La Gauche Verte !

Journal d'informations alternatives.

samedi 28 novembre 2009

« Les éditocrates ou les prescripteurs d’opinion », 10 décembre (Présentation)

Omniscients et interchangeables, les principaux prescripteurs d’opinion – éditorialistes et chroniqueurs – méritent que l’on s’arrête sur leurs prestations et leurs fonctions.

Dix d’entre eux [1] ont bénéficié des faveurs des auteurs d’un ouvrage qui vient de paraître aux Editions de La Découverte : Les éditocrates ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi.

Pour discuter plus généralement du rôle de la troupe de ceux qui « pensent » pour nous :

« Jeudi d’Acrimed »
Jeudi 10 décembre, à 19h

à la Bourse du travail de Paris, 3 rue du Château d’eau, Paris 10ème

Avec Mona Chollet, Sébastien Fontenelle et Mathias Reymond.

Et en guise de présentation du débat, avec l’autorisation de son auteur, l’introduction au livre rédigée par Sébastien Fontenelle [2].



Les éditocrates font partie de nos vies. Ils sont un élément familier de notre environnement quotidien, comme les placards publicitaires sur les murs de nos rues, ou les platanes au bord de nos routes. Avec, cependant, cette différence de fond que les affiches et les platanes ne parlent pas. Les éditocrates, si.

Ils parlent même tout le temps, du matin au soir, du soir au matin, du lundi au dimanche. Et partout : dans la presse écrite, à la télévision, à la radio, sur Internet. Ils ne se taisent jamais : c’est à cela, aussi, qu’on les reconnaît. Quiconque a fait le pari un peu fou de traverser toute une semaine sans se cogner sur Jacques Attali ou Bernard-Henri Lévy à tous les coins de médias sait, pour avoir fait là l’amère expérience de l’échec, qu’un tel défi est impossible à relever.

Ils font partie du paysage, et certains sont là depuis très, très, très longtemps : on est pris de vertige, quand on réalise que l’homme n’avait pas encore marché sur la lune quand Alain Duhamel a écrit sa première chronique, en… 1963.

Loin – très loin – des contingences des petites mains du journalisme, les éditocrates se sont érigés en crème de l’aristocratie médiatique, en élite au sein de l’élite, soigneusement cadenassée. Où l’on n’entre que par cooptation, après avoir montré patte blanche. Après s’être coulé dans le moule d’une complète adhésion aux dogmes de l’époque. Après avoir pieusement psalmodié, parmi d’autres mantras, qu’il n’y a aucune alternative à la loi absolue du marché - celle du renard libre dans le poulailler de la concurrence « libre et non faussée »…

Car on ne naît pas éditocrate. On le devient à force d’application, au prix de l’abandon de toute velléité de penser par soi-même et d’une soumission absolue à l’air du temps. L’itinéraire d’un Philippe Val, passé en quelques années de la direction de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, où il moquait avec délectation les « amis de Bernard-Henri » (Lévy), à celle de France Inter, où il se compte au nombre des bons amis de « Bernard-Henri », est à cet égard exemplaire.

Omniscients, les éditocrates ont un avis sur tout (et l’obsession de le faire partager au plus grand nombre). Ils peuvent, avec la même assurance, disserter un jour de la crise financière – péripétie incontestablement regrettable, mais qui ne saurait au fond remettre en question l’excellence du modèle capitaliste –, puis le jour d’après de la disparition de Michael Jackson ou de l’urgente nécessité d’économiser l’eau du robinet, puis encore, le surlendemain, de la guerre d’Afghanistan – d’où les troupes d’occupation de l’OTAN ne sauraient se retirer sans exposer l’Occident à de pénibles périls.

Interchangeables, les éditocrates parlent surtout d’une seule et même voix, pour dire tous (presque) la même chose. Et pour cause : par-delà d’éventuelles nuances dans l’expression de leurs opinions – question de forme –, ils sont, au fond, d’accord sur (presque) tout, dans un unanimisme qui transcende les appartenances politiques. Quand l’un, Laurent Joffrin (de Libération), dénonce par exemple l’« État obèse », un autre, Ivan Rioufol (du Figaro), prétendument calé à l’autre extrémité de l’échiquier politique, fustige quant à lui l’« État-mamma ». En vrac, ils stigmatisent le « modèle social français » (évidemment) coûteux et inefficace, les « privilèges » de toutes sortes (surtout ceux des fonctionnaires) - et gémissent, dès que sa population met un bout d’orteil dans la rue, que la France, rongée par d’ancestrales passions révolutionnaires, est « impossible à réformer ».

Ils se répondent, dans un même chœur, pour déplorer des entraves à l’esprit de libre entreprise qui n’existent que dans leurs imaginations.

Et ainsi de suite : quand l’un, Nicolas Baverez, qui a conseillé Nicolas Sarkozy, observe, choqué, que le Parti socialiste français « n’a pas fait son Bad Godesberg [3] », un autre, Bernard-Henri Lévy, qui a conseillé Ségolène Royal, déclame, comme en écho, qu’il faut pour le Parti socialiste français, « plutôt vite que tard, […] un vrai Bad Godesberg, un Bad Godesberg bien solennel [4] ».

Et tous de tomber d’accord, à l’heure où le chef de l’État français – Nicolas Sarkozy, tel qu’en lui-même - juge qu’il y a tout de même « trop de musulmans en Europe [5] », pour considérer que l’islam pose en effet de sérieux problèmes à l’Occident. Ce qui leur donne souvent l’occasion de tirer la « sonnette d’alarme » et de clamer à tout bout de champ que « la République est menacée par le communautarisme ». Frissons garantis…

Bien évidemment : les éditocrates s’érigent en prétendus « briseurs de tabous », en courageux pourfendeurs du « politiquement correct » et de la « pensée unique », alors même qu’ils sont les plus éminents représentants du conformisme intellectuel et politique le plus étroit.

De fait, par une permanente réinterprétation des mêmes psaumes, par la récitation, jour après jour, des mêmes vraies-fausses évidences, par le développement obsessif des mêmes clichés mensongers, ils fabriquent, en permanence, du consentement [6] : ils entretiennent un public captif dans la résignation, dans l’acceptation passive d’un système où le salarié ne trouve pas forcément son compte, mais dont eux-mêmes n’ont, certes, guère à se plaindre.

Pour ce faire, ils biaisent continuellement la réalité, la tordent et la contrefont au besoin, pour mieux la faire entrer dans leur cadre idéologique : les éditocrates tiennent le fait vrai pour quantité négligeable. Mais ils sont leurs propres arbitres et jouissent par conséquent d’une totale impunité. Ils peuvent donc, très librement, raconter n’importe quoi, se ridiculiser même, lorsque, découvrant soudain les menus travers du capitalisme financier, ils font mine de brûler – à très petit feu, il est vrai – ce qu’ils ont toujours adoré : jamais cela ne les disqualifie. Puis ils ont pour eux cet atout, qui les protège des affres du doute : ils ne connaissent pas la honte. De sorte qu’ils continuent à « donner le la » du prêt-à-penser médiatique.

[…]

***

Et le livre de proposer dix portraits…

Source : http://www.acrimed.org/article3254.html

Les fabricants du consentement : voyage en éditocratie

Notes

[1] Alain Duhamel, Christophe Barbier, Jacques Marseille, Alexandre Adler, Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy, Philippe Val, Ivan Rioufol, Laurent Joffrin et Nicolas Baverez.

[2] Les autres co-auteurs sont Mona Chollet, Olivier Cyran et Mathias Reymond.

[3] Le Point, 16 décembre 2004. Bad Godesberg est le nom du congrès du Parti social-démocrate allemand, qui décida sa rupture avec le marxisme en 1959.

[4] Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse, Grasset, Paris, 2007.

[5] Comme l’a révélé le 14 novembre 2007 sur son blog Jean Quatremer, journaliste à Libération (http://bruxelles.blogs.liberation.fr).

[6] Noam Chomsky et Edward Herman, La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, Agone, Marseille, 2008.

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samedi 21 novembre 2009

ÉDITOCRATES-MOI LE DOS

C’est à une modeste œuvre de salubrité publique que se sont attelés trois gars et une fille qui en veulent  : étaler les turpitudes de dix faiseurs d’opinion dans un livre vengeur. Que certains parmi ces quatre auteurs soient des collaborateurs de CQFD n’explique en rien la chronique qui va suivre.

SÉBASTIEN FONTENELLE, chef de ce chantier de déconstruction, rappelle que, même si le dossier d’accusation des Éditocrates était particulièrement épais, il s’agissait au départ de « se faire plaisir à apporter un peu de contradiction face à ces mecs qui, tout en racontant vraiment n’importe quoi, continuent d’incarner la pensée dominante, au coeur de la fabrication du consentement ». À ce jeu, les Adler, BHL, Marseille, Val sont tous fort méritants. Avec cependant une mention spéciale pour le sieur Attali à propos du tsunami de 2006 : « Cette mort simultanée de peuples premiers et de touristes venus d’Occident, de nomades contraints et de nomades ludiques, nous renvoie à la réalité de notre société, où riches et pauvres se mêlent, se côtoient, involontairement solidaires. » À ce stade clinique, il ne manque plus qu’une boîte postale où adresser ses dons. Mathias Reymond, rédacteur de l’article concernant l’ex-sherpa de Mitterrand, précise néanmoins que, nanti de tous ses diplômes, bouquins et autres contributions médiatiques, « Attali déploie une telle suffisance qu’il est capable de quitter un plateau à tout moment. » De quoi glacer d’effroi le plus pugnace des animateurs vedettes. Idem pour BHL, portraituré par Fontenelle : « Quand on lit ses bouquins, on se dit qu’il devrait se retrouver aux Kerguelen à finir de boire toute sa honte, mais non, il est toujours là. » Première caractéristique de l’éditocrate : il ose tout et c’est même à cela qu’on le reconnaît.

Adler, quant à lui, semble s’épanouir pleinement dans son rôle d’allumé au service de la croisade de feu Bush Jr. Les dirigeants de gauche en Amérique latine ? Des Hitler en puissance. Besancenot en France ? Un Hitler en devenir. Les Palestiniens de Gaza ? Des nazis qui s’ignorent. Quand le stalinien « néoconverti » Adler nous propose une petite parabole sur la France contemporaine, où se croisent un ancien activiste italien et un postier d’extrême gauche, sauras-tu en retrouver le sens ? « Toute la bonne société [viennoise], intellectuels et artistes notamment, s’enthousiasme pour un clochard qui a assassiné quelques prostitués […]. Musil nous parle de ce fait-divers parce que probablement le meurtrier Moosbrugger a dû partager sa couche, à l’asile de nuit, avec un autre clochard du nom d’Adolf Hitler qui, lui, n’en restera pas aux prostitués de passage dans l’ambition destructrice. L’enthousiasme pour le petit assassin prépare, comme dans un pressentiment, l’émotion en faveur du grand criminel. » Deuxième caractéristique de l’éditocrate : le rayon « anathèmes et accessoires fascistes variés » n’est jamais loin, à gauche après l’escalator.

Quant à la contribution au débat de Jacques Marseille, c’est à Olivier Cyran que revient l’insigne honneur de la synthétiser. Monsieur Marseille, « historien ès manuels scolaires » (dixit Cyran), n’est jamais à court de dithyrambes pour expliquer au bon peuple que le capitalisme c’est bien, et que les riches c’est bien aussi. Le fait que le ravi des plateaux télé (Jacques Marseille encore) ait cachetonné pour la fameuse branche métallurgie du Medef est sûrement sans aucun rapport avec sa sollicitude particulière envers les petites gens. « La pauvreté, c’est essentiellement subjectif. C’est la psychologie individuelle qui est largement responsable de la pauvreté. » Troisième caractéristique de l’éditocrate : l’adoration du veau d’or néolibéral qui le lui rend bien.

Last but not last, hélas, Philippe Val est à la presse satirique ce qu’est Éric Besson à l’amitié entre les peuples. En fait, Val, copain des phares de la philosophie contemporaine, crève littéralement de jalousie devant leur érudition. Voilà pourquoi il salive à l’idée de faire partie désormais de cette petite élite d’esprits éclairés. Son billet d’entrée obtenu en guerroyant sur le chemin de Compostelle, voila Val parti dans une énième croisade contre les infidèles. Mona Chollet le suit à la lueur des incendies qu’il allume sur son passage  : « Si l’on regarde une carte du monde, en allant vers l’Est : au-delà des frontières de l’Europe, c’est-à-dire de la Grèce, le monde démocratique s’arrête. On en trouve juste un petit confetti avancé au Moyen-Orient : c’est l’État Israël. Après, plus rien, jusqu’au Japon.[…] Entre Tel-Aviv et Tokyo règnent des pouvoirs arbitraires dont la seule manière est d’entretenir, chez des populations illettrées à 80 %, une haine farouche de l’Occident, en tant qu’il est constitué de démocraties. » Quatrième caractéristique de l’éditocrate : la défense de la démocratie ; parce que c’est français, occidental, en tous cas, c’est pas fait pour ces chiens galeux de musulmans et si tu n’es pas d’accord, c’est que tu es un gros abruti de nazi antisémite d’extrême gauche !

Loin d’être fermé, le ban se prolonge avec l’innovant Barbier, l’ultra-réac Rioufol, « le journaliste le plus bête de France » Joffrin, le bon vieux centriste sympa Duhamel et Baverez, le « déclinologue ». Mais pour en savoir plus, faudra débourser vos 12,50 euros. Chèques à l’ordre du Chien rouge, bien sûr.

Mona Chollet, Olivier Cyran, Sébastien Fontenelle, Mathias Reymond, Les Éditocrates, La Découverte 2009. En librairie le 12 Novembre.

Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009, actuellement en kiosques.

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lundi 16 novembre 2009

L’Express dans « le piège people »

Le 30 juillet 2009, L’Express affichait fièrement en « Une » : « Politique. Le piège People. Les dessous d’une dérive  ».

Un « piège » régulièrement dénoncé et faussement déjoué puisque l’hebdomadaire avait déjà publié : « Sarkozy. Le président people » (le 9 janvier 2008 ) ; des extraits du livre de Bruno Mouron et Stéphane Rostain Scoop. Révélations sur des secrets d’actualité paru aux éditions Flammarion [1] ; « Médias. Dérive "peopolitique" » (le 5 septembre 2005)...

Un « piège » dans lequel L’Express se laisse prendre avec délectation, puisque comme nous l’avions déjà relevé sous le titre « Les « Unes » tapageuses de L’Express », ce magazine singe les magazines « people » en annonçant des « révélations » sur la vie personnelle, voire intime des intéressés. Ce que les « Unes » suggéraient, les articles le confirment, en particulier ceux qui accompagnent les vingt et une couvertures (sur cinquante-trois d’entre elles, pour la période du 25 septembre 2008 au 8 octobre 2009) spécifiquement consacrées aux personnalités politiques.

Des relations très… personnelles

La personnalisation de la vie politique n’est pas une nouveauté, mais elle culmine avec ce qu’on appelle désormais, d’un terme un peu fourre-tout, la « peopolisation » : cet aspect de la personnalisation de la vie politique qui consiste, non seulement à faire prévaloir les questions de personnes sur les questions de fond, mais à traiter les responsables politiques comme les vedettes du show-business : description de la personnalité, importance du physique, voire dévoilement de la vie privée [2].

Si les questions politiques ne sont pas totalement absentes, elles restent largement minoritaires. Un exemple, renouvelable à l’infini, l’atteste. Le 26 mars 2009, dans un dossier intitulé « Sarkozy et les riches » [3], Eric Mandonnet et Ludovic Vigogne remarquent fort judicieusement :« Le 6 mai 2007 est aussi, il est vrai leur victoire[aux milieux d’affaires] [4][...]Il a été le champion des plus aisés ».

Malheureusement, les lecteurs attendent toujours des dossiers détaillés illustrant ce lucide constat. Inutile apparemment, pour L’Express, de s’attarder sur de telles futilités, qui préfère broder sans relâche autour d’une intrigue très franco-française, avec comme personnage central l’actuel locataire de l’Elysée, autour duquel viennent se greffer les seconds rôles. Et L’Express de narrer leurs joies, leurs humeurs, l’état de leurs relations [5], sans négliger des clins d’œil très appuyés à leur intimité ou à leurs goûts personnels.

Scruter les relations personnelles entre les individus, c’est bien le miel de L’Express, illustré jusqu’à la caricature par la narration de celle « hier complice, aujourd’hui tumultueuse » [6]unissant Nicolas Sarkozy et Rachida Dati. Dans le numéro titré « Sarkozy-Dati. Les raisons d’une disgrâce » (le 13 novembre 2008), Ludovic Vigogne avoue avec candeur : « Aujourd’hui, toutes les interrogations, toutes les manœuvres sont centrées sur les rapports entre Nicolas Sarkozy et Rachida Dati ».

Des relations entre le président et d’autres personnalités politiques qui occupent donc largement la pagination de l’hebdomadaire par Nicolas Sarkozy : « Sarkozy-Dati. Les raisons d’une disgrâce » (le 13 novembre 2008) ; « Dati règle ses comptes » (le 7 mai 2009) ; « François Bayrou. L’homme qui défie Sarkozy » (le 16 avril 2009) ; « Jean-François Copé. Pourquoi il provoque Sarkozy ? » ( le 23 avril 2009) ; « Eric Besson. Pourquoi Sarkozy l’utilise » (le 8 octobre 2009). Même le président américain n’échappe pas à cette règle : « Barack Obama. Ses relations compliquées avec Nicolas Sarkozy » (le 2 avril 2009) [7].

Les questions sociales et politiques sont elles aussi rabattues sur les relations personnelles entre le Président de la République et les Français, c’est-à-dire sur sa stratégie de communication. Les trois dossiers pourtant consacrés à sa politique intérieure en matière économique et sociale les 19 février, 19 mars et 28 mai 2009 se bornent pratiquement à commenter cette dernière [8].

Le 19 mars 2009, dans « Pourquoi la France devient anti-Sarko », L’Express, qui prévient pourtant que « la politique du chef de l’Etat [suscite] de plus en plus de tensions », concentre le tir sur sa...« personnalité » : « Sa volonté de séduire reste intacte ». « Ce gradé a voté Sarkozy. Il n’a pas digéré l’attitude du chef des armées à leur égard » [9]. Ou encore pour nous présenter les nouvelles figures emblématiques de la contestation, dont nous ne saurons rien des motifs. Ainsi « Georges Molinié, président de la Sorbonne-Paris IV, est devenu le chef de file de la contestation étudiante » ; « le crâne lisse et le visage grave du Pr André Grimaldi [10], ont volé la vedette [à] Patrick Pelloux, le bouillant urgentiste ». Procédé que l’on retrouve le 28 mai 2009, dans « Main basse sur la justice », dossier réduit à la seule suppression du juge d’instruction et dont une bonne partie est consacrée à dresser le portrait des « hommes du président », à celui d’ « un magistrat frondeur à l’UMP », sans oublier de donner la parole à la juge Eva July, érigée depuis longtemps comme une des « figures » de la contestation. Le tout complété par la narration des relations de Nicolas Sarkozy, lui « l’avocat qui n’aime pas les juges », avec ces derniers et envers lesquels « il a toujours manifesté une certaine défiance. ».

Des révélations très… personnelles

Les révélations sur les personnes remplacent les informations sur les politiques suivies ou proposées. Y compris les révélations sur la vie privée des vedettes du casting. Que Christophe Barbier avait pourtant juré de ne jamais publier : « Il ne s’agit pas de jeter en pâture chaque mésaventure anatomique des présidents [...] il n’est pas question de filmer des échantillons de leurs sécrétions ni de publier le détail de leurs humeurs » (éditorial, le 30 juillet 2009). Certes. Mais, détails anatomiques et physiologiques mis à part, l’hebdomadaire publie chaque semaine ou presque des « révélations » qui ne sont pas foncièrement différentes…

Le 25 septembre 2008, la sortie du livre du journaliste du Télégramme Hubert Coudurier [11]« retraçant la vie remuante de la droite » permet à l’hebdomadaire de reproduire, « deux propos [...qu’] Anna Fulda, la journaliste du Figaro qui partagea la vie de Nicolas Sarkozy à l’automne 2005 et au printemps 2006[...] lui a tenus sur sa relation avec le futur président de la République : « C’est un cannibale. Parfois, il m’étouffait[...]C’est aussi pour cette énergie qu’on l’admire. Parfois, je l’appelais Caudillo ». Pour illustrer l’article, la « Une » de Vanity Fair de septembre consacrée à la nouvelle élue du cœur présidentiel : Carla Bruni.

Le 23 octobre 2008 est l’occasion de s’attarder sur Dominique Strauss-Kahn, dont « tout le monde sait qu’il aime la vie, les filles, que c’est un cavaleur », et « son aventure [sexuelle] avec l’une de ses salariés [...] Piroska Nagy », narrée avec délectation : « Les avances de DSK à la dame font parler dans les couloirs du FMI.C’est à Davos, en janvier dernier, qu’elle y a répondu. Quelques mois plus tard, son mari Mario Blejer[...]découvre un lot de courriels galants ». Après le mari cocu, L’Express s’épanche sur la femme trompée, « Anne Sinclair » une femme amoureuse » [...] un peu “fleur bleue” qui contre vents et marées, fait front : “ Son mec, elle l’a dans la peau” résume l’un de ses proches ».

Un an plus tard, le 8 octobre 2009, le portrait d’Eric Besson assure une promotion inespérée au livre de son ex-épouse, Sylvie Brunel [12]. La publication des « bonnes feuilles » de cet inestimable ouvrage est précédé » d’une présentation qui, en guise de critique, invite à savourer la découverte d’une vie secrète : « C’est la première fois qu’une porte s’ouvre si grand, de l’intérieur, sur la vie privée d’un membre du gouvernement [...] un séducteur, un tombeur ». Que nous apprend L‘Express, par l’entremise du témoignage de Sylvie Brunel ? Ceci, conforme au cliché assez peu féministe sur la prétendue attirance des femmes pour les hommes de pouvoir : « Il s’est avéré beaucoup plus volage que je l’aurais souhaité [...] Parce qu’il côtoie de plus en plus de jeunes femmes attrayantes et d’autant mieux disposées qu’il est ministre , mon mari s’est mis à vivre le couple comme un carcan [...] Il a commencé à évoquer le fait qu’il pourrait « refaire sa vie », avoir des enfants avec une autre. A ce moment là, j’ai compris que les choses étaient plus graves que je le croyais. Jusque-là, ses maîtresses interchangeables s’annulaient mutuellement ». Le tout illustré par deux photos. La première montrant les deux tourtereaux sur le perron de l’Elysée en 2007, Eric enlaçant Sylvie ; la seconde, montrant une famille épanouie avec ses trois enfants dans « le domicile familiale de Donzère (Drome), en 2007. »

Les turpitudes amoureuses de nos élus méritent d’autant plus l’attention de L’Express qu’elles ne sont que des cas particuliers d’un problème plus général. Ainsi, le 21 mai 2009 l’hebdomadaire offre un fort précieux dossier à ses lecteurs : « Couple. La tentation de l’infidélité » (second titre de couverture). Grave question, abondamment traitée dans la presse « people » » mais aussi dans les magazines « féminin », au point qu’on ne sait plus si c’est L’Express qui les copie ou l’inverse. [13].

Moins sulfureux : le 24 septembre 2009, l’hebdomadaire tire le portrait d’Angela Merkel en consacrant notamment trois pages à son « histoire [... ] toute en nuances, secrète... et drôle ». Là, pas de femme « trompée », mais au contraire, un mari fidèle et attentionné : « Ses week-ends [...], il lui arrive de jardiner et de confectionner des gâteaux. Pour être sûr de disposer de tout ce qu’il lui faut en cuisine [dans « sa maison de campagne »], elle remet à son époux la liste des courses à faire à l’avance. Le bonheur ». Le tout à trois jours des élections législatives en Allemagne, en guise d’information sur les enjeux du scrutin et sur les positions politiques en présence.

Plus « glamour » : l’attendrissante évocation du couple présidentiel américain le 9 avril 2009, qui n’oublie pas d’associer le nom de l’épouse de l’actuel locataire de la Maison Blanche à une autre épouse « mythifiée » par la puissance médiatique : « Obama ne commence le travail qu’aux alentours de 9 heures. Mais levé depuis l’aube, il a eu le temps de suivre Michelle [...] subtile réincarnation d’une Jackie Kennedy [...] dans la salle de gym [...] puis de dévorer des gaufres en compagnie de ses petites filles, Malia et Sasha avant leur départ à l’école en convoi ». Incontestablement, « un père exemplaire » » et une « dame de coeur » », dont un autre portrait de deux pages intitulé « Michelle. Un roc pour Barack » nous avait déjà été offert le 15 janvier 2009.

Non moins émouvante : la confession de Frédéric Mitterrand qui « ne cache pas la douleur qu’il ressentit à être ainsi écarté » de l’affection de son oncle François : « J’ai trop été à la marge, fasciné et n’attirant pas son attention, sauf par bribes [...] J’aurais beaucoup aimé qu’il me reconnût, qu’il sût à quel point je l’aimais [...] J’ai vécu jusqu’à 47 ans avec la statue du Commandeur » (le 6 août 2009) [14].

Attendrissantes : la grossesse d’une femme, puis la naissance d’un enfant. Le 18 décembre 2008, L’Express « révèle » : « Le 10 septembre [Rachida Dati] participe au déjeuner des femmes ministres organisé, Place Beauvau, par Michèle Alliot-Marie. Au menu des conversations : évidemment, sa grossesse. “Le papa voyage beaucoup”, révèle ce jour-là, la garde des sceaux. Le 2 décembre, c’est un homme, Xavier Darcos [...], qui a droit à un secret : “ Ce soir, j’ai invité le père de mon enfant à dîner”. Quelques jours plus tard, elle promettait à l’un de ses conseillers Place Vendôme :“ En janvier, il y aura une grosse surprise...” ». Cette grossesse attendrit tellement l’hebdomadaire le 7 mai 2009 qu’il s’y attarde : « Les deux dernières semaines [avant son accouchement], elle ne sentait plus le bébé. Chaque matin, chaque soir, une échographie était réalisée ». Et arrache finalement des larmes à ses lecteurs : « Le 31 décembre, [elle] passe le réveillon avec Nicolas Sarkozy et quelques uns de leurs amis artistes. Quand elle s’en va, vers deux heures du matin, matin, elle ne sent pas très bien. Quarante huit-heures plus tard, elle donne la vie, avant l’échéance prévue, elle à qui l’on avait promis qu’elle n’aurait pas d’enfant ».]]

Une naissance : un événement, qui ne se produit jamais que plus de… 800 000 fois par an en France soulève, en cette occasion, un enthousiasme que l’auteure de l’article partage avec ses grands témoins du VIIème arrondissement (dont l’ancienne ministre est maire) : « Bravo pour le bébé ! » félicite la charcutière ». Cette enquête de proximité nous apprend que Rachida Dati a refuser une huître que lui tendait la poissonnière (« Depuis que j’ai accouché, je n’en ai pas remangé »), mais accepté « finalement un demi-toast de foie gras et un bout d’ananas ». Et tant qu’à faire, autant publier des photos de la député européenne, enceinte, sur les bancs de l’Assemblée nationale (le 7 mai 2009) ou son bébé dans les bras, dans une reprise d’une photo de deux « Unes » de... Point de Vue et Voici (le 30 juillet 2009) [15].

Christophe Barbier, dans son éditorial du numéro consacré à son amie, « Carla Bruni. Enquête sur la femme qui dérange », propose une explication miraculeuse qui exonère les médias de toute responsabilité : « Ce n’est pas la politique qui se « pipolise », les grands élus qui ont des grandes vapeurs de midinettes et les médias sérieux qui jettent leur gourme déontologique. C’est la vie privée qui porte désormais une part du message, parce qu’une nouvelle génération politicienne l’a décidé et que des citoyens l’exigent avant de voter » (le 24 janvier 2008).

Quand une « obligation » prétendument imposée par d’autres rencontre un intérêt commercial bien compris, on peut véritablement parler de miracle… que décrit le 5 septembre 2005, dans les colonnes de... L’Express, Renaud Revel en convoquant les propos de « l’un des patrons d’Ipsos, Jean-Marc Lech », communicant de haute volée qui déclare  : «  "Gérard Depardieu, notre stakhanoviste de l’image, est un piètre client face à un Fabius ou à un Sarkozy dont la présence dans les médias est autrement plus forte et dont la vie privée est pain bénit. " En témoigne l’évolution des chiffres de vente de Match depuis un an, notamment chez les cadres citadins, friands d’échos mondains ». Diagnostic confirmé par le site internet lancé par Jean-Marie Colombani qui livre un diagnostic similaire, notamment sur les raisons de la présence envahissante en « Unes » des médias certaines personnalités politiques ou médiatiques : ils font partie des «  people les plus vendeurs , c’est à dire Nicolas Sarkozy, Laurence Ferrari, Rachida Dati, Ségolène Royal ou Claire Chazal » (slate.fr, le 13 août 2009).

Encore n’avons-nous choisi ici que quelques exemples. Mais grâce à L’Express, on pouvait tout savoir des qualités d’imitatrice d’Angela Merkel et de Ségolène Royal, de la passion de Frédéric Mitterrand pour Lana Turner, de celle, très récente, de Nicolas Sarkozy pour la culture et de ses rencontres privées avec des artistes, des rencontres "secrètes" de François Bayrou, du langage très imagé d’Eric Besson, Jean-François Copé, Rachida Dati ou Martine Aubry, et bien d’autres choses encore….

Des photos très… personnelles

Aucun dossier n’échappe au « choc des photos » (pour reprendre le slogan publicitaire d’un concurrent : Paris Match) . Mieux, L’Express prétend contester l’abus des photos intimes par l’abus des photos. A tous les coups, on gagne !

Ainsi, le 30 juillet 2009, alors qu’il prétend dénoncer : « Le piège people » (mais tendu aux politiques…) et « Les dessous d’une dérive » (qui ne devrait rien aux médias comme L’Express…), l’hebdomadaire, sous couvert d’analyser notamment « la nouvelle stratégie de Rachida Dati », reproduit...vingt clichés sur huit pages. Dont neuf sont la reproduction complaisante de « Unes » des magazines « people », Closer, Gala, Point de Vue et Voici. Outre les deux précitées où l’on voit Rachida Dati avec son bébé, d’autres clichés nous montrent Ségolène Royal en maillot de bain, sur la plage et se baignant avec l’un de ses fils, en photo avec Bruno Gaccio ou son nouveau compagnon, « André ». Sans parler d’une émouvante grande photo de « l’effusion. En public, le couple présidentiel ne retient pas ses gestes tendres. Ici, le 14 juillet, sur les Champs-Elysées ».

***

Récits de vies des personnages, y compris en dévoilant leur intimité, utilisation forcenée de photos les montrant sous toutes les coutures… Pour être complet, il aurait fallu évoquer l’absence de distance critique envers les « grands » de ce monde, la subordination aux stratégies de communication, la primauté des récits sur les analyses, etc. Mais cela aurait nécessité un livre entier.

Il suffit de constater que L’Express (comme nombre de ses confrères…) coproduit ce qu’il conteste et prétend gagner sur tous les tableaux : en contribuant conjointement à la « peopolisation » et à son « décryptage », lui-même très « people » !

… Non sans afficher des prétentions que le contenu de l’hebdomadaire dément très largement.

… Loin, très loin des doctes proclamations de Christophe Barbier et Jacques Attali sur le rôle central de leur hebdomadaire dans le débat démocratique.

Le 8 janvier 2009, le premier pontifie… modestement : « Le néojournalisme est modeste. Il accepte, voire sollicite, la contradiction , il anime l’agora sans l’accaparer, il aiguise l’esprit critique de ses lecteurs et entretient leur curiosité comme un souffle sur un brasier [...] Chaque semaine, L’Express vous propose ainsi le fil de ses réflexions pour trouver un chemin dans le labyrinthe des informations et donner du sens à l’actualité [...] L’Express se doit, sans cesse, de réinventer ce média insolite qu’est un hebdomadaire, alliance de faits et de réflexions , d’objectivité du reporter et d’engagement de l’éditorialiste. C’est pourquoi, dès la semaine prochaine, votre Express roulera sur un « chemin de fer » réaménagé, dans une maquette au style plus élégant et contemporain, afin de vous apporter davantage d’informations , sur un rythme plus vif, avec une force supplémentaire pour les photographies et un accès de plain-pied au décryptage des faits . »

Quant à Jacques Attali, il claironne : « A la différence des quotidiens, l’hebdomadaire filtre l’essentiel , tout en restant obsessionnellement lié à l’actualité. Rien d’éphémère n’y domine , rien d’universitaire ne s’y installe ; c’est le monde comme il va, simplement avec un peu de recul [...] plus que jamais, en ce monde insensé, d’une complexité redoutable, la France et sa démocratie ont besoin de L’Express ».

Manifestement, ils préfèrent, l’un et l’autre, ne rien savoir de l’hebdomadaire que le premier dirige et que le second décore. Peut-être même s’abstiennent-ils de le lire. A moins qu’ils ne voient dans le « people » pour cadres de L’Express une forme de haute-culture et de raffinement esthétique ? Avouons notre perplexité…

Denis Perais

Notes

[1] Dans deux articles « Comment fut prise la photo de Cécilia Sarkozy et de Richard Attias » et « Comment furent photographiés Nicolas Sarkozy et sa nouvelle compagne », (le 12 septembre 2007) ; « People. Le grand déballage » (le 13 novembre 2005)

[2] Comme nous le relevions, par exemple ici-même : « Vous avez dit « peopolisation » ? (1) : Querelles de clocher et questions de frontières »

[3] Second titre de couverture

[4] Ils font référence ici à tous les amis, en particulier des industriels, de Nicolas Sarkozy qui étaient présents au dîner du Fouquet’s le soir de son élection et au prêt par Vincent Bolloré de son yacht pour ses vacances d’été 2007.

[5] y compris avec « les Français », principalement pour Nicolas Sarkozy

[6] L’Express du 13 novembre 2008

[7] Silvio Berlusconi et Angela Angela Merkel (27 novembre 2008) non plus, même si leurs relations avec la « star » ne sont pas annoncées en couverture.

[8] Notable exception, le 19 février 2009 avec l’article « La Guadeloupe sous un volcan » (réalisé par l’envoyé spécial de l’hebdomadaire, Pierre-Yves Lautrou avec Hervé Perdurand), qui offre aux lecteurs, abstraction faite de son parti pris, bon nombre d’informations sur le contexte du conflit

[9] Tout semble se réduire d’ailleurs à une question d’attitude ou de style : Jacky, ouvrier chez Vallourec à Saint-Saulve (Nord) : « Sarkozy nous a baratinés avec ses mots qui prennent au coeur. Il a parlé au peuple d’en bas comme un père , pour ensuite nous lâcher »[[Référence ici aux propos du chef de l’Etat, pendant la campagne présidentielle le 28 avril 2007 devant les ouvriers de l’usine : « Les usines, c’est beau. C’est utile, il y a du bruit. Ca vit, personne ne se sent seul »

[10] « Chef de service dans un grand hôpital parisien »

[11] Amours, ruptures et trahisons paru aux éditions Fayard.

[12] Manuel de la guérilla à l’usage des femmes paru aux éditions Grasset le 14 octobre 2009.

[13] Ainsi dans Elle : « Pourquoi on saute le pas » (le 18 septembre 2009) puis « Quand les hommes nous trompent. Les raisons cachées de l’infidélité » « (le 9 octobre 2009). Le 24 octobre 2009, on retrouve de nouveau les infidélités des uns et des autres dans le magazine « people » Grazia, dans un dossier intitulé : « Sexe et politique. Enquête dans les coulisses du pouvoir » ». Une interview promotionnelle de... Sylvie Brunel, les escapades de... Dominique Strauss-Kahn avec Piroska Nagy, son ancienne collaboratrice au FMI ; mais aussi des « révélations » éventées sur les autres hommes à « femmes » que seraient Jacques Chirac, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Nicolas Sarkozy.

[14] L’hebdomadaire rapporte ici des propos issus du « documentaire [du nouveau ministre] diffusé dans le cadre d’Envoyé Spécial [...] le 11 janvier 1996, trois jours après la mort de François Mitterrand ».

[15] L’un des fleurons de la presse dite «  people » rend d’ailleurs un hommage discret à... L’Express le 12 juin 2009 en citant des propos de Rachida Dati rapportés par l’hebdomadaire le 7 mai 2009 : « J’ai mené des réformes, appliqué le programme de Nicolas Sarkozy. J’ai eu un enfant. C’est un strike ». Après celle de Grazia, une seconde consécration. Certaines publications sont, semble t-il, prêtes à tout pour dévoiler l’intimité des personnalités politiques. Ainsi Nathalie Kosciuzko-Morizet répond à Elise Karlin dans le numéro du 30 juillet 2009 : « Une fois, pourtant, un journaliste qui se trouvait dans mon bureau pour évoquer un sujet politique s’est écrié, en voyant mon fils entré dans la pièce : "Si vous acceptez une photo avec lui, on fait une double page !", au lieu d’une simple page prévue ».

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dimanche 15 novembre 2009

Qui a gagné la bataille Hadopi ?

Nous reprenons ci-dessous sous forme de « tribune » [1], avec l’accord de « La Quadrature du Net », un article publié sur leur site le 24 octobre 2009. L’organisation de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet y dresse le bilan de deux ans et demi de lutte contre la loi Hadopi.

En revenant sur les divers épisodes législatifs et judiciaires qui ont jalonné, tout au long de l’année 2009, l’adoption de la loi dite « Hadopi 2 », la Quadrature souligne que si L’Elysée et ses soutiens peuvent crier victoire, c’est en passant sous silence le fait que la mesure phare de la loi, la « riposte graduée », a été complètement vidée de son sens par la censure du Conseil constitutionnel et que les opposants au texte ont largement remporté la bataille de l’opinion. Il n’en reste pas moins, et c’est sans doute le plus grave, que « malgré l’inapplicabilité des lois qui en ont découlé, il faudra retenir de la bataille Hadopi qu’elle aura été le théâtre d’un recul de l’État de droit », conclut la Quadrature. (Acrimed)

Le 22 octobre 2009, Nicolas Sarkozy jubilait dans un communiqué de presse : « Le Président de la République se réjouit de la prochaine entrée en vigueur de la loi relative à la protection pénale de la propriété littéraire et artistique sur internet [dite Hadopi 2], après la décision du Conseil Constitutionnel qui en valide le contenu. » [2] Alors que quatre mois et demi plus tôt, des couronnes mortuaires célébraient en liesse la mort de la loi Hadopi [3], la première mouture de la loi étant jugée anticonstitutionnelle. Comment deux opinions qui se sont affrontées durant près de deux ans peuvent-elles de concert clamer victoire ? Laquelle de ces parties peut de bon droit exulter ? Au final, qui a gagné la bataille Hadopi ? Au moment où est publié un livre retraçant cette bataille [4], nous nous proposons de répondre à cette ultime question.

Une victoire législative pour Sarkozy

Pour déterminer le vainqueur de la bataille Hadopi, il convient en premier lieu de bien préciser en quoi a consisté cette bataille. Et tout d’abord, que signifie ce nom « Hadopi » ? Loin d’être le théâtre des opérations où l’affrontement s’est déroulé – Hadopi n’est ni Waterloo, ni Austerlitz [5] – cet acronyme désigne avant tout la Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet. Une autorité administrative mise en place par la loi n°2009-669 du 12 juin 2009 favorisant la diffusion et la protection de la création sur internet. Une loi elle-même communément appelée « Hadopi ». Censurée une première fois par le Conseil constitutionnel, le gouvernement a proposé dans la foulé un nouveau texte, rapidement surnommé « Hadopi 2 ». Le terme « Hadopi » désigne ainsi le corpus législatif promis par le président Sarkozy le soir de son élection à ses amis des industries du divertissement, présents lors du fameux dîner au Fouquet’s.

Couronnées pendant des décennies de succès économiques, les industries du divertissement connaissent effectivement depuis une dizaine d’années une crise telle que leur survie est remise en cause. L’unique responsable de ce constat serait, selon ces industries, l’accroissement exponentiel du partage d’œuvres sans autorisation sur Internet. Si l’on ne vend plus de disques ou de films, c’est la faute au « piratage » ! Et l’ennemi est désigné : le « pirate ». Parvenu au pouvoir, le président Sarkozy promet aussitôt une loi pour éradiquer cet ennemi afin que puissent à nouveau fleurir les profits de ses amis des industries du divertissement.

L’élaboration de la loi ne fut cependant pas sans encombre. Les lois Hadopi reposent en effet sur le rapport rédigé par une mission ad hoc chargée de légitimer les mesures législatives qui allaient être prises : la mission Olivennes, du nom de son président, Denis Olivennes, alors patron d’un des principaux revendeur de produits de divertissement, fut mise en place dès la fin des vacances estivales, le 5 septembre 2007, et son rapport rendu le 23 novembre 2007. Mais alors que l’adoption de la loi était prévue avant l’été, le projet de loi n’est présenté en Conseil des ministres que le 18 juin 2008. Et si son adoption au Sénat se déroule sans encombre – en deux petites séances seulement, les 29 et 30 octobre 2008 – il faut attendre le 11 mars 2009 pour que le projet de loi soit examiné par les députés, le travail parlementaire étant fortement ralenti en raison de l’inflation législative. Les débats houleux en hémicycle, durant lesquels de courageux députés de tous bords martèlent les arguments juridiques et techniques [6] qui finissent par laisser la ministre Albanel et le rapporteur Riester à court de toute réponse, ne s’achèvent que le 2 avril 2009.

Premier véritable camouflet, le 9 avril 2009, les députés de la majorité rechignant à venir voter un texte litigieux, le texte issu de la Commission mixte paritaire – CMP, chargée d’harmoniser les divergences entre les votes du Sénat et de l’Assemblée nationale – est rejeté à la surprise générale. Une disposition de la Constitution est alors dépêchée à la rescousse pour que le texte soit représenté au plus tôt aux députés [7], sommés cette fois-ci d’avaliser la loi sans l’amender. Ce qui fut finalement fait le 12 mai 2009. Et le texte définitif fut adopté dans la foulée par le Sénat le 13 mai 2009.

Mais la promulgation de la loi Hadopi devait encore attendre. En effet, le texte est soumis à l’examen du Conseil constitutionnel, qui, le 10 juin 2009, censure tout pouvoir de sanction à Hadopi. En moins de quinze jour, un nouveau projet de loi Hadopi 2, confiant les sanctions à l’autorité judiciaire – réduite à sa plus simple expression, nous y reviendrons –, fut donc élaboré en hâte et présenté en Conseil des ministres le 24 juin 2009 par des ministres nommés la veille. Après une adoption rapide au Sénat durant la seule séance du 9 juillet 2009, le texte est envoyé à l’Assemblée en vue d’une adoption avant la trêve parlementaire. Toutefois, craignant de ne pas bénéficier de majorité à la veille des vacances estivales, le gouvernement renvoie le vote final sur la loi Hadopi 2 au 22 septembre 2009.

Cette fois-ci le Conseil constitutionnel a validé la quasi totalité du texte. Les lois Hadopi peuvent enfin être promulguées. En cela, Nicolas Sarkozy peut en effet s’estimer vainqueur. Il a obtenu – dans la douleur et aux forceps – ce qu’il voulait : une loi réprimant le partage d’œuvres sur Internet !

Une défaite juridique pour la riposte graduée

Mais la bataille sur le plan législatif n’est pas le cœur du sujet. L’arsenal législatif n’est qu’une arme privilégiée par le pouvoir exécutif, en tant qu’initiateur des projets de loi. Certes, une loi existe. Encore faut-il que ses dispositions permettent d’atteindre l’objectif auquel la loi était censée répondre. En l’occurrence : les lois Hadopi permettent-elles d’éradiquer – ou tout au moins, endiguer – les échanges d’œuvres sans autorisation sur Internet ? Et les industries du divertissement gagneront-elles un centime de plus avec l’application de ces lois ?
Sans revenir sur les nombreuses raisons de l’inefficacité technique chronique des lois Hadopi [8], force est de constater que la détection d’échange d’œuvres sans autorisation sur Internet – une détection automatique que la loi Hadopi a confié à diverses sociétés de perception de droit (SACEM, SACD, etc) et aux organismes de défense professionnelle – est d’ores et déjà jugée obsolète, les moyens d’y échapper étant d’ores et déjà de notoriété publique.

Mais, c’est surtout l’amputation du principe même de la réponse imaginée par la loi, qui condamne Hadopi à demeurer inopérante. En effet, les échanges d’œuvres sans autorisation sur Internet sont une pratique de masse. Pour circonscrire cette pratique de masse, la loi Hadopi proposait une réponse reposant sur des sanctions massives : la fameuse « riposte graduée ». Le stade ultime de cette riposte consistait à suspendre jusqu’à un an la connexion Internet des citoyens présumés coupables, qui auraient auparavant été avertis par courriel, puis lettre recommandée, de la menace pesant sur eux. En confiant à une autorité administrative le soin d’appliquer chaque étape de la riposte graduée – y compris la sanction de suspension de l’accès Internet – la loi Hadopi 1 tentait d’endiguer un phénomène de masse en ne s’encombrant d’aucun obstacle.

Mais il n’a pas échappé au Conseil constitutionnel que ce qui était vu comme obstacles à l’application de sanctions massives ne constituait ni plus ni moins que le respect de droits et libertés fondamentaux : séparation des pouvoirs, droit à un procès équitable, droits de la défense, respect du contradictoire, présomption d’innocence et nécessaire arbitrage entre droit d’auteur et liberté d’expression et de communication. Ainsi sa décision du 10 juin 2009 a porté un coup fatal à l’efficacité de la riposte graduée : les sanctions devant être prononcées par un juge, il n’est plus question qu’elles soient massives.

La loi Hadopi 2 tente bien de limiter ces contraintes en réduisant l’intervention du juge à sa portion congrue : recours aux ordonnances pénales et au juge unique, peine complémentaire de suspension de l’accès Internet et contravention pour « négligence caractérisée ». Mais ces artifices de procédure peuvent – et comment imaginer qu’il en soit autrement devant l’absence de preuve des constats établis par la Hadopi ? – être récusés par le juge et en dernier lieu contestés par le prévenu qui peut demander à bénéficier d’un procès en bonne et due forme.

Et, s’il n’a pas voulu infliger à nouveau une censure cinglante à la loi Hadopi 2, le Conseil constitutionnel n’a pas manqué de rappeler tout au long de sa décision ce rôle central du juge : c’est au juge de décider de la suffisance ou non des éléments de preuves [9], de refuser le prononcé d’ordonnances pénales en cas d’incertitude, de prendre en compte toutes les circonstances empêchant éventuellement qu’une peine soit applicable, de décider d’appliquer ou non une peine complémentaire et de contrôler – pour ce qui est des juges du Conseil d’État qui auront à contrôler la légalité des décrets d’application – les éléments pouvant constituer une « négligence caractérisée ».

Enfin la loi Hadopi 2 elle-même souligne le pouvoir d’appréciation du juge, qui « pour prononcer la peine de suspension [de l’accès à Internet] et en déterminer la durée, la juridiction prend en compte les circonstances et la gravité de l’infraction ainsi que la personnalité de son auteur, et notamment l’activité professionnelle ou sociale de celui-ci, ainsi que sa situation socio-économique. La durée de la peine prononcée doit concilier la protection des droits de la propriété intellectuelle et le respect du droit de s’exprimer et de communiquer librement, notamment depuis son domicile ».

Ainsi, devant autant d’obstacles à franchir, l’application de sanctions massives devient illusoire et tout espoir d’efficacité de la riposte graduée s’en trouve neutralisé. Et si l’on considère que « Hadopi » désigne le dispositif destiné à endiguer le partage d’œuvres sans autorisation sur Internet, les opposants à la loi sont donc pleinement justifiés lorsqu’ils célèbrent leur victoire.

Une victoire idéologique des opposants à Hadopi

Qu’une loi promulguée soit en réalité inappliquée – car inapplicable – n’est hélas pas une exception. Il est une autre facette de la bataille dont l’importance semble primordiale – tout au moins pour l’actuel chef de l’État : que l’opinion soit convaincue de la nécessité des mesures instaurées par la loi. Ainsi, Hadopi a constitué – avant tout ? – une bataille idéologique.
La ministre de la culture chargée du projet de loi Hadopi 1 l’avait avoué en hémicycle : « l’important est surtout de créer […] un cadre psychologique qui permettent de juguler le milliard de téléchargements illégaux qui s’effectuent chaque année, essentiellement sur les sites de peer-to-peer ». Et la même ministre de la Culture de l’époque était allée jusqu’à préciser en quoi consistait ce « cadre psychologique » : « J’ai le sentiment que l’on crée, grâce à cette loi, un cadre juridique intéressant, mais aussi un cadre psychologique porteur du message selon lequel les créateurs, les artistes, les cinéastes, les musiciens ont le droit d’être rémunérés pour ce qu’ils font. Il est important de dire à tous nos concitoyens, et notamment à tous les jeunes, que, s’il ne leur semble pas très grave de télécharger illégalement tel ou tel morceau de musique, cet acte n’est pas anodin puisqu’il produit des catastrophes en amont dans la profession. ».

Ainsi, le but – fondamental ? – d’Hadopi aurait été de convaincre l’opinion publique du bien-fondé du postulat, émis par les industries du divertissement et avalisé par le président de la République, à l’origine des lois Hadopi : les échanges d’œuvres sans autorisation sur Internet seraient responsables de la crise des industries du divertissement et il serait impératif de lutter contre cette pratique. Sur ce plan, il est assez simple de déterminer qui a remporté et qui a perdu la bataille : il suffit de constater si le message est passé ou non.

Les instruments traditionnels de mesure de l’opinion que sont les sondages n’ont pas été nombreux sur le sujet – peut-être parce que les commanditaires habituels des sondages se situent plus du côté des promoteurs d’Hadopi et que les résultats d’enquête d’opinion auraient été contraires à leurs intérêts ? Cependant les quelques enquêtes ayant mesuré l’impact d’Hadopi sur l’opinion sont sans appel. Ainsi, un sondage pour 01.net réalisé le 3 mars 2009 auprès de 10000 internautes indique notamment qu’à une très large majorité la loi Hadopi est jugée totalement inacceptable, que les avertissements envoyés par courriel n’ont pas d’incidence sur les habitudes de téléchargement, qu’il n’est pas nécessaire de mettre en place des sanctions pour lutter massivement contre le « téléchargement illégal » et que ce dernier n’est absolument pas la principale cause du déclin du marché du disque [10]. De même, selon un sondage réalisé par BVA pour BFM et La Tribune, les 12 et 13 juin 2009, auprès d’un échantillon de 1.006 personnes, représentatif de la population française âgée de 15 ans et plus [11]. Les divers revers des lois Hadopi — le rejet du texte de la CMP par les députés, la censure du Conseil constitutionnel ou les votes à répétition du Parlement européen d’un amendement condamnant la riposte graduée – ont fait les unes des quotidiens, journaux télévisés et radiophoniques.

À l’inverse, le site de propagande mis en place par le ministère de la Culture a davantage fait parler de lui lorsqu’il a dû être coupé suite à des attaques informatiques [12] ou lorsque son principal objet – une pétition de soit-disant 10000 artistes soutenant le projet de loi – a été démonté [13]. Et la communication officielle du ministère de la Culture s’est surtout illustrée dans la presse ou sur Internet par les railleries sur ses maladresses, par exemple lorsque qu’une dépêche AFP a tenté de décrédibiliser les opposants de la Quadrature du Net en les qualifiant de « cinq gus dans un garage » [14], ou quand la ministre de la Culture a étalé son incompétence technique en évoquant les « pare-feux d’OpenOffice » [15], etc. Alors que les opposants à Hadopi ont multiplié les créations originales en tout genre [16] pour soutenir dans le fond et la forme leurs points de vue.

De même, pressentant l’incompatibilité des lois Hadopi avec les engagements communautaires de la France, les industries du divertissement et le président Sarkozy ont tenté d’introduire une légalisation de leurs plans au niveau de l’Union européenne. Bien mal leur en a pris, puisque le Parlement européen a, par cinq fois, affirmé sa ferme opposition à une régulation d’Internet mettant à mal les droits et libertés fondamentaux. Ce que la presse n’a d’ailleurs pas manqué de relayer.

Au-delà, l’échec le plus patent sur le plan idéologique des promoteurs d’Hadopi est sans doute l’émergence dans le débat public de propositions constructives imaginant des financements alternatifs pour les biens culturels en ligne [17]. Preuve que le message selon lequel les sanctions des lois Hadopi seraient indispensables pour financer la création n’est pas passé.

Bref, la bataille médiatique et idéologique a sans conteste été remportée par les opposants à Hadopi. Et le lancement du livre « La bataille Hadopi » au Fouquet’s le 29 octobre 2009 vient clôturer en pied de nez leur victoire dans cette bataille.

Bilan : un grand perdant, l’État de droit

Ainsi, après analyse, le seul point où les partisans d’Hadopi – et en premier chef, le président Sarkozy – n’ont pas connu de défaite, est d’avoir obtenu une loi – et même deux ! Maigre consolation qui cache le fait que les objectifs initiaux de cette loi ont été neutralisés et que la véritable victoire appartient bel et bien aux opposants.

Il serait cependant réducteur de conclure que les lois Hadopi n’auraient rien changé, ni que la bataille Hadopi n’occasionnerait aucun dommage collatéral. Car ce qui a été mis en lumière durant cette bataille est particulièrement préoccupant quant aux principes fondamentaux de l’État de droit.

On a pu en effet observer durant cette bataille Hadopi que la loi pouvait servir de prétexte à un chef d’État capricieux, dédaigneux de toute opinion contraire. Qu’importe que de telles opinions proviennent des autorités de référence du domaine telles que l’ARCEP et la CNIL ou de représentants des citoyens comme le Parlement européen. Qu’importe si le prix à payer est le sacrifice de principes constitutionnels tels que la séparation des pouvoirs, la liberté d’expression et de communication ou la présomption d’innocence. Le chef de l’État insiste à tout prix pour obtenir l’objet de ses caprices.

Le pire, c’est que ces caprices révèlent en creux une volonté qui est loin d’être innocente : celle d’affaiblir ou d’asservir tout contre-pouvoir à l’omnipotence présidentielle. Pour l’Élysée, l’espace d’expression que constitue Internet doit coûte que coûte être muselé. Le pouvoir législatif doit suivre scrupuleusement les instructions de l’exécutif. L’autorité judiciaire doit être contournée par tous les moyens…

Au final, le risque est grand que la Loi – avec une majuscule et pas seulement les minuscules lois Hadopi – soit décrédibilisée. Certes, il est probable qu’en l’occurrence nul juge n’applique jamais la peine de suspension de l’accès Internet sur la base des accusations de l’Hadopi. Mais que penser lorsque l’on peut, après des siècles de civilisation, réintroduire dans le droit les principes ancestraux du Talion : qui a volé par la main gauche se verra couper la main gauche, qui a « volé » [18] par Internet se verra couper Internet ? De même, il est vraisemblable qu’aucune condamnation ne soit prononcée pour contrefaçon ou « négligence caractérisée » par le biais d’ordonnances pénales, puisque celles-ci pourront être contestées par le Parquet, le juge ou le prévenu. Mais comment comprendre qu’on puisse trouver légitime d’appliquer une justice expéditive à tout délit, simplement au vu de l’ampleur quantitative des infractions ?

Ainsi, malgré l’inapplicabilité des lois qui en ont découlé, il faudra retenir de la bataille Hadopi qu’elle aura été le théâtre d’un recul de l’État de droit. Ce recul se poursuivra-t-il jusqu’à la bascule ? Ou parviendra-t-on à inverser le mouvement ? Rendez-vous aux prochaines batailles !

La Quadrature du Net

Notes

[1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’Association Acrimed, mais seulement leurs auteurs.

[2] Communiqué de la Présidence de la République.

[3] @rrêt sur images : http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=4619.

[4] [La bataille Hadopi, édition InLibroVeritas : http://www.inlibroveritas.net/la-bataille-hadopi.html.

[5] Ni « le nom d’une tribu indienne » complétera, bien qu’incapable de se rappeler de la définition du terme, le ministre de la Culture en charge du dossier : http://www.lesmotsontunsens.com/frederic-mitterand-hadopi-video-5353.

[6] On pourra se référer à l’évaluation réalisée par la Quadrature du Net des interventions en séance : http://www.laquadrature.net/wiki/Loi_Hadopi_Assemblee_nationale.

[7] Après les vacances de Pâques, un délai d’un petit jour a toutefois à nouveau retardé cette nouvelle lecture à l’Assemblée, afin de ne pas faire passer le projet loi Hadopi avant une proposition de loi relative à l’inceste.

[8] Voir à ce sujet le dossier complet de la Quadrature du Net, p.9 ss. : http://www.laquadrature.net/files/LaQuadratureduNet-Riposte-Graduee_reponse-inefficace-inapplicable-dangereuse-a-un-faux-probleme.pdf.

[9] Le juge constitutionnel a eu ici la malice de préciser que ce jugement se faisait « au cas par cas », ce qui a le mérite de mettre à bas toute velléité de sanction massive.

[10] Voir l’analyse de la Quadrature du Net sur ce sondage : http://www.laquadrature.net/fr/les-internautes-nen-veulent-pas-mme-albanel. Voir également les nombreuses études indépendantes brisant le lien entre partage d’œuvres sur Internet et déclin des marchés correspondants sur http://www.laquadrature.net/wiki/Documents.

[11] Voir http://www.ecrans.fr/Hadopi-60-des-francais-approuvent,7490.html., 60% des Français approuvent la censure de la loi Hadopi 1 par le Conseil constitutionnel.

Il est encore plus révélateur de considérer l’impact médiatique des opinions sur la bataille Hadopi. Alors que les moyens mis en œuvre par Nicolas Sarkozy et son gouvernement pour influencer l’opinion publique étaient conséquents, ce sont les critiques et les doutes sur les lois Hadopi qui ont trouvé le meilleur écho dans la presse. Chaque prise de parole contre Hadopi a été abondamment relayée[[La Quadrature du Net a recensé ces diverses prises de positions contre Hadopi venant tout autant d’institutions comme le Parlement européen, que de responsables politiques ou d’artistes : http://www.laquadrature.net/wiki/Contre_hadopi.

[12] Une requête dans un moteur de recherche portant sur le nom de ce site – « J’aime les artistes », titre soigneusement défini pour stigmatiser l’opposition à Hadopi comme une preuve d’hostilité vis-à-vis des acteurs culturels – donne des résultats éloquents : le site lui-même est noyé parmi les critiques, parodies et informations relayant les déboires de ce site, cf. http://www.google.fr/search?q=%22j%27aime+les+artistes%22.

[13] 4,4% des artistes SACEM soutiennent l’HADOPI. Et les autres… ? : http://www.laquadrature.net/fr/4.4-p.c.-des-artistes-sacem-soutiennent-lhadopi.

[14] Voir http://www.cinqgusdansungarage.org/.

[15] Christine Albanel a déclaré en hémicycle que la suite bureautique libre Open Office serait doté d’un pare-feux, c’est-à-dire d’un logiciel permettant de sécuriser des ordinateurs en réseau par exemple contre les tentatives d’intrusion, la vidéo de cette intervention a largement été diffusée sur le Web, cf. par exemple http://www.rollins.fr/albanel-open-office-pare-feu/1064/.

[16] Voir par exemple le pastiche « Hadopi… Brazil ! » : http://www.laquadrature.net/fr/hadopi-brazil.

[17] Voir par exemple « La création à l’heure du numérique, un nouveau pacte entre public et artistes est-il possible ? », la conférence organisée le 26 octobre par la plate-forme Création-Public-Internet à Sciences Po Paris : http://www.laquadrature.net/fr/26-octobre-2009-conference-de-creation-public-internet-a-sciences-po.

[18] La rhétorique du « vol », toujours présente dans les arguments pro-Hadopi, est en réalité absurde, tant du point de vue juridique qu’économique… et même logique. Voir à ce sujet http://www.laquadrature.net/fr/partager-nest-pas-voler-chronique-dun-mensonge-historique.

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jeudi 12 novembre 2009

Vous aimez la critique sociale ? Soutenez la !

La Brique est un journal précaire. Disons... en danger de mort permanent. Depuis le n°1 de mars 2007, nous n’avons guère franchi la ligne verte. A croire qu’on le fait exprès. Quelques soirées de soutien et quelques criées énergiques ont bien pu financer un ordinateur, une ligne téléphonique et du café. Mais ces derniers temps, le manque de liquide fait grogner le banquier « coopératif » et les fournisseurs...

On pensait que le passage en mensuel susciterait l’emballement général. Mais notre compte bancaire fait toujours la gueule, rien à faire. On se console en se disant qu’on arrive tout de même à en diffuser autant qu’en deux mois. C’était le minimum. Mais c’est deux fois plus de boulot... et deux fois plus de risques de tomber dans le rouge.

Toujours débordants d’ambition, on a doublé le tirage, on a déposé La Brique partout dans la région (1). L’augmentation des ventes a renfloué le surplus de facture d’impression, pas davantage. On arrive aujourd’hui de justesse au niveau des 900 exemplaires vendus (2). Pas terrible, hein ? 500 dans les kiosques de Lagardère (NMPP) qui nous arrachent 34 % du prix, 180 chez nos dealers, plus d’une centaine dans la rue. Ainsi qu’une centaine de personnes qui nous ont soutenus en s’abonnant.

Tous ces efforts couvrent donc à peine l’impression. En théorie. Car le paiement par les NMPP (3) se fait deux, trois, parfois cinq mois après. C’est pourquoi on chute régulièrement dans le rouge. A la dernière impression, il a fallu ramener à l’imprimeur une preuve de bonne foi, soit un chèque de 2000 € pour qu’il nous laisse embarquer les 6000 exemplaires (4). On lui devait quand même 6800 €. Après règlement des n°13 et 14, reste encore à régler l’impression des n°15, 16 et 17, soit 4100 €.

Alors il s’agit de convaincre sans relâche de nouveaux lecteurs et lectrices, de toujours faire progresser ce canard, son contenu et sa diffusion ; tout comme de rendre visible la nécessité d’une presse critique aujourd’hui.

Mais à court terme, le meilleur moyen de s’en sortir, c’est d’amasser des abonnements par dizaines, par centaines ! Car à chaque fois, c’est dix numéros payés d’avance sans qu’un intermédiaire vienne grappiller sa part. Du flouze qui permet de régler les factures à temps. C’est vital pour un humble et frêle esquif comme La Brique, qui rame au milieu du marécage médiatique.

D’autres vivent la même galère, du CQFD à L’envolée, en passant par le Postillon. La presse associative militante ouvre bien sa gueule, mais l’écho est trop faible, comme les soutiens. Alors les abonné-es sont le nerf de la guerre pour continuer à imprimer chaque mois. Et nous en avons trop peu.

On n’a donc pas attendu d’être complètement dans la mouise pour vous alerter. Car on ne veut absolument pas prendre le risque que ce canard disparaisse. Notre peau, on la vendra chèrement. On espère que vous aussi, vous tenez à ce canard, en ces temps pourris. Pour nous voir paraître encore dans six mois, dans un an, il va falloir mettre la main à la poche. Alors, la bourse ou la vie, camarade ?

Le Collectif de rédaction

1 : Nous sommes diffusés par les dépositaires NMPP de Lesquin, Valenciennes, Calais, Lens, Douai, Dunkerque, Berck Plage et Maubeuge, auxquels s’ajoutent Amiens, Soissons, Abbeville et St Quentin à partir de ce numéro.

2 : Selon les calculs usuels en la matière, environ 2 ou 3000 personnes pourraient lire La Brique, bien davantage que le nombre d’exemplaires vendus. Mais le Crédit Coopératif se fout du nombre de lecteurs... avec eux c’est l’oseille qui compte.

3 : Les « Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne » qui fournissent les kiosques par l’intermédiaire des dépositaires, sont détenus à 49% par Hachette-Lagardère.

4 : Pour les invendus, les NMPP détruisent plus de 3500 exemplaires et nous en gardons environ 1500, qu’on distribue ici et là dans les quartiers, dès qu’on a le temps.

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mercredi 11 novembre 2009

« Le Grand journal » sur Canal Plus : comment transformer la politique en spectacle

Emission de politique dépolitisée, « Le Grand Journal » ? A n’en pas douter, oui [1].

Alliant fausse impertinence et vraie superficialité show-bizness et politique, l’émission phare de Canal Plus est une émission de mélange des genres. Son dispositif, son déroulement, son contenu, ses animateurs et ses invités : tout et tous concourent à transformer la politique en spectacle médiatique. Comme si la politique qui se donne en spectacle et que l’on donne en spectacle était toute la politique. Comme si elle n’était et ne pouvait être que cela. Comme si le donner à croire n’avait aucune implication… « politique ».

Imaginons une personne, férue de politique et passionnée de débats télévisés, qui, tombée dans un profond coma en 1980, en sortirait aujourd’hui. Imaginons que, à son réveil, depuis son lit, elle regarde « Le Grand Journal ». Il y a tout lieu de craindre que, sous le choc, elle rechute cette fois dans un coma définitif.

En effet, l’apparition du tout publicitaire, des reportages montés comme des clips et de la mise en scène spectaculaire de l’affrontement d’idées ; le choix de l’instantané, la primauté de la forme sur le fond, et l’impertinence comme gage d’indépendance sont des ingrédients qui peuvent faire défaillir quiconque a pu, un jour, se passionner pour la politique. Défaillir devant la mise en spectacle de la politique à la télévision… dont le « Grand journal » est certainement l’exemple le plus abouti.

Une émission structurée [2]

La première partie du « Grand journal », de 19h10 à 19h50, traite de l’actualité politique, économique et sociale. La seconde partie, originalement appelée « Le Grand journal, la suite », débute après « les Guignols » vers 20h10 et aborde l’actualité culturelle. Elle permet aux artistes et vedettes du moment de faire leur ronde promotionnelle. Cela ressemble à ce que l’on voit partout ailleurs : les applaudissements encouragés se succèdent aux blagues téléphonées des invités, et les pages de publicité réelles précèdent ce que l’on pourrait appeler les placements de produits culturels… Seule nous concernera ici la première partie de l’émission. Celle-ci entraîne, par sa construction même, la déstructuration de tout discours politique. Quel que soit l’invité, son propos, noyé au milieu de la publicité, des chroniques et des questions de cuisine politicienne, ne pourra être que haché, coupé, fractionné, en un mot : mutilé.

Si l’émission déstructure toute pensée politique, elle le fait de façon très… structurée.

Présenté par Michel Denisot épaulé par Jean-Michel Aphatie, Ali Baddou et Ariane Massenet, le « Grand Journal » démarre donc vers 19h10. Cinq minutes plus tard, un sujet de deux minutes environ, monté comme un clip, et intitulé « La Petite question », interpelle l’invité [3]. A 19h20, il est grand temps de procéder à une première coupure publicitaire qui s’étend sur quatre minutes. Quand vient le moment du retour sur le plateau, vers 19h24, l’invité principal est souvent rejoint par un autre pour quelques minutes d’interview. Vers 19h30, Jean-Michel Aphatie, qui a déjà posé des questions, fait une sorte de revue de presse de l’actualité politique. Cela dure cinq minutes. L’invité peut rarement réagir à ce qui vient d’être dit puisque Yann Barthès démarre son « Petit journal actu » vers 19h35. La chronique – assemblage d’images d’actualité commentées (nous y reviendrons) – dure cinq à six minutes. S’ensuit la séquence ridicule de la météo sur deux minutes. Ouf ! Il est 19h42, le moment de la deuxième page de publicité. Ensuite, à 19h46, Michel Denisot annonce « le Zapping » qui s’étale sur quatre à cinq minutes. Une réaction est parfois demandée à l’invité, mais pas trop longue, car c’est, à 19h51, l’heure de la troisième séquence de publicité, qui dure cette fois cinq minutes… puisqu’elle précède l’émission désormais mythique des « Guignols ».

En définitive, si l’on fait le calcul, l’invité n’est sollicité que pendant une bonne quinzaine de minutes (sur quarante), mais, répondant à des questions, s’exprime beaucoup moins longtemps. Difficile, donc, de développer des idées.

Mais le pire est ailleurs. A la structure de l’émission correspond son contenu : l’émission s’est armée d’une équipe de journalistes dont les interventions contribuent à dépolitiser la politique en faisant ressortir les jeux politiciens plus que les enjeux politiques.

Le sommet est atteint une fois par semaine, chaque vendredi : ce soir-là, « le Grand journal » cède, comme de nombreuses émissions, aux sirènes du spectacle de la polémique en utilisant les grosses ficelles des joutes verbales entre éditorialistes [4].

Mais c’est quotidiennement que Michel Denisot et ses acolytes contribuent à transformer les questions politiques en sketches de cabaret. Selon deux modalités principales : d’abord, mélange des genres oblige, en badinant avec l’invité ou en se moquant de lui ; ensuite, en se préoccupant de cuisine politicienne, pimentée de tentatives de « se faire » l’invité, c’est-à-dire de le piéger afin de déposer un trophée sur sa cheminée.

La futilité est réservée à Ariane Massenet (très bien épaulée par Michel Denisot), l’insolence d’apparence est partagée par Ali Baddou et Jean-Michel Aphatie, mais c’est ce dernier qui s’occupe du petit jeu politicien…

Futilité et frivolité

Lors de la venue de Ségolène Royal, le 30 septembre 2009, Michel Denisot accueille l’ex-candidate socialiste par une question qui tourne à vide (à relire deux fois) : « Alors on va commencer par les journées du Parti socialiste, les journées parlementaires qui ont lieu à Toulouse aujourd’hui et demain pour se prononcer sur la rénovation du parti socialiste qui n’interviendrait que l’été prochain… Euh, est-ce que vous y serez, et on a un peu l’impression d’assister à une course de lenteur pour un parti qui est en état d’urgence… Sur la rénovation… C’est toujours reporté. » Cette intervention est si amphigourique qu’elle trouble Ségolène Royal, qui demande : « La question, c’est les journées parlementaires ? »

Apparemment effacé, Denisot ne s’en tient qu’au « travail » d’animation et à quelques questions futiles qui ne doivent pas lui demander de grands efforts de préparation avant chaque émission. Ainsi Pascal Bruckner, auteur d’un livre sur l’amour, dès son arrivée sur le plateau, doit faire face à cette pertinente question : « Alors on a d’abord envie de vous demander, comment va l’amour aujourd’hui ? » (1er octobre) Et à la fin de l’émission, Denisot se tourne vers Eric Besson : « Quelle est votre définition du paradoxe amoureux ? ».Abordant le procès Clearstream en compagnie d’une brochette d’éditorialistes habitués des plateaux de télévision (Alain Duhamel, Jean-Michel Aphatie, Hervé Gattegno et Renaud Dély), notre maître de cérémonie pose cette question (2 octobre) : « Est-ce que Dominique de Villepin, aujourd’hui, vous paraît condamnable, ou pas ? » Avant de préciser : « Si le procès s’arrêtait mercredi soir… » Soit une hypothèse idiote pour mieux éclairer la situation… Passant à un autre sujet, il effectue une transition très habile : « On passe au Parti socialiste, euh… Martine Aubry est en forme ?... Ou pas ? »

Mais c’est à Ariane Massenet qu’incombe la mission de la légèreté. Régulièrement, elle pose des questions aux invités en précisant les règles : il s’agit de « répondre juste par oui ou par non. On ne développe pas. Juste oui/non. » Une règle qui rend impossible toute argumentation politique et qui, évidemment, ne s’applique qu’à des sujets qui peuvent se passer de toute argumentation. Lors de la venue de Ségolène Royal les trois questions posées ont été :

- « Martine Aubry est-elle une bonne première secrétaire ? Oui/non, faut cocher. » Une question qualifiée de « sérieuse » par son auteure.

- « Est-ce que vous avez eu envie à un moment de tout plaquer ? Oui/non. » Royal répond « non » et — mal lui en prend — veut développer… « C’est non », tranchent de concert Massenet et Denisot.

- « Serez-vous candidate à la présidentielle de 2012 ? » Royal : « C’est trop tôt pour vous le dire, je ne sais pas encore… » Une réponse que Massenet interprète évidemment comme un « oui ».

Un dernier exemple : quand Jean-Luc Mélenchon est invité avec Frédéric Lefebvre (5 octobre 2009), Massenet s’intéresse à la façon dont l’un perçoit l’autre, et demande à chacun de définir son rival par un mot, l’objectif à peine dissimulé étant de montrer qu’ils se ressemblent par leurs tempéraments. Et donc d’effacer les différences politiques.

Politicailleries et anecdotes

Jean-Michel Aphatie ne s’en cache pas : il adore la cuisine politique [5] et « Le Grand Journal » lui permet de se livrer sans retenue à cette passion. S’adressant à Christine Lagarde (comme aux autres personnalités politiques), il « ose » : « Vous êtes candidate pour 2012 ? » Si on ne se souvient pas de la réponse, c’est que l’éventualité d’une candidature de Mme Lagarde n’avait guère retenu l’attention, si ce n’est celle d’Aphatie lui-même. De même, lors de la venue de Ségolène Royal, Aphatie se garde bien de poser des questions d’orientation, seuls l’intéressent les troubles, certes bien réels, que connaît le Parti socialiste : « C’est votre parti. Vous avez pas envie de claquer la porte quand vous voyez tout ça ? » Réponse de Royal : « Mais j’en fais toujours partie pour l’instant. » Aphatie : « C’est pas définitif ? » Royal qui tente de se dépêtrer de la situation : « Je ne suis pas là pour parler de moi. Je suis là pour parler… » Aphatie, fort du rôle qu’il revendique : « Vous êtes là pour répondre aux questions aussi. » Royal : « Oui, mais je peux choisir les questions auxquelles je réponds. » La réponse est inacceptable pour notre chef-cuisinier politique qui rétorque : « Ah… ça ce serait une nouveauté tout de même… Je vous fais une liste de questions et vous choisirez ? » Et pourquoi pas ? Cela permettrait peut-être aux émissions qui se disent politiques de parler de… politique.

Mais lorsque Ségolène Royal, énumère les différentes crises économiques et affirme qu’elle trouve cela « bien plus important que les questions sur telle ou telle organisation », l’intervieweur assène, en guise de conclusion : « Vous serez heureuse le jour où vous quitterez le Parti socialiste. C’est ça. » Sans réponse. Et il réitère, d’un ton catégorique : « Vous serez heureuse le jour où vous quitterez le Parti socialiste. » Royal se tourne alors vers lui : « Monsieur Aphatie, permettez-moi de réserver le précieux temps d’antenne que vous me consacrez et que vous m’offrez aujourd’hui… » Avant d’être coupée, cette fois, par Denisot : « Ce n’est pas un cadeau… hein ? »

Denisot est content : Aphatie a tenu son rôle. Et le spectacle peut continuer. Mais si les cuisiniers et les bateleurs peuvent occuper ainsi le devant de la scène, c’est aussi parce que les représentants politiques se sont prêtés au jeu. Presque tous, quelle que soit leur position sur l’échiquier politique, ont cédé, parfois malgré eux, aux sirènes d’une personnalisation qui détourne des questions dont les politiques sont censés s’occuper.

Souvent plus soucieux de rapporter des anecdotes que de traiter des problèmes eux-mêmes, Jean-Michel Aphatie fait aussi office de chroniqueur. Chaque soir, il se fend d’un compte rendu de l’actualité politique, parfois sous forme de revue de presse. Cela lui permet de commenter. Et ça, Jean-Michel Aphatie, il aime. Commenter le rapport de Nicolas Sarkozy avec François Fillon, commenter l’histoire d’amour fictive de Valéry Giscard d’Estaing avec Lady Diana, commenter la relation conflictuelle entre Martine Aubry et Ségolène Royal, etc. Et le 2 octobre, on apprend par exemple dans sa chronique que Jacques Chirac est « le mordu de la semaine » puisque… son chien vient de le mordre.

Quatre moments de détente

Entre 19h10 et 19h50, en plus des trois coupures publicitaires et de la chronique de Jean-Michel Aphatie, quatre rubriques scandent l’émission : la « Petite question » de Bruno Donnet, la météo, le « Petit journal de l’actu » présenté par Yann Barthès, et le Zapping.

- La « Petite question » se veut provocatrice. Présentée sur un ton « décalé », elle est prend la forme d’un montage censément humoristique où des extraits télévisuels - souvent peu flatteurs - de l’invité répondent aux phrases de Donnet. En général, elle fait flop, l’invité préférant sourire que répondre. Après avoir évoqué les liens qui unissent Ségolène Royal et Georges Frêche, Bruno Donnet finit par poser, au bout de deux minutes, sa « petite question » à la socialiste : « Vous sentez-vous à ce point seule pour accepter d’être aussi mal accompagnée ? » Lors de la venue de Jean-Luc Mélenchon et Frédéric Lefebvre (5 octobre 2009), Donnet les présente ainsi : « deux gros clients, deux têtes de lard de la vie politique. (…) Venus pour s’étriper autour d’un mets de choix : la Poste. » « S’étriper »… c’est bien le sens que donne Canal Plus à la politique. Débattre, non. Se battre, oui. Et si tel est le cas, ce n’est pas parce que la question le mérite, mais parce que la personnalité des combattants le justifie [6].

- La météo, présentée par Pauline Lefèvