pour des patriotes, certes un peu vulgaires et excités. (…) Cette même baisse des défenses immunitaires existe aujourd’hui à gauche. (…) Tant que les dirigeants du Parti socialiste se donneront tort de leur effective modération, ils considéreront Besancenot et la théorie de petites brutes imbéciles qui font masse autour de lui comme des représentants plus purs et plus intègres des idées qu’ils défendaient dans leur jeunesse. Si nous voulons éviter que la crise nous confronte bientôt à un parti social fasciste de masse, aux connotations manifestement antisémites, c’est au Parti socialiste, en première ligne, de réagir énergiquement. (…) S’il manque à son devoir, l’explosion est à brève échéance. » (Le Figaro, 4 octobre 2008).

Face à un tel péril, ou plus sérieusement face à l’audience croissante des thèses d’une « gauche de gauche », au NPA et ailleurs, il faut faire feu de tout bois. Disqualifier la critique en l’assimilant à la violence est sans doute une bonne manière pour fermer l’espace du débat. Et tant pis s’il faut pour cela renvoyer en prison quelqu’un qui y a déjà passé plus d’un tiers de son existence.

(1) « Jean-Marc Rouillan, l’ancien terroriste d’Action directe, parle et pourrait se voir privé de sa semi-liberté », L’Express, 1er octobre 2008.

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Italie : les suppressions des crédits à la recherche détruisent l’avenir.

"un pays qui oblige ses jeunes talents à émigrer détruit son propre avenir"

La loi 133, présentée en juin et approuvée en août dans l’indifférence quasi totale, prévoit deux dispositions extrêmement lourdes de conséquences pour l’université et la recherche : la réduction de 10% de l’organigramme des instituts de recherche, et l’arrêt quasi-total des embauches dans les universités pour les années à venir (un nouvel embauché pour cinq départs à la retraite), avec, parallèlement, la diminution des financements. Ce sont des dispositions terriblement préoccupantes. L’Italie est actuellement la lanterne rouge de l’Europe pour les activités de recherche et de développement. Le pourcentage de ces activités, par rapport au PIB, est d’un petit 1%, face à une moyenne européenne d’un large 2%.

Le maigre investissement de l’Italie dans ce secteur est encore plus grave si on le compare à celui, nettement supérieur, des pays asiatiques émergents, en particulier de la Chine. Ce pays est souvent vu comme un danger parce qu’il produit des biens de consommation courante à bas prix, faisant ainsi concurrence à l’industrie italienne ; à l’heure actuelle, ceci n’est pas vrai car notre industrie tend à couvrir un secteur de qualité plus élevée. Cependant, si les rapports d’investissements actuels restent constants dans les années qui viennent, nous pouvons tranquillement prévoir un dépassement par la Chine dans les secteurs technologiquement avancés aussi, ce qui ne laissera que peu de place même aux activités industrielles de pointe.

Cela n’a aucun sens non plus d’argumenter qu’il faut réduire ces dépenses à cause de la crise économique. Au contraire justement, la crise requiert un plus grand investissement de l’Etat, et il est bien connu que les investissements en recherche et développement sont les plus efficaces. Non seulement le gouvernement va dans la direction erronée, mais, ce qui est pire, il effectue des suppressions indiscriminées, indépendamment des nécessités réelles des instituts de recherches et des universités. Faire des coupes dans tout un secteur avec la même proportion pour chacune de ses composantes est le contraire de gouverner : c’est une incapacité irresponsable de faire des choix. Ce comportement de nos gouvernant me rappelle de façon irrésistible une stigmatisation par un personnage de la BD Dilbert sur Linus : « une coupe de 10% du budget d’un projet, c’est le pourcentage classique qu’on dégaine sans même avoir pensé aux termes du problème, en partant du constat que tout peut être amputé de 10% sans empirer le résultat final ».

En réalité, au contraire, ces coupes indiscriminées empirent gravement la situation en tant qu’elles empêchent les nouvelles générations de remplacer ceux qui partiront à la retraite dans les prochaines années, provoquant ainsi une perte nette pour le pays et un dommage injuste pour les jeunes chercheurs. Je ne me fais pas de souci pour les rares « hors classe », les chercheurs de qualité exceptionnelle : ceux-là trouveront toujours un poste, et ils réussiront à faire carrière même en Italie, à moins qu’ils ne décident d’accepter les offres plus alléchantes de prestigieux instituts étrangers. Je me fais du souci pour les milliers d’étudiants nettement supérieurs à la moyenne, qui espèrent trouver une place en Italie digne de leur valeur. Mais le gouvernement a détruit leur perspective d’embauche, et s’ils veulent continuer à faire leur métier ils devront forcément émigrer.

