La Gauche Verte !

Journal d'informations alternatives.

vendredi 31 juillet 2009

Comment le 2ème EPR français a été décidé...

Beaucoup d'écolos ont été étonnés par la décision, sans discussion, de réaliser un deuxième EPR en France, décision prise par le président de la République française Nicolas Sarko... Le romancier H. G. Wells dans un texte peu connu et très peu référencé (The discovery of futur, 1902), mentionnait dans une revue scientifique du début du 20ème siècle qu'il ne fallait pas parler au présent sans parler du futur. C'est bien sûr valable pour la décision de notre Sarko. Mais il me paraît aussi important, pour comprendre ce qui est dit aujourd'hui, de se référer au passé, de placer ce qui se décide actuellement dans la succession des événements du passé.
Qu'en est-il du pouvoir de décision concernant le nucléaire ? Le décret n°76-8445 du 1er septembre 1976 instituait « un conseil de politique nucléaire extérieure (...) » [souligné par moi]. Par ce décret « Le Président de la République décrète » : Art 1er : « Il est institué un conseil de politique nucléaire extérieure présidé par le Président de la République ». Il est précisé (Art.3) « Le conseil définit les différents aspects de la politique nucléaire extérieure » [souligné par moi].
Après 1981 et la victoire de la gauche « on a gagné, on a gagné », le décret n°81-822 du 4 septembre 1981 « modifiant le décret du 1er septembre 1976 » ne change pas grand chose à la législation mais confirme que ce conseil ne concerne que la politique extérieure.
En 2008 est pris un décret abrogeant celui de 1976 modifié en 1981. Il introduit un changement considérable concernant la politique nucléaire. Le décret n°2008-378 du 21 avril 2008 institue un conseil de politique nucléaire. Le mot « extérieure » a disparu de la politique nucléaire du conseil. L'article 1er de ce décret précise : « Il est institué un conseil de politique nucléaire présidé par le président de la République. Le conseil définit les grandes orientations de la politique nucléaire et veille à leur mise en oeuvre, notamment en matière d'exportation et de coopération internationale, de politique industrielle, de politique énergétique, de recherche, de sûreté, de sécurité et de protection de l'environnement ». Ainsi ce décret concerne toute la politique nucléaire française tant internationale que nationale et c'est Sarko qui s'occupe de tout, y compris de la recherche, de la sûreté, de la radioprotection et de l'environnement.
Ce décret n'a soulevé aucune protestation des opposants à Sarko, Verts, socialos et autres, il est passé inaperçu. Le Rézo préfère publier des photos de culs devant le Mont Saint-Michel avec le mot d'ordre « EPR mon cul » plutôt que de lire le J.O. [voir commentaire de S. L. et réponse ici]
Finalement la décision de Sarko de lancer un deuxième EPR n'a rien d'illégal ! Bien sûr Verts, écolos, les antinucléaires, les députés socialistes, auraient pu réagir et protester contre ce décret assez ahurissant où il est précisé que « le secrétaire de la présidence de la République assure le secrétariat du conseil » [Art.6]. Pas moins ahurissante est la composition des membres du conseil [art.2] qui comprend le Premier ministre, les ministres chargés de l'énergie, des affaires étrangères, de l'économie, de l'industrie, du commerce extérieur, de la recherche, du budget, le chef d'état major des armées, le secrétaire général de la défense nationale et l'administrateur général du Commissariat à l'énergie atomique (CEA). Les ministres de la santé et de l'écologie n'y sont pas. Le responsable de l'Autorité de sûreté nucléaire ne fait pas partie du conseil.
Bien sûr l'article 3 prévoit que « (...) le président de l'Autorité de sûreté nucléaire et le haut-commissaire à l'énergie atomique peuvent être invités à participer au conseil pour les questions relevant de leurs attributions » questions, qui, d'après l'art.1er sont du domaine du président de la République. Que font les députés ? Que font les écolos ? Que font les antinucléaires qui alimentent la société du spectacle ? Que font les journalistes ? Que font les scientifiques et le corps médical ? Curieusement on s'inquiète de ce que les enfants ont beaucoup de mal à passer quelque temps à lire, accaparés qu'ils sont par la télé et les jeux sur ordinateur alors que les adultes ignorent totalement la lecture !             Roger Belbéoch.

[Lire la suite dans la lettre d'information n°118 de juin 2009 du comité Stop Nogent-sur-Seine]

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L’accusation d’antisémitisme ? Une stratégie selon une ancienne ministre israélienne

Au moment où les Etats-Unis manifestent un désir de "paix globale" au travers du marathon décrit par les deux vidéos suivantes, il n’est pas inutile d’entendre la voix d’une ancienne ministre israélienne reconnaissant sans la moindre gêne que l’accusation d’antisémitisme est un truc que les israéliens utilisent constamment.



Pas inutile non plus de rappeler que depuis janvier 2007 le Huffington Post pointait que l’AIPAC tente de pousser les Etats Unis à la guerre contre l’Iran :

URL TRACKBACK : http://www.agoravox.tv/tb_receive.php3?id_article=23314

Source : AgoraVox

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Les arts du spectacle, une affaire d’hommes

En 2006, Reine Prat, chargée de mission auprès du ministère de la culture, avait publié un premier rapport (PDF) sur l’égalité hommes-femmes dans les domaines du théâtre, de la musique et de la danse. Elle y énumérait des chiffres qui avaient alors fait l’effet d’une bombe : 92% des théâtres consacrés à la création dramatique étaient dirigés par des hommes, de même que 89% des institutions musicales et 86% des établissements d’enseignement.

Ce déséquilibre massif concernait également les spectacles eux-mêmes : 97% des musiques qu’on pouvait entendre dans les institutions avaient été composées par des hommes ; ceux-ci dirigeaient 94% des orchestres programmés ; ils étaient les auteurs de 85% des textes montés, et signaient la mise en scène de 78% des spectacles. Parmi tous les cas qu’examine Reine Prat dans son deuxième rapport (PDF), récemment publié, le plus spectaculaire est sans doute celui du théâtre de l’Odéon : depuis la rentrée 1997 (sous les directions successives de Georges Lavaudant et d’Olivier Py), ce sont des hommes qui ont mis en scène 100% des spectacles programmés aux Ateliers Berthier et 95% de ceux présentés dans la grande salle ; aucune metteuse en scène n’y a été accueillie depuis 2002… Entre autres effets, écrivait Reine Prat en 2006, cette exclusion produit « des représentations artistiques qui tendent à renforcer les stéréotypes (…), plutôt qu’elles ne contribuent à l’invention de nouveaux rapports sociaux de sexe ».

La publication du premier rapport, en juillet 2006, avait été l’occasion de remarquer que pas une femme ne figurait au programme du festival d’Avignon, qui fêtait cette année-là son 60e anniversaire. Sur 884 spectacles présentés depuis la création du festival, seuls 60, soit moins de 7%, étaient l’œuvre de femmes. Et, jusqu’à aujourd’hui, une seule – Ariane Mnouchkine – a eu accès (plusieurs fois) au saint des saints, la Cour d’honneur. Sur sept artistes associés au Festival de 2004 à 2009, on compte une seule femme, une actrice, mais… en binôme avec un metteur en scène – un cas de figure exceptionnel. Signalons au passage que 59% des spectateurs d’Avignon sont des spectatrices…

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Le collectif féministe La Barbe en action au Festival d’Avignon,
le 16 juillet dernier.

Moins dignes que les hommes de présider aux destinées artistiques d’une structure culturelle, les femmes semblent davantage appréciées lorsqu’il s’agit de prendre en charge l’intendance, à laquelle les grands esprits, c’est bien connu, n’entendent rien. Elles assurent ainsi 16% des directions artistiques des compagnies, 25% des directions de festivals, 34% des directions de lieux de résidence, mais 71% de l’administration des compagnies, 57% de l’administration des lieux de résidence, et 53% de l’administration des festivals… « Il est communément admis, écrit Reine Prat dans le rapport 2009, que si tant d’hommes dirigent les institutions et en assurent la représentation à l’extérieur, c’est que tant de femmes occupent les fonctions de seconde et font tourner la maison, chacun restant ainsi dans son rôle et sur son territoire (sphère publique/sphère privée). »

Pourquoi ce problème n’avait-il encore jamais été soulevé ? Sans doute parce que l’image flatteuse d’un milieu voué à la création, et donc supposé « éclairé », dissuade de relever des archaïsmes et un conservatisme pourtant flagrants – quels que soient les oripeaux contestataires ou avant-gardistes dont on les habille. Reine Prat épingle une certaine « conception de l’Artiste Créateur que nous devons au XIXe siècle et qui reste active aujourd’hui dans les comportements si ce n’est dans les théories ». Le Créateur, par essence, est un homme ; les femmes restent plus volontiers cantonnées aux rôles d’interprète ou de muse.

En outre, le milieu artistique vit largement dans la croyance que seul le talent décide d’une carrière, alors que bien d’autres facteurs sont déterminants : le temps, les moyens financiers, les réseaux dont on dispose, l’équipe dont on s’entoure, les occasions de se confronter au public, les chances de franchir les « filtres » des concours, sélections ou nominations… mais aussi la capacité à se sentir légitime pour mener une carrière, ce qui, compte tenu de la rareté des modèles d’identification à disposition, n’a rien d’évident.

Le paravent est l’ami de la femme Retour à la table des matières

« Les seuils d’élimination apparaissent de manière très visible, note Reine Prat, si l’on examine le secteur de l’enseignement spécialisé » (musique, danse et art dramatique) : les garçons représentent 38% des élèves de l’enseignement initial (EMMA [1], ENM [2], CNR [3]), mais 50% des étudiants des conservatoires nationaux supérieurs ; les hommes constituent 49% du corps professoral dans l’enseignement initial, mais sont 86% à la direction d’un de ces établissements, et 100% à la direction des quatre principaux établissements d’enseignement supérieur.

Si l’on pouvait encore soupçonner les femmes d’être moins nombreuses car moins douées, l’« affaire des paravents » apporte la preuve du contraire. Les orchestres classiques, raconte Reine Prat (reprenant les travaux de Hyacinthe Ravet sur les femmes et la musique), ont en effet décidé un jour, pour éviter les passe-droits lors des concours, que les candidats auditionneraient derrière un paravent. Surprise : cette pratique leur a valu une soudaine recrudescence de femmes dans leurs rangs… Et fait, du coup, l’objet d’une polémique récurrente. L’orchestre philharmonique de Vienne a tranché la question : il exclut d’emblée les femmes et les « personnes de couleur ».

Des hommes cooptant d’autres hommes, l’homosocialité du milieu fait boule de neige. Lorsqu’il s’agit de pourvoir un poste à responsabilité, remarque Reine Prat, les postulantes n’ont jamais les qualités requises : une « forte personnalité », acceptée ou valorisée chez un homme, sera jugée problématique chez une femme (que l’on pense aux rumeurs qui ont encore circulé, en mai dernier, sur le comportement « tyrannique » d’Isabelle Huppert à l’égard des membres du jury du Festival de Cannes qu’elle présidait). A l’inverse, on jugera que les autres « ne font pas le poids ». Ce manque de confiance dans la capacité des femmes à mener leur barque se traduit très concrètement par les ressources plus faibles qu’on leur alloue : le rapport de 2006 relevait que les scènes nationales recevaient une moyenne de 2 347 488 euros de subventions lorsqu’elles avaient à leur tête un homme, et de 1 764 349 euros lorsqu’il s’agissait d’une femme.

Les choses ont-elles un peu bougé après la publication du premier rapport ? Plusieurs initiatives ont été prises par la Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles (DMDTS), qui, signale le rapport 2009, « a réuni, de manière informelle, des personnalités du spectacle vivant susceptibles d’apporter une contribution à la compréhension de ces phénomènes. Une dizaine de rencontres ont eu lieu entre 2006 et 2008, avec des femmes de théâtre, des musiciennes, des directrices ou administratrices d’institutions ». Des groupes de réflexion thématiques et des collectifs se sont également constitués à l’échelle de certaines régions. En 2008, l’association H/F a vu le jour à l’initiative de femmes et d’hommes travaillant dans les arts du spectacle en Rhône-Alpes. Le collectif féministe La Barbe s’est également emparé de la question (voir ses interventions au Festival d’Avignon, au Théâtre de l’Odéon et au Théâtre de la Colline).

Un progrès notable cependant : alors que, depuis la création de la Comédie française, en 1680, aucun des cinq théâtres nationaux consacrés à l’art dramatique n’avait été dirigé par une femme, on est parvenu en trois ans à une stricte parité, avec les nominations de Muriel Mayette à la tête de la Comédie française (août 2006), Julie Brochen au Théâtre national de Strasbourg (2008) et Dominique Hervieu au Théâtre national de Chaillot (2008), cette dernière en codirection avec le chorégraphe José Montalvo. Reine Prat rappelle cependant que les deux théâtres lyriques nationaux « ont toujours, et depuis toujours, un directeur à leur tête ». Enfin, Graziella Contratto, seule femme à diriger l’un des vingt-trois orchestres permanents en région (celui des Pays de Savoie), et qui avait elle-même succédé à une femme (Claire Gibault), cédera sa place à un homme en septembre. « La proportion de directrices passera ainsi de 4% à 0%, commente Reine Prat. Fin d’une exception... »

Voir la présentation du travail de Reine Prat sur le site du Centre Pompidou, à l’occasion de l’exposition « elles@centrepompidou » (26 mai 2009).

Mona Chollet, Le Monde Diplomatique

Notes

[1] Ecole de musique municipale agréée.

[2] Ecole nationale de musique.

[3] Conservatoire national de région.

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jeudi 30 juillet 2009

Un virage de la politique yanqui envers Cuba ?

C’est le genre d’interrogation qui suscite généralement un scepticisme complet, quand elle ne fait pas ricaner. Pourtant, il se passe des petites choses qui ne laissent pas de surprendre l’observateur un tant soit peu averti.

D’abord un fait sans conséquence réelle sur le quotidien des Cubains : en ce 27 juillet 2009, l’agence Reuters nous informe de ce que les Etats-Unis ont éteint le journal lumineux installé sur la façade de leur représentation diplomatique à La Havane qui irritait les autorités cubaines. Tous ceux qui sont allés flâner devant l’immeuble de la SINA (la Section des Intérêts Nord-américains) depuis 2006 ont pu voir ce panneau de 1,5 mètres de haut courant sur 25 fenêtres du cinquième étage du bâtiment et sur lequel défilait en permanence des informations, des déclarations politiques et des messages imputant les problèmes de Cuba au système politique en place. En « représailles », Fidel Castro avait fait ériger des drapeaux hauts de 30 mètres pour le cacher à la vue de ses concitoyens. Et bien, pendant la plus grande partie du mois de juillet, le panneau en question est resté éteint. Des diplomates occidentaux à La Havane ont déclaré officieusement - et en demandant que leur identité ne soit pas révélée - qu’il n’était pas prévu de le rallumer dans un avenir prévisible. Aucun commentaire officiel d’un côté comme de l’autre. Voilà pour le premier point.

Le second est encore plus surprenant, et c’est la BBC qui informe !

Depuis un demi-siècle, tous les opposants au gouvernement cubain jouissent aux USA d’un statut privilégié : formation, entraînement, mise à disposition de matériel, protection judiciaire et impunité garantie pour ceux qui ne sont autres que des terroristes. Il n’y a qu’à voir les Posada Carriles et autres Orlando Bosch se pavaner dans les rues de Miami ! L’administration américaine a toujours soutenu l’exil cubain extrémiste, favorisant leurs actions comme celle de la Baie des Cochons ou le financement exorbitant de TV et Radio Marti. Et n’oublions pas que le « paladin » de la lutte contre le terrorisme a couvert des actes comme l’explosion de l’avion de la Cubana en 1976 ! Sans parler des condamnations vertueuses des arrestations de soi-disant patriotes cubains, innocentes victimes d’une dictature criminelle. Pour Washington, ces Cubains sont des héros et George Bush s’est toujours fait un devoir de réclamer leur libération et de les accueillir « dignement » après leur remise en liberté.

D’où la stupeur de Tomás Ramos auquel la SINA vient de refuser un visa !

Ramos se définit comme un opposant anticastriste, mais reconnaît avoir effectué dans les années 60, pour le compte de diverses organisations contre-révolutionnaires de Miami, des « actions violentes » - euphémisme pour « attentats » - comme des destructions d’antennes de communication et l’organisation de soulèvements armés. Pour l’ensemble de ses œuvres, ce citoyen modèle a purgé de nombreuses années de prison à Cuba. Remis en liberté en 2008 après 18 ans de prison, Ramos se précipite à la SINA pour faire une demande de visa afin de retrouver sa vieille mère à Miami. Les choses traînent, jusqu’à ce 27 juillet où arrive la réponse : les USA n’accorderont pas de visa à Tomàs Ramos « en raison de son passé violent ».

L’intéressé ne comprend pas. Il dit se sentir « blessé, frustré, trompé ». Il s’indigne de ne pas être traité comme les autres “militants” antirévolutionnaires de Floride, alors que « le gouvernement américain et la CIA ont été, dit-il, « le promoteur de toutes les actions violentes » auxquelles il a participé. Et il ajoute, indigné : « Comment peuvent-ils refuser le droit d’asile à quelqu’un qui a lutté pour eux ? »

Voilà les deux infos venues le même jour de la SINA… Epiphénomène sans lendemain ou virage discret de la politique US ? On verra bien.

Annie Arroyo, Le Grand Soir

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Un Michaël Jackson et deux ouvriers : la cote de la mort selon RTL

Quand la disproportion est telle qu’on ose à peine comparer, … il vaut pourtant la peine de le faire. La démesure relativement exceptionnelle permet de souligner la démesure ordinaire.

Décès de Michaël Jackson : un « tsunami médiatique »

L’expression figure dans un communiqué du SNJ-CGT, daté du le 8 juillet 2009. En voici un large extrait

« The show must go on ? » - « La disparition de Michael Jackson a déclenché depuis 10 jours un tsunami médiatique.

Mobiliser des temps d’antenne hors de toute proportion sans respecter la hiérarchisation de l’information bafoue les principes professionnels du journalisme et vise à reléguer les auditeurs, lecteurs, téléspectateurs et internautes au rang de consommateurs de produits et non de citoyens éclairés.

La réquisition de nombreuses télévisions pour un « show planétaire » à l’occasion des obsèques du roi de la pop musique n’a fait que renforcer le déluge de poncifs et superlatifs et le vide sidéral auxquels on a déjà assisté ces derniers jours. Ce au détriment des questions qui taraudent les Français comme le pouvoir d’achat en berne, le chômage exponentiel, le travail du dimanche et la prolongation de l’âge de la retraite.

Ceci va de pair avec la transformation de l’information en « produit », de journaux ou autres formes de médias en « marques », et en définitive conduit à un nivellement par le bas des médias, de leur qualité. […] »

Le même jour, cette contestation recevait, apparemment, un renfort inattendu.


Le 8 juillet 2009, dans sa chronique matinale quotidienne sur RTL, Alain Duhamel dénonce la place démesurée que la télévision a accordée à la couverture du décès de Michaël Jackson [1] dont le point d’orgue, la soirée- hommage à grand spectacle organisée au Staples Center de Los Angeles le 8 juillet sera couverte abondamment quelques heures plus tard par la station : « Il y a quand même quelque chose d’étrange, de déraisonnable , de disproportionné . [...] Quand on regarde la télévision depuis une dizaine de jours, d’abord on a l’impression que c’est le seul évènement de l’univers [...] On a l’impression qu’il y a une sorte de religiosité profane, de culte morbide, d’exaspération, d’exagération de la personnalisation . »

Et de conclure, par ce verdict en forme de réquisitoire : « Les chaînes de télévision étaient absolument parfaites, parce que ça correspond exactement à leur vocation, à leur principe, et à leur fonctionnement, c’est-à-dire la mise en scène théâtrale, systématique, de l’émotivité, de l’instantanéité, sans aucun recul, sans aucune critique, sans aucune précision , et que le résultat de tout ça, c’est qu’on gagne beaucoup d’argent avec beaucoup d’émotion. ».

Alain Duhamel est coutumier de ces critiques de la télévision. Ainsi, le 8 février 2006 dans Libération, il s’acharnait déjà contre les « démons de la télévision : le despotisme de l’instantanéité, du temps réel, de l’émotivité et même de l’irrationalité, le triomphe de la simplification » [2]. Plus récemment, le 8 avril 2009 sur les ondes de RTL, à propos des élections européennes, il fustigeait « la télévision française [qui] a toujours fait preuve d’une indifférence absolue vis-à-vis de l’ensemble des problèmes européens, et qu’il n’y a pas tellement de raisons que ça change [3].

Difficile sur ce point de contredire l’omniprésent chroniqueur multicartes et multimédia de RTL [4], et particulièrement sur le décès de Michaël Jackson tellement la télévision en a fait des tonnes.

Mais, comme à l’accoutumée, Alain Duhamel, ce matin de juillet, a épargné les autres médias, particulièrement ceux dans lesquels il s’exprime. Pourtant, une grande partie de la presse écrite, nombre de sites internet et les stations de radio ont rivalisé avec la télévision. Et parmi ces stations de radio, celle qui accueille Alain Duhamel : RTL.

Un coup d’œil sur le site internet de la station permet de s’en rendre très rapidement compte. Un dossier « hommage à Michaël Jackson », rien que ça, nous révèle que la station détenue par le groupe Berlesman a consacré des heures et des heures d’antenne à ce décès. Emissions ou chroniques spéciales, témoignages de personnalités connues du monde politique et du show biz, d’anonymes [5], reportages, retransmission de la cérémonie-hommage de Los Angeles, rétrospective de sa vie et de son « œuvre », etc. Comme le montre le « dossier » encore visible sue le site de RTL.

Manifestement Alain Duhamel n’écoute pas RTL ou préfère ne pas l’entendre. La hiérarchisation de l’information sur la station qui l’emploie n’a rien à envier à celle qui l’accable quand il regarde la télévision.

Décès de deux ouvriers : un simple fait divers

Quelques semaines plus tard, le 16 juillet, un accident du travail se produit au stade Vélodrome de Marseille, au cours duquel deux ouvriers perdent la vie (et huit autres sont blessés, à l’occasion du montage de la scène devant recevoir de Madonna pour son concert prévu le 19 juillet et, finalement, annulé.

Tout auditeur attentif de la station se souvient forcément du slogan régulièrement diffusé à l’antenne : « RTL, c’est vous informer ». Promesse tenue, si l’on peut dire. Mais information minimaliste, comme on peut le vérifier en quelques clics sur le site de la radio. Au moment où nous rédigions cet article, on trouvait en tout et pour tout sept [courts] « sons » consacrés au sujet, classé en rubrique... faits divers ! [6]. Pourtant, le quotidien régional Paris Normandie reconnaîssait dès le 20 décembre 2005 que les « maladies et accidents du travail sont en augmentation faute de prévention. »

Mais visiblement pas au point d’inciter RTL contribuer à l’effort de «  prévention » en ouvrant largement son antenne au traitement de cette question !

Ces accidents du travail intéressent d’autant moins les chefferies éditoriales que ce sont les ouvriers qui en sont les principales victimes ; cette catégorie socioprofessionnelle, que les médias dominants ignorent avec dédain alors qu’elle représente encore 22,8 % des actifs occupés [7] contre 15,5 % seulement aux cadres et professions intellectuelles supérieures, dont est aussi issue la quasi-totalité des journalistes qui les reçoivent [8]. Ceci pouvant, au moins pour partie, expliquer cela.

Ainsi, le journal Le Plan B [9] a repéré ...un seul représentant des premiers nommés (0,0068 %) contre...1 253 des seconds (86 %) sur les plateaux de « Mots Croisés »(France 2), « France Europe Express » (France 3), et « Ripostes » (France 5) en 2006. Sur un total de 1 457 invités. Edifiant !

On comprend dès lors que la mort accidentelle de deux ouvriers ne méritait qu’une attention limitée, amplifiée pourtant parce qu’ils travaillaient indirectement au service de Madonna. C’est moins « payant » que la mort de Michaël Jackson…

… Ou que le malaise de Nicolas Sarkozy qui nous valut tant de beaux reportages et d’émouvants directs pour ne rien dire.

Le 3 juin dernier sur son blog, le directeur adjoint de la rédaction de RTL, et responsable hiérarchique d’Alain Duhamel, Jean-Michel Aphatie n’hésitait pas à absoudre par avance le journalisme quel qu’il soit : « Dans une société de libre débat, le journalisme et ceux qui en font n’ont aucun pouvoir. Ils n’orientent, ni ne déterminent l’opinion publique. Ceux qui construisent les esprits et impriment les consciences, ce sont les acteurs. ». Il s’agissait en l’occurrence des hommes politiques. Et d’ajouter : « Ce sont eux qui choisissent et agissent. » Tandis que les journalistes, selon Aphatie, épongent et subissent. Qui peut le croire ?

Denis Perais, Acrimed

Notes

[1] Survenu le 25 juin dernier

[2] Cité par Le Plan B n° 1 de mars 2006

[3] Relevé. ici-même, dans « Elections au Parlement européen : la campagne affligée et affligeante de RTL ».

[4] Actuellement chroniqueur/éditorialiste à Libération, Nice Matin, Les Dernières Nouvelles d’Alsace Le Point, Canal + (dans l’émission « Le Grand Journal ». Source : Wikipedia.

[5] Une véritable hagiographie que dénonce évidemment Alain Duhamel dans sa chronique. Mais pour la télévision évidemment, en osant une magistrale comparaison : « Toute proportion gardée, dans un autre siècle, et dans un autre domaine, je trouve que les réactions ressemblent un peu à celles des communistes au moment de la mort de Staline ».

[6] Pour écouter les « sons » : « Un mort et neuf blessés, « Un deuxième mort », « Madonna au chevets des blessés, les 16 et 17 juillet, idem]. Moins de...dix minutes au total. L’hommage aux travailleurs [anonymes] aura été de courte durée, prolongé » il est vrai par la visite de Madonna au chevet des blessés. On peut d’ailleurs légitimement penser que les quelques bribes concédées l’ont été parce qu’une star médiatique comme Madonna était concernée par ce drame.

Alain Duhamel va sans doute protester contre cette nouvelle illustration de la place accordée aux accidents du travail, relégués depuis des années dans les oubliettes de l’information[[Deux autres exemples que l’on pourrait renouveler à l’infini, quels ques que soient les supports médiatiques : Le Plan B n° 15 d’octobre 2008, avait signalé que « la mort d’un chef de chantier de l’entreprise TCP de Saint-Avé (Morbihan), enseveli dans une tranchée (8.9.08) » n’avait pas été évoqué par Libération, Le Monde, Le Figaro, Aujourd’hui en France et Sud Ouest, qui avaient par contre consacré « 170 articles, 70 brèves, 90 159 mots » à l’occasion de la libération d’Ingrid Bétancourt (du 3 au 31 juillet 2008). Le n° 14 de juin 2008, indiquait, à partir des mêmes supports, que « la mort d’un ouvrier de 52 ans enseveli après l’éboulement d’une tranchée à Brétigny-sur-Orge (Essonne), 7.5.08) » avait été l’objet d’un silence complet, alors que le procès de Michel Fourniret avait suscité l’emballement médiatique avec « 203 articles, 50 brèves, 11 401 mots » de mars à juin

[7] Les chômeurs ne sont pas pris en compte dans cette forme de comptage

[8] 29,8 % d’employés, 23,6 % de professions intermédiaires, 6,2 % d’artisans, commerçants ou chefs d’entreprises et 2,1 % d’agriculteurs exploitants. Source : INSEE, "Actifs occupés selon l’âge et la catégorie socioprofessionnelle", mise à jour de mars 2008. Lire sur le site de l’Insee.

[9] n° 7 d’avril 2007

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La spirale de l’histoire et les rendez-vous manqués.

La démocratie participative en Amérique Latine plonge ses racines dans la soif de dignité et d’égalité qui poussa des esclaves à rejoindre les armées émancipatrices de Bolivar, de Sucre, de Morazan. Ce n’est donc pas une mode postmoderne mais le retour de la modernité, ou si on préfère, de l’Histoire. Comment reprendre aujourd’hui les rêves de liberté, d’une seconde indépendance avortée lorsque l’empire espagnol fut relayé par des oligarchies locales alliées d’un autre Empire ? Ce besoin d’égalité politique des "pardos, morenos, negros..." dont Simon Rodriguez, le philosophe-professeur de Simon Bolivar, revendiquait déjà l’inclusion scolaire, devient une demande de participation et de droits économiques et sociaux.

Pourquoi un peuple hier désuni comme celui du Honduras s’est-il mis en mouvement après le notre, le bolivien, l’équatorien ? L’indigène hondurien que manipula au 19ème siècle un clergé terrien pour le lancer, comme chair à canon, contre le projet d’unité centramericaine incarnée par le libéral Morazan, est aujourd’hui entré en résistance au coup d’Etat, loin des pools journalistiques. Ce sont des gens pauvres qui dorment dans la rue, qui ont à peine de quoi se nourrir, qui se mobilisent pour recevoir "leur" président Zelaya, et revendiquer une nouvelle constitution. Le problème pour l’Empire est que même en assassinant Chavez, Correa, Morales ou Zelaya, le génie refuserait de rentrer dans sa bouteille. Quelle force dans ces mains nues ! Ce n’est pas par la médiation de la gauche, mais par ces mouvements à la fois sociaux et nationalistes qu’avance cette démocratie participative en Amérique Latine. Qu’on peut baptiser, comme l’a fait un jour Chavez, "démocratie révolutionnaire". Pourquoi ? Parce que les deux termes sont conséquence mutuelle. Les visages bruns qui ont envahi la rue, les mains brunes des électeurs, veulent remettre l’Etat sur ses pieds. Celui-ci à son tour réalise le besoin républicain d’une élévation du sens critique, de l’éducation et de la culture comme outils d’émancipation. Le remake tardif de la National Security (bases militaires US en Colombie, coup d’Etat au Honduras) renforce ce mouvement qu’elle prétend détruire. L’Opération Condor a presque anéanti une génération révolutionnaire. Il lui faudrait aujourd’hui liquider les peuples eux-mêmes.

Que sont deux siècles au regard de cette ascension collective initiée par Bolivar, et les résistances indigènes ou afroamericaines ? Un battement d’aile. Au Venezuela en 2009, la démocratie participative atteint son niveau idéal, celui de la commune, dépassant le localisme participatif des conseils communaux, débattant, élaborant des solutions en commun, à une échelle plus efficace. Alors que la plupart des gouvernements ont tablé sur l’austérité comme réponse à la crise mondiale du capitalisme, le gouvernement bolivarien au contraire multiplie les budgets sociaux pour concrétiser des projets conçus par les habitants. De nombreux problèmes nouveaux se posent : comment réaliser de nouvelles relations de pouvoir, en sachant que l’homme est mauvais par nature ? Qu’il aime le pouvoir, l’argent et qu’au Venezuela comme ailleurs reste largement dominante la culture capitaliste ? Une révolution qui ne se fixe pas comme stratégie la création de son imaginaire se condamne à perdre la bataille des idées et à se faire balayer par l’idéologie dominante.

Il y a dix ans la gauche altermondialiste vantait l’expérience du budget participatif de Porto Alegre (Bresil). Aujourd’hui au Venezuela ce sont des dizaines de milliers de Porto Alegre, ou la participation citoyenne déborde le simple examen du budget. C’est alors qu’en France, on "se méfie", on parle "d’autoritarisme". Alors que la démocratie a plus avancé ici que partout ailleurs. Alors que la population participe de plus en plus, la méfiance domine.

Il y a deux raisons à ce découplage, à cet abîme croissant. La première, c’est qu’une révolution sera fêtée et mise en images tant qu’elle restera locale, donc relativement inoffensive, et prolongera sans frais la liberté ontologique des pistes cyclables à Paris (voir la mode que fut le zapatisme). Que la révolution se réalise à l’échelle d’un pays, qu’elle transforme en profondeur les structures sociales, économiques, voici qu’aussitôt l’inconscient se réveille. "Attention danger". L’Occident sent, il n’a pas tout à fait tort d’ailleurs, que sa domination est menacée. La raison la plus progressiste cède doucement à l’instinct de conservation sous le couvert d’une critique "de gauche" qui permet de s’éloigner d’abord, puis de se retourner contre ces processus au nom de la liberté. L’autre raison tient, mais c’est la même chose au fond, au lavage de cerveau médiatique, qui s’appuie sur cette peur de l’autre. Les médias, acteurs de la globalisation, doivent à tout prix faire de ces révolutions des totalitarismes. Même et surtout a gauche la désinformation quotidienne de France-Inter, Libé, TF1, etc.. qui tètent au même pis (Reuters, AFP, AP..) a fini par sédimenter jusqu’au point de non-retour des catégories obligées ("pour ou contre Chavez", "dérive autoritaire ou pas", "base contre bureaucratie", "Chavez-Iran", etc...) entraînant une "critique pavlovienne" pétrie de bonnes intentions mais finalement non pertinente pour 90 % des vénézuéliens et des latinoamericains. Alors que la plupart des européens sont tombés dans le piége de la personnalisation médiatique sur Chavez, ce fou, ce clown, cet ex-putschiste, cet antisémite, cette menace militaire, ce populiste, ce fils de Castro, cet ami de Ahmadinejad, ce pouvoir éternel, etc..., les citoyens votent pour son programme socialiste (quinze suffrages validés par les observateurs internationaux) et les sondages privés confirment que sa popularité croît en fonction des avancées démocratiques et sociales. Comment une critique pertinente pourrait-elle s’opérer sérieusement à quinze mille kilomètres des millions d’acteurs populaires, qui n’écrivent pas sur Internet mais pensent différemment ? Que dirait-on d’un vénézuélien jugeant la société française à distance et par procuration médiatique ?

Ceci nous amène à parler de la relation entre démocratie participative et médias. Il est politiquement significatif que la gauche en Europe reste incapable de formuler un projet aussi essentiel pour la démocratie que la démocratisation de la communication, alors que plusieurs pays d’Amérique Latine - Venezuela, Equateur, Bolivie, Brésil, Uruguay, etc... légifèrent déjà en ce sens. Pourquoi la gauche européenne reste-t-elle muette face au problème du "latifundio" médiatique ? Au Venezuela, grâce à la révolution, ont déjà pu naître légalement 500 médias associatifs, gérés par les habitants, libres de leur parole. Le reste du continent emboîte le pas et avance peu à peu dans la démocratisation d’un spectre radioélectrique vendu hier par les gouvernements néolibéraux à des entreprises privées qu’on appelle "médias". On a dans le même temps assisté à la disparition des fréquences associatives en France, où les Bouygues entrent en force, grâce au numérique, dans le "local". Toute avancée démocratique en Amérique Latine est logiquement transmise par ces mêmes médias comme une atteinte à la liberté d’expression. Comment les grandes entreprises accepteraient-elles de partager les ondes avec le service public ou le tiers-secteur audiovisuel ? En France la population croit que Chavez a fermé RCTV, chaîne privée et pro-putschiste, alors que son public continue à la regarder sur le câble et par satellite. Il s’agissait en fait de la fin légale de ses vingt ans de concession publique et de la libération de sa fréquence en faveur d’une nouvelle chaîne de service public.

Une démocratie participative (et soit dit en passant l’existence d’une gauche digne de ce nom) a-t-elle un avenir en dehors de la démocratisation générale et radicale du droit de communiquer ? Comment expliquer qu’aucun parti ne le propose ? Comment parler de démocratie ou de république la ou (comme en France) le spectre radioélectrique reste monopolisé par de grands groupes économiques ? Comme l’eau, l’air ou la terre, les ondes hertziennes de la radio et de la télévision sont un patrimoine public et la constitution d’une démocratie participative en rupture avec la société de marché signifie évidemment l’octroi direct aux citoyen(ne)s des moyens concrets d’exercer une communication libre, critique, souveraine, la seule qui selon le mot de Sartre permettra "au peuple de communiquer avec le peuple". On pourra pendant mille ans, jour après jour, critiquer l’image grimaçante que les médias donnent des mouvements sociaux, des conflits du travail, des révolutions ou rebellions du Sud. Mais comment desserrer l’étau tant que les ondes resteront la propriété privée d’une élite transnationale ? Le déclin de la gauche en Europe et le refus de comprendre l’Amérique Latine sont donc les deux faces du même mouvement historique.

Thierry Deronne, Le Grand Soir

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mercredi 29 juillet 2009

PASSEPORT POUR LE CYBER-FLICAGE

Les passeports biométriques envahissent le territoire jusqu’à la moindre commune. Les boîtes privées Atos Origin et Sagem Sécurité se sont vu attribuer le marché juteux des « titres sécurisés ». Sécurisés, vraiment ? Que nenni ! CQFD est allé au-devant du péril RFID.

DÉBUT MAI, MEDHI [1] se présente dans une petite ville des Bouches-du-Rhône. Ce jour-là, il n’a que deux employées de mairie « à former » au dispositif des passeports biométriques. « Le pire, confie-t-il, c’est dans certains quartiers de Marseille, ce sont de vraies cagoles en cours de récré, ça prend un temps fou pour leur expliquer le dispositif de recueil. » Expliquer la marche à suivre du « dispositif de recueil » des données pour le nouveau passeport, c’est la mission de Medhi, qui se présente comme mandaté par l’Agence nationale des titres sécurisés, sous tutelle du ministère de l’Intérieur. En réalité, Medhi est sous contrat avec Atos Origin,la boîte privée qui a raflé ce marché public. Le 27 juin 2008, Atos Origin, prestataire de services informatiques, et Sagem-Sécurité, leader en biométrie, ont remporté l’appel d’offres du marché des passeports biométriques, pour un montant évalué à 100 millions d’euros.Peu après,on a pu assister à un intéressant jeu de chaises musicales – ou revolving doors [2] comme on dit aux States –, qui a vu l’éviction du PDG d’Atos Origin, Philippe Germond, au bénéfice de l’ancien ministre de l’Économie, Thierry Breton. Au passage, le pauvre Germond empochait 4,67 millions d’euros de parachute doré…

Retour à la mairie. Jusqu’à présent, les employés de mairie remplissaient juste un formulaire de demande de passeport, qu’ils envoyaient ensuite à la préfecture. Dorénavant, ils utiliseront un dispositif complexe qui consiste à numériser les pièces fournies, scanner les empreintes du demandeur, prendre une photo numérique et rentrer les données sur un logiciel en réseau avec la préfecture.Les employés pourront cocher discrètement des cases quand ils ont un doute sur l’authenticité des documents fournis. « Mais vous n’êtes pas formées pour ça, précise Medhi, laissez faire les limiers de la préfecture. » Le nouveau passeport sera délivré plus rapidement (8 jours contre un mois) et les demandeurs pourront être avertis de l’arrivée de leur nouveau passeport par mail ou sur leur portable. Le formateur incite les employés à privilégier le mode de contact par portable. « Mais il arrive que l’usager ne note pas son numéro par crainte d’être fiché », précise-t-il…

En matière de fichage, la grande nouveauté réside dans la puce RFID (Radio Frequency IDentification – Lire ci-contre) intégrée au passeport biométrique [3]. Cette technologie permet de « tagger » les données du passeport, facilitant à terme des contrôles à distance. Mais nulle technologie n’est infaillible et celle des RFID est hautement piratable. Des hackers ont démontré depuis longtemps qu’ils pouvaient capter les informations des RFID à distance et même s’en servir éventuellement comme détonateur. Avec les titres sécurisés infalsifiables, nos identités sont donc plus que jamais à la merci de la cyber-criminalité ! La faille de la contreutopie de la surveillance généralisée résiderait-elle dans sa technologie même ?

L’Administration n’a pas l’air sensible à ce cruel paradoxe. Pour l’instant, malgré les bugs informatiques et les embouteillages de dossiers, le passeport s’installe dans notre quotidien sans susciter beaucoup de remous. Parmi les rares grincements, les réactions corporatistes priment. Ainsi, à Nantes, un délégué FO rouspète face à l’inadaptation du système et au surcroît de travail occasionné : « Les postes de travail ne sont pas adaptés. Dans certaines mairies annexes, on est quasiment à quatre pattes pour appuyer sur un bouton, faute de rallonges électriques. » (20 Minutes Nantes, 23/06). Les photographes professionnels craignent la suppression de 8 000 emplois du fait de l’implantation des prises de photos d’identité en mairie. On peut aussi signaler les réactions indignées de quelques élus, comme à Villeneuve-d’Ascq, où l’écolo Pierre-Jocelyn Huyghe a fustigé, lors d’un conseil municipal ronronnant, une « attaque contre les libertés individuelles  » : « Le contrôle social est de plus en plus là pour surveiller les citoyens, partout, ou pour leur faire peur. À quand l’implant sous-cutané ? » (La Voix du Nord, le 11/05). Est-il vraiment trop tard pour alerter l’opinion sur ces mouchards intégrés à nos papiers d’identité ?

Article paru dans CQFD n°69, juillet/août 2009, actuellement en kiosque.

[1] Le prénom a été changé.

[2] Qui qualifie la pratique de rotation de postes d’hommes d’affaires ou de hauts fonctionnaires à tour de rôle dans l’industrie et l’administration.

[3] La technologie RFID est souvent présentée comme une exigence des États-Unis vis-à-vis de l’Union européenne. Pour l’instant, on se voit délivrer un visa biométrique à l’entrée sur le territoire américain même si on possède un ancien modèle de passeport. L’ancien modèle est toujours valable jusqu’à sa date de péremption.

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France Télécom: un salarié se suicide et met en cause sa hiérarchie

Dans le courrier laissé à sa famille, le cadre marseillais de 51 ans évoque l'«urgence permanente», la «surcharge de travail», l'«absence de formation», la «désorganisation totale de l'entreprise» et le «management par la terreur».

«Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom. C'est la seule cause.» L'auteur de cette lettre désespérée, un salarié de 51 ans, a mis fin à ses jours à son domicile le 14 juillet à Marseille. Dans le courrier laissé à sa famille, dont le contenu a été communiqué, selon sa volonté, à ses collègues et aux délégués du personnel, il évoque notamment l' «urgence permanente», la «surcharge de travail», l'«absence de formation», la «désorganisation totale de l'entreprise» et le «management par la terreur».

«Cela m'a totalement désorganisé et perturbé, a aussi écrit le salarié de France Télécom. Je suis devenu une épave, il vaut mieux en finir.»

Pour la direction, qui confirme le suicide mais ne souhaite pas commenter la lettre, «l'important c'est d'essayer de comprendre ce qui s'est passé», et rappelle que «les causes d'un suicide sont toujours multiples». Elle précise que «quelques jours avant le drame, ses collègues et ses responsables avaient remarqué des signes de dépression. Il avait été pris en charge par les managers, ses collègues et les partenaires sociaux».

«Les délégués du personnel avaient alerté sur son malaise au travail, et France Télécom avait pris ça au sérieux, en tentant de diminuer sa charge de travail», a confirmé Denis Capdevielle, délégué CGT au Comité hygiène, sécurité et condition de travail (CHSCT) de l'unité où il travaillait. «Mais le malaise devait être profond», a-t-il ajouté.

Selon Patrick Ackermann (Sud-PTT), depuis février 2008, 18 suicides et 10 tentatives de suicides ont eu lieu à France Télécom, qui emploie 102.254 salariés, dont 70% de fonctionnaires.

Les syndicats dénoncent depuis plusieurs années le stress à France Télécom et «les pressions» sur le personnel, notamment pour les pousser au départ, dans le cadre, selon eux, d'un plan de restructuration qui s'est traduit par plus de 22.000 «départs volontaires» entre 2005 et 2008.

Fabienne Viala (CGT) dénonce, elle, des surcharges de travail liées à la baisse des effectifs «et des responsabilités de plus en plus lourdes», notamment pour les cadres, comme l'était le salarié décédé.

La direction de France Télécom précise avoir mis en place un «dispositif d'écoute» pour les collègues du salarié.

SOURCE : LIBERATION

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La Poste : vannes ouvertes au privé

Top départ, aujourd’hui, pour le changement de statut de la Poste. C’est ce matin que le Conseil des ministres examine le projet de loi « relatif à l’entreprise publique La Poste et aux activités postales », qui sera déposé au Parlement à la rentrée pour être discuté à l’automne. Un texte qui malgré sa brièveté - onze pages - engage un tournant dans l’histoire de la Poste, tant pour ses personnels que pour ses usagers. Un texte à double détente, puisque d’une part il prévoit la transformation de la Poste, exploitant public, en société anonyme au 1er janvier 2010, et d’autre part, organise la transposition en droit français de la directive européenne postale de février 2008, qui libéralise totalement le marché du courrier au 1er janvier 2011. Le gouvernement essayant de faire croire que l’ouverture à la concurrence rend obligatoire le changement de statut de la Poste, pour lui permettre de se battre à armes égales avec les opérateurs privés qui vont arriver sur le marché.

Un faux rempart contre la privatisation

Depuis l’annonce du changement de statut il y a un an, la ligne du gouvernement est restée constante : rassurer personnels et usagers, tenter de les persuader que l’avenir de la Poste n’est pas celui de sa « cousine » France Télécom, avec les dégâts bien connus sur les conditions de travail, le service rendu, les prix. Tenter de convaincre, donc, qu’il ne s’agit en aucun cas d’une privatisation. « À aucun moment nous ne laisserons place à l’intérieur du capital à quelque acteur privé que ce soit », martelait ainsi le ministre de l’Industrie Luc Chatel, le 16 juin dernier lors de la présentation du projet de loi. Pour le ministre - depuis remplacé par Christian Estrosi -, le texte interdit toute privatisation puisqu’il stipule que le capital de la société anonyme La Poste « est détenu par l’Etat ou d’autres personnes morale appartenant au secteur public », sauf la partie détenue par le personnel (actionnariat salarié). Le hic, c’est que l’expression « secteur public » désigne les entreprises ayant plus de 51% de leur capital détenu par l’Etat, autrement dit jusqu’à 49% de capitaux privés. Le plan du gouvernement est de faire entrer dans un premier temps la Caisse des dépôts, organisme 100% public, au capital de la Poste aux côtés de l’Etat, pour un apport total supplémentaire de 2,7 milliards d’euros à l’entreprise. Mais par la suite, sous prétexte de besoins de financement de la Poste face à la concurrence, de nouvelles augmentations de capital ou la cession des parts de la Caisse des dépôts pourront à tout moment amener l’intervention de sociétés aux capitaux en partie privés. Sans compter qu’il suffira d’une nouvelle loi pour modifier à la baisse le caractère « public » du capital de La Poste. C’est l’histoire de France Télécom.

Une menace sur le service public

Toujours pour rassurer, le texte rappelle pour la forme que La Poste SA continuera de remplir ses quatre missions de service public (aménagement du territoire, transport et distribution de la presse, accessibilité bancaire et service universel postal), mais sans en préciser les modalités. Il stipule qu’après l’ouverture totale à la concurrence, c’est La Poste qui restera pendant quinze ans prestataire du service universel postal, que le Code des postes définit très modestement comme la levée et la distribution du courrier tous les jours ouvrables, pour tous les usagers, à un prix « abordable ». La Poste finance actuellement cette mission grâce à son reste de monopole sur les plis de moins de 50 grammes. Comme le 1er janvier 2011 marquera la fin de tout monopole, le financement du service universel sera assuré par un « fonds de compensation » auquel contribueront les opérateurs privés, « au prorata de leur chiffre d’affaires réalisé » sur les envois de moins de 2 kg, sans que la hauteur de cette participation ne soit précisée. Enfin, le gouvernement répète à l’envi que le statut des 151 000 postiers fonctionnaires sera « préservé ». Mais, selon le projet de loi, ils seront « rattachés à la société La Poste et placés sous l’autorité de son président qui dispose des pouvoirs de nomination et de gestion à leur égard ». Ce qui les sort clairement du giron et des règles de la fonction publique, tout comme l’ont été, après 1997, les agents de France Télécom, qui ont perdu la plupart de leurs garanties, sauf la sécurité de l’emploi.

Pour les syndicats, il s’agit bel et bien du lancement de la privatisation. Sur fond de multiplication des conflits locaux liés aux réorganisations et aux suppressions d’emplois, tant chez les facteurs que dans les centres de tri et les bureaux de poste, la CGT, SUD, FO et la CFTC annoncent déjà une journée d’action nationale « de grève et de manifestations » pour septembre. En parallèle, le Comité national contre la privatisation de La Poste, qui réunit ces syndicats plus 80 associations et partis de gauche, organisera le 3 octobre une consultation nationale pour permettre aux usagers de dire « non » au changement de statut.

Fanny Doumayrou, l'Humanité

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La Moldavie au bord de l’écartèlement identitaire

Brièvement tirée de l’inexistence médiatique il y a quelques semaines, la petite Moldavie ne semblait jusque-là pas vraiment susciter l’intérêt. Le spectaculaire incendie du Parlement a, si l’on peut dire, fait long feu, et les rassemblements de l’opposition se sont dispersés au bout de quelques jours. La Moldavie, pays le plus pauvre d’Europe, frontalier de l’Union européenne, et théâtre de l’un des quatre conflits gelés de l’espace postsoviétique, est pourtant en train de vivre l’une de ses plus graves crises politiques depuis son indépendance en 1991. En effet, rien ne va plus entre l’opposition et le Parti des communistes de la République de Moldavie (PCRM), au pouvoir depuis huit ans. Un siège lui manquant pour élire le président de la République, de nouvelles élections législatives vont avoir lieu le 29 juillet.

Chisinau, le 5 avril au soir. A l’annonce des résultats donnant une majorité des voix – 50% – au PCRM, quelques groupes de jeunes descendent dans la rue pour exprimer leur mécontentement, alors que les principaux partis d’opposition dénoncent d’emblée des élections falsifiées. Le lendemain, le mouvement s’amplifie et quelques milliers de personnes se rassemblent pacifiquement devant le siège du gouvernement. C’est le 7 avril que la contestation prend un tour plus violent. Le Parlement est pillé et incendié, le siège de la Présidence mis à sac.

La Moldavie, après la Géorgie en 2003, l’Ukraine en 2004, et le lointain Kirghizstan en 2005, prendrait-elle le chemin d’une « révolution de couleur » ? C’est ce que l’on a pu penser pendant quelques jours, ou plutôt quelques heures, durant lesquelles d’importants symboles de l’Etat furent saccagés. De visu, certains éléments des manifestations du 7 avril pouvaient en rappeler d’autres, observés par exemple lors de la « révolution orange » ukrainienne. Il y avait parmi les manifestants un grand nombre de jeunes, arborant pêle-mêle des drapeaux de leurs pays, de l’Union européenne, et, particularité moldave, des drapeaux roumains. Les manifestants scandaient bon nombre de slogans anticommunistes, antirusses et proeuropéens. Sur le siège du Parlement en feu et de la Présidence saccagée furent d’ailleurs hissés des drapeaux de l’Union européenne. Les jeunes avec qui nous avons pu discuter, souvent des étudiants, ne voyaient aucun avenir pour leur pays si celui-ci, pour la troisième fois consécutive, devait être dirigé par le PCRM, dont l’intégration européenne – l’un des grands mots d’ordre des manifestations – était pourtant le principal axe de la campagne électorale.

Il a toutefois manqué à ce mouvement, hâtivement qualifié de révolutionnaire par certains, un certain nombre d’éléments propres aux révolutions de couleur de l’espace postsoviétique.

D’une part, alors que divers organismes internationaux comme l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) avaient dénoncé une fraude importante lors des élections ayant précédé la « révolution des roses » en Géorgie – qui mit fin au pouvoir d’Edouard Chevarnazdé – et la « révolution orange » – qui conclut celui de Léonid Koutchma –, ils n’ont pas signalé d’incidents majeurs concernant les élections moldaves. A de nombreux égards, la Moldavie est considérée par le Conseil de l’Europe comme le pays le plus démocratique de l’espace CEI (Communauté des Etats indépendants). On ne peut affirmer que si le PCRM – loin d’être par ailleurs à l’abri des critiques, notamment en matière d’affairisme, de corruption et de démagogie – a encore remporté les élections, c’est uniquement grâce à ses pratiques autoritaires et à la fraude.

D’autre part, l’opposition en Moldavie n’a pas reçu de soutien extérieur pour préparer un changement de régime, contrairement à ce qui s’était passé en Géorgie, en Ukraine ou en Serbie, où l’on sait que de puissantes organisations, comme la fondation George Soros, aidèrent substantiellement les partis opposés aux régimes en place.

Les pays occidentaux n’ont d’ailleurs pas émis de jugement négatif quant à ces élections, et n’ont pas soutenu les mouvements de protestation qui les ont suivies. La Moldavie n’est pas un pays qui intéresse autant l’Union européenne et l’OTAN que l’Ukraine et la Géorgie. D’autre part, la nouvelle administration américaine, qui cherche l’apaisement des rapports avec la Russie, n’a pas voulu se prononcer sur des élections se déroulant dans un pays de la CEI, dépendant à de multiples égards de Moscou, qui considère ce pays comme faisant partie de son « étranger proche ».

Le fait que l’opposition moldave ait accusé les services secrets russes d’avoir organisé les incidents du 7 avril, et que le Président ait désigné la Roumanie comme le principal responsable de ces débordements, sont des éléments révélateurs du problème identitaire moldave.

Troisième point, et c’est peut-être le plus important, il manquait à ces mouvements de contestation postélectorale une assise populaire. En effet, les manifestations n’ont jamais concerné que quelques milliers de personnes et sont restées circonscrites dans un espace très restreint de la capitale, dont la vie s’écoulait comme un jour normal. Ainsi, dans le grand parc Stefan Cel Mare, pourtant mitoyen du Parlement alors en flammes, les enfants jouaient, les hommes buvaient leurs bières et les babouchkas bavardaient, témoignant la plus grande indifférence à l’égard des manifestants.

Le pays d’Europe à la plus forte population rurale

La Moldavie, ancienne république soviétique, enclavée entre la Roumanie et l’Ukraine, est un pays formé essentiellement par la région de Bessarabie. Annexée par l’Empire russe en 1812, cette région est incluse dans la Grande Roumanie entre les deux guerres, avant d’être remise sur orbite russe en 1944, lorsqu’elle devient l’une des quinze républiques de l’URSS. Désormais indépendante, la République de Moldavie souffre de nombreuses difficultés, à commencer par son extrême pauvreté, tenant à des facteurs tant géographiques – absence de matières premières, pas d’accès à la mer ni à un fleuve majeur, fort enclavement – qu’historiques. Systématiquement perçu comme les confins d’un empire ou d’un pays, le territoire de l’actuelle Moldavie est demeuré dans un état de faible développement affectant particulièrement la population autochtone, qui constitue aujourd’hui 80% de la population et est la moins favorisée socialement.

Quelques éléments illustrent sombrement cette situation : 40% de la population active du pays vit à l’étranger et la Moldavie est, après le Tadjikistan, le deuxième pays au monde à vivre des transferts d’argent de ses travailleurs immigrés. Si la période durant laquelle le pays était connu pour les trafics d’organes qui s’y déroulaient semble heureusement révolue, les trafics d’êtres humains liés au marché de la prostitution y sont d’une actualité toujours préoccupante.

La Moldavie, où le salaire moyen est de 150 euros par mois, est le seul pays d’Europe où plus de la moitié de la population vit à la campagne. Sa ressource principale, l’agriculture, secteur à faible valeur ajoutée, est toujours sous la menace des aléas politiques, en l’occurrence les embargos imposés par la Russie, premier marché d’exportation agricole moldave. On pense notamment à l’embargo sur le vin, décrété en 2006 à la suite d’un différend avec Chisinau, et qui eut des conséquences désastreuses pour l’économie du pays.

Ajoutons que la partie la plus riche et la plus industrialisée de la Moldavie, la Transnistrie, a fait sécession en 1992, ce qui grève l’économie moldave et freine les investissements. Pays le plus pauvre d’Europe, la Moldavie souffre par ailleurs d’un lourd problème identitaire.

Peuplée à 80% de roumanophones, l’actuelle Moldavie était une région de la Principauté de Moldavie, dont la plus grande partie et la capitale historique, Iasi, se trouvent actuellement en Roumanie. Les drapeaux moldave et roumain se ressemblent, le moldave n’est autre que du roumain avec quelques variantes provinciales, et une grande partie du panthéon littéraire et culturel moldave est constituée de personnalités roumaines. Cette proximité linguistique, culturelle et historique est telle qu’un courant unificateur assez important a vu le jour à la fin des années 1980, lors de la chute des régimes socialistes. Aujourd’hui, bon nombre de citoyens moldaves détiennent, du fait de leurs origines familiales, un passeport roumain qui leur permet notamment de voyager librement au sein de l’UE.

Le fait que la Moldavie et la Roumanie n’aient pas signé de traité de frontières, et certaines déclarations récentes du président roumain Traian Basescu, affirmant que « la Moldavie est une mer de citoyens roumains », ou encore que « la Moldavie est la RDA roumaine », sont des éléments révélateurs des problèmes liés à la question de l’identité moldave. Ce genre de propos est très mal vu des autorités moldaves, qui y lisent une volonté à peine dissimulée d’annexion de leur pays. Un régime de visa concernant les citoyens roumains voulant se rendre en Moldavie a d’ailleurs été mis en place après les évènements du 7 avril.

Ce problème identitaire a clairement été mis en évidence lors des manifestations d’avril. C’est en effet aux couleurs de la Roumanie que la majorité des manifestations se sont déroulées ; c’est en scandant des slogans proroumains que les manifestants battirent le pavé, contestant la victoire d’un PCRM prorusse, antiroumain, falsificateur de l’histoire et par ailleurs corrompu et autoritaire.

Vains efforts de « moldavisation »

Il est vrai que certaines actions du PCRM vouées à la construction d’une identité moldave spécifique peuvent prêter à rire, ou, c’est selon, à pleurer. On songe à la publication d’un dictionnaire bilingue roumain-moldave en 2003, et plus généralement à la constante volonté des communistes de substituer, dans une pure tradition soviétique, le terme moldave à celui de roumain, particulièrement dans le domaine de la littérature, de l’enseignement et de la culture. Si la grande majorité des Moldaves est indifférente à cette politique hasardeuse, une minorité active, celle qui est descendue dans la rue début avril, et formée de personnes qui se sentent roumaines (2,2% lors du recensement de 2006), s’y oppose.

Par ailleurs, la politique du président moldave Vladimir Voronine peut paraître davantage soucieuse des Russes et de la Russie en Moldavie que de la Moldavie et des Moldaves eux-mêmes. Le gouvernement moldave a ainsi tenté de rendre obligatoire dès l’école primaire l’enseignement de la langue russe, qui bénéficie déjà du statut de langue de communications interethnique dans la Constitution. M. Voronine, qui, selon certains, serait détenteur d’un passeport russe, s’exprime lui-même plus aisément en russe qu’en « moldave », et, malgré son engagement proeuropéen, demeure très attaché aux relations avec la Russie et les autres pays de la CEI.

Cette volonté de moldavisation, les constantes tensions diplomatiques avec la Roumanie, et le tropisme russe structurel du gouvernement moldave, que l’on a pu observer ces huit dernières années – et qui n’a cependant pas empêché un revirement pro-européen en 2005 – ont été abondamment dénoncés par les manifestants et les principaux partis d’opposition. Cette politique paraît néanmoins procéder d’un certain pragmatisme dont la Moldavie ne peut pas forcément faire l’économie.

La population de la Moldavie n’est pas ethniquement homogène et compte 20% de minorités, essentiellement des Ukrainiens, des Russes et des Gagaouzes, qui parlent généralement russe parce qu’ils ne maîtrisent pas et ne veulent pas maîtriser le « moldave ». Leur rôle en Moldavie est loin d’être négligeable.

Les Gagaouzes, des chrétiens théoriquement turcophones mais s’exprimant le plus souvent en russe et représentant 3 à 4% de la population moldave, sont regroupés dans le sud du pays, au sein d’une entité autonome gagaouze reconnue par la Constitution. Animés, au début des années 1990, par un fort mouvement sécessionniste, principalement alimenté par la peur d’une union de la Moldavie à la Roumanie, les Gagaouzes, qui ont reconnu l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, se contentent aujourd’hui de leur autonomie administrative mais pourraient de nouveau faire montre de leur sentiment indépendantiste si une force politique trop proche de la Roumanie et peu soucieuse du sort des minorités arrivait au pouvoir. On pense à ce sujet aux propos de Mihai Ghimpu, président du Parti libéral qui obtint 12,91% des voix aux dernières législatives : il déclarait que les Gagaouzes étaient « un ulcère sur le corps du peuple moldave ». Ce genre de propos insultants ne peuvent que nuire à l’unité déjà précaire de la Moldavie.

Les Russes et les Ukrainiens, qui constituent 15% de la population moldave, représentent une minorité plutôt privilégiée socialement, comme du temps de la Russie tsariste ou de l’URSS. Ils vivent essentiellement dans la capitale, Chisinau, ville dans laquelle il est plus utile de parler russe que « moldave ».

Penchants prorusses contre penchants proroumains

La politique plus que conciliante de M. Voronine à l’égard de la Russie et des Russes de Moldavie doit également être analysée à la lumière du problème de la Transnistrie. Contrairement à l’Abkhazie, à l’Ossétie du Sud et au Nagorno-Karabagh, il n’y a pas de motifs ethniques au séparatisme transnistrien, dans la mesure où la population de cette République autoproclamée est composée à part égale de Russes, d’Ukrainiens et de Moldaves. Cela dit, les 500 000 habitants de cette mince bande de terre se sentent aujourd’hui bien plus proches de la Russie que de la Moldavie, de la Roumanie ou de l’Union Européenne. La Transnistrie a récemment émis le souhait d’adopter le rouble russe comme monnaie officielle, aux cotés de la rouble transnistrienne, et le drapeau russe comme emblème, aux cotés du drapeau transnistrien – rouge et vert, et flanqué d’une faucille et d’un marteau. Lors du référendum de septembre 2006, 97,1 % des habitants de ce territoire se sont déclarés en faveur d’un rattachement de leur « pays » à la Fédération de Russie.

En Transnistrie, outre un décorum soviétique qu’on constate dès que l’on se trouve à la « frontière » avec la Moldavie, tout est écrit en russe, et les posters en l’honneur de Vladimir Poutine ou de Dimitri Medvedev sont légions, de même que les statues de Lénine, demeurées intactes.

De toute évidence, la Russie, qui a dans cette zone quelque 1 500 soldats chargés du maintien de la paix, ne souhaite pour le moment ni annexer la Transnistrie, avec laquelle elle ne partage pas de frontières, ni la voir devenir indépendante de la Moldavie. Elle observe pour le moment un statu quo à l’égard de cette province, grâce à laquelle elle peut faire pression sur la Moldavie – et indirectement sur l’Ukraine – et avoir une présence militaire hors de ses frontières et à proximité de la Mer Noire.

On peut comprendre que les tentatives moldaves visant à réintégrer de facto la Transnistrie passent par une politique de conciliation vis-à-vis de la Russie et des intérêts russes en Moldavie au sens large, comme la défense de la langue russe. Les Transnistriens n’accepteront jamais de réintégrer un pays dans lequel la langue russe n’est pas protégée, et qui montrerait plus de sympathie à l’égard de Bucarest que de Moscou. La Roumanie jouit d’une très mauvaise image en Transnistrie, où elle est encore associée à l’Allemagne nazie. Il est vrai que les armées roumaines du maréchal Antonescu n’ont pas brillé par leur humanisme au cours de la seconde guerre mondiale, dans cette région où furent tués dans des conditions effroyables, entre 1941 et 1944, 180 000 juifs. L’événement est encore très présent dans l’esprit de la population transnistrienne, du fait, aussi, d’une propagande antiroumaine constamment entretenue par les autorités.

A cet égard, les événements du 7 avril, même s’ils concernaient une minorité de Moldaves, ont été plus que négatifs pour les relations moldo-transnistriennes. Les négociations entre les deux parties, rouvertes depuis peu, ont en effet été rompues par Tiraspol, qui ne voit pas l’intérêt de négocier avec un pays dont les habitants réclament le rattachement à la Roumanie. Il est probable que les rapports entre la Moldavie et cette province sécessionniste s’enveniment en cas de victoire de l’opposition.

Une opposition pas si « démocratique » que ça

En effet, de la même façon qu’en Ukraine, et d’une certaine manière en Géorgie, les partis politiques souhaitant détacher leurs pays de la sphère d’influence russe et l’intégrer aux structures euro-atlantiques, trop hâtivement présentés comme démocratiques en Occident, peuvent prendre des visages inquiétants, et notamment celui d’un nationalisme parfois malsain. On pense ainsi au sort réservé aux minorités dans la Géorgie de Mikheïl Saakachvili. On peut aussi évoquer l’actuelle réhabilitation en Ukraine – depuis que les leaders de la « révolution orange » sont au pouvoir – des combattants nationalistes ukrainiens, alliés des nazis durant la seconde guerre mondiale, et complices de la dramatique extermination des juifs d’Ukraine.

En Moldavie, les partis d’opposition qui, comme le PCRM, souhaitent l’intégration de leurs pays à l’Union européenne, mais, contrairement à ce dernier, également à l’OTAN, peuvent parfois laisser dubitatifs. D’une part, quel est l’intérêt politique de promouvoir l’intégration au traité de l’Atlantique Nord dans un pays où plus de 70% de la population y est opposé ? D’autre part, peut-on sérieusement envisager que la Transnistrie, proche de la Russie et fortement antiroumaine, accepte de réintégrer une Moldavie regardant vers l’OTAN et dirigée par des forces politiques qui refusent souvent de s’exprimer en russe, arborent des drapeaux roumains dans leurs meetings et sur leurs sites Internet, et parfois – c’est le cas de certains députés de l’opposition –, déclarent publiquement que le maréchal Antonescu est leur référence historique et politique ?

Pour résoudre pacifiquement le séparatisme transnistrien, consacré en 1992 à la suite d’un bref mais sanglant conflit, les pouvoirs en place à Chisinau doivent accepter le caractère prorusse de cette province.

On peut se demander comment évoluerait le pays s’il était dirigé par des forces politiques manquant de pragmatisme et faisant montre d’un certain nationalisme – terme qui, en Moldavie, désigne un attachement fort envers la Roumanie. Les exemples ukrainiens et géorgiens sont éloquents à cet égard. L’Ukraine est en crise politique quasi-permanente depuis la « révolution orange », alors qu’en Géorgie, M. Saakachvili, qui a voulu régler par la force le séparatisme de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, a fait perdre à son pays l’espoir de réintégrer à court terme ces deux provinces. Sa crédibilité, tant en Occident qu’au sein de la population, en a été sérieusement entamée.

Il faut bien admettre que les nouveaux Etats indépendants issus de la décomposition de l’URSS ont une histoire commune avec la Russie, parfois depuis des siècles, et gardent avec ce pays des liens nombreux et multiformes, qui ne peuvent être défaits en quelques années. Il apparaît qu’en Moldavie, le PCRM, qui par ailleurs, après deux mandats consécutifs, n’a pas pu résoudre les principales difficultés du pays, soit l’un des seuls partis politiques majeurs qui aient conscience de la nécessité de maintenir de bonnes relations avec Moscou, tout en promouvant une Moldavie européenne.

Quel que soit le résultat des élections, qui devraient selon toute vraisemblance donner le PCRM gagnant, on peut malheureusement craindre que la situation critique de la Moldavie n’évolue guère. L’intégration européenne, réclamée par les principales forces politiques, n’est pas d’actualité, la Moldavie étant en effet concernée par le programme de Partenariat oriental lancé récemment par Bruxelles à destination de six anciennes républiques soviétiques, ce qui constitue davantage une aide visant normaliser les relations entre l’UE et ses voisins qu’un prélude à leurs adhésions. Le problème transnistrien ne devrait pas non plus connaître à court terme d’évolution positive.

Enfin, l’avenir de la petite Moldavie est fortement conditionné par celui de l’Ukraine, pays dans lequel doivent se tenir d’importantes élections présidentielles au mois de janvier prochain. L’issue de ces élections pèsera sur le sort de la Transnistrie, qui a une « frontière » commune avec l’Ukraine, et donc, a fortiori, sur celui de la Moldavie.

Les perspectives pour les années à venir ne sont guère lumineuses, et on peut même se demander si cet Etat, crée artificiellement, sans identité solide, et sous la menace de sécessionnismes plus ou moins latents, parviendra à pérenniser son existence.

Emmanuel Dreyfus, Le Monde Diplomatique

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