Ces dispositions, donc, en plus d’être anti-économiques, sont carrément en opposition avec l’énoncé de notre belle Constitution, qui aborde de façon récurrente le thème de la recherche scientifique. Tout le monde connaît l’article 33 : « L’art et la science sont libres et libre en est leur enseignement » : la science est placée à côté de l’art, et on en proclame la liberté. Moins connu peut-être l’article 9, qui appartient au groupe des 13 premiers articles, qui recensent les principes fondamentaux. Cet article affirme que « la République favorise le développement de la culture et la recherche scientifique et technique (« Elle protège le paysage et les biens historiques et artistiques de la Nation », NdT). La recherche scientifique est vue ici comme un bien primaire, à poursuivre pour son intérêt culturel, et non pour ses retombées économiques ; et même, parmi les principes fondamentaux, il n’est pas dit que la République a le devoir de promouvoir le développement économique. Pour conclure, je voudrais rappeler l’article 4 : « La République reconnaît à tous les citoyens le droit au travail et crée les conditions qui rendent ce droit effectif. Tout citoyen a le devoir d’exercer, selon ses propres possibilités et son choix, une activité ou une fonction qui contribue au progrès matériel ou spirituel de la société ». L’Etat a ainsi le devoir de permettre aux citoyens doués de talent pour la recherche d’effectuer cette activité sur la base de leurs capacités.

Je suis fermement convaincu que la démocratie réelle d’un système politique se mesure à l’aune des opportunités concrètes qu’il est en mesure d’offrir à ses concitoyens, et à la possibilité qui est consentie à chacun de se confronter avec de telles opportunités. Il faut absolument éviter que dans les carrières universitaires et de recherche il n’y ait des générations fortement désavantagées à cause de choix arbitraires. Avec les dispositions de la loi 133, les jeunes talents nés il y a trente – quarante ans ont leur possibilité d’accès à la recherche et à la carrière universitaire barrée, et ceci bien qu’ils soient très capables de donner d’importantes contributions innovatrices. De ce fait, on porte atteinte de façon irrémédiable au principe d’égalité et au droit que doivent avoir tous les jeunes, quelle que soit leur date de naissance fortuite, de réaliser leurs choix, si ceux ci sont proportionnels à leurs capacités. Embaucher de nouveaux chercheurs sur la base de leur mérite, à travers de justes concours, en utilisant avec la plus grande urgence les ressources mises à disposition, et en en trouvant de nouvelles, est une nécessité vitale pour garantir l’avenir de notre pays dans un monde qui doit faire face à de graves urgences planétaires ; mais c’est aussi une obligation constitutionnelle, si nous voulons que notre Loi fondamentale ne reste pas lettre morte.

Le directeur de l’Ecole Normale Supérieure, Salvatore Settis, écrivait récemment qu’un pays qui oblige ses jeunes talents à émigrer détruit son propre avenir. Les étudiants ont très bien compris quel est l’enjeu, et ils sont descendus dans la rue, ils ont occupé les universités, ils ont organisé des cours sur les places publiques. Ils défendent leur avenir, et les enseignants ne peuvent qu’être avec eux.

Giorgio Parisi, Physicien (physique théorique), professeur et membre de la National Academy of Sciences.

http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/28-Ottobre-2008/art3.html

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Posté par redacteurs à 07:56 - Une nouvelle europe ?? - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

L’horrible doute

À une semaine de l’échéance, faut-il tenir pour acquise la victoire de Barack Obama ? Si l’on devait se fier aux sondages, le doute ne serait guère permis. Et pourtant, quelque chose d’obscur nous invite encore à l’incrédulité. C’est cette part d’irrationnel et d’inavouable qui gît au fond de l’inconscient humain et que l’on nomme le racisme. Si Obama perd, il n’y aura pas d’autre explication possible que la couleur de sa peau. Car sa campagne a été aussi remarquable que celle de McCain a été calamiteuse. Depuis le début, tout ou presque a souri au candidat démocrate, jusqu’au contexte d’une crise venue miner le peu de crédibilité économique qui restait à son adversaire. Comme si le talent et le charisme d’Obama avaient eu besoin de cet ultime coup de pouce du destin qui a précipité son rival dans un profond désarroi idéologique. McCain s’identifiait déjà au passé en raison de son âge et de ses liens avec le président sortant ; voilà de surcroît que le système qu’il incarne fait faillite au plus mauvais moment pour lui. D’un côté, toutes les vertus de la jeunesse, toutes les espérances de changement, l’éclat de la nouveauté ; de l’autre, le poids des ans et un héritage fait de mensonges, de guerres et d’échecs. Au pays et à l’époque de la communication triomphante, on ne pouvait imaginer opposition plus déséquilibrée. Pourtant, nous attendrons prudemment le 5 novembre au matin pour prendre acte d’une victoire qui, si elle intervenait, aurait un sens bien au-delà de la politique.

Car lorsque nous évoquons le péril racial qui pourrait renverser les pronostics, il ne s’agit pas seulement du préjugé qui briserait l’ambition du candidat Obama, il s’agit aussi d’une vision du monde qui imprègne encore profondément une partie de l’Amérique blanche. Celle du choc des civilisations. Celle qui ne croit jamais dans l’influence de l’environnement social ni aux vertus du dialogue, et qui fige les représentations ; celle qui n’a aucune curiosité pour le reste de la planète, mais une brutale hostilité à l’encontre de tout ce qui ne lui ressemble pas. C’est tout cela qui est en jeu dans l’élection du 4 novembre. Obama n’est donc pas seulement porteur de son programme, mais aussi de son histoire personnelle et du sens que celle-ci peut avoir pour la population américaine. Certes, son discours n’est pas exempt d’un certain nationalisme. Mais il s’agit de cet orgueil d’enfant du melting-pot qui lui faisait dire dans son fameux discours de Philadelphie, le 27 mars dernier : « Mon histoire est inconcevable dans aucun autre pays. » Cette fierté américaine-là est plus rassurante que le nationalisme qui résulte du complexe messianique borné de George W. Bush. Elle nous permet d’espérer que « le fils d’un Noir du Kenya et d’une Blanche du Kansas », comme il aime à se définir, ne portera pas sur les événements et les hommes le même regard que son prédécesseur enraciné depuis des générations dans un sol texan gorgé de pétrole et de violence. Il serait toutefois injuste et dangereux d’occulter le discours d’Obama au profit d’un récit exclusif de son aventure familiale. Ne serait-ce que parce que ce discours revendique sa double origine. On ne choisit pas son ascendance, mais on choisit ou non de la revendiquer. Et cela, Obama le fait plutôt bien, sans honte ni ostentation.

Il a fait de sa condition de métis un argument de réconciliation. Mais aussi parce que la partie sociale de son programme nous semble en cohérence avec cette revendication. Même si elle reste très modérée. En retrait sur celui d’Hillary Clinton pour l’assurance santé, notamment, mais tellement moins injuste que celle des Républicains. En cohérence aussi, ses positions sociétales pour le droit à l’avortement ou en faveur de l’« union civile » pour les homosexuels (qui n’est cependant pas le mariage). Toutes questions qui font clivage dans la société américaine, plus violemment encore que dans la société française. En cohérence, enfin, sa volonté de sortir les États-Unis du bourbier irakien et de dialoguer avec l’Iran, et sa conscience des enjeux écologiques. Avec Obama, les raisons d’espérer un monde un peu moins stupide sont donc nombreuses. Mais gare aussi aux illusions !

L’homme a déjà prouvé qu’il savait prestement retourner sa veste. Sa volte-face sur le conflit israélo-palestinien est un signe. Son discours sur le terrorisme montre qu’il y a quelques tendances lourdes dans la politique américaine qu’on ne saurait contrarier. Il est vrai que la campagne électorale n’est jamais le meilleur moment pour les audaces. Quoi qu’il en soit, il faut bien sûr souhaiter l’élection de Barack Obama. Mais cela autant pour ce qu’il représente aux yeux de cette partie des États-Unis qui retirera une légitime fierté de ce choix que pour son programme. S’il l’emporte, il faudra alors que la France qui a voté Sarkozy, et qui est tellement « obamaniaque », se penche sur elle-même. Si, en revanche, par un retour de flamme raciste, McCain est élu, il n’y aura plus ni rêve ni illusions.

Denis Sieffert, POLITIS

Posté par redacteurs à 07:54 - Editos - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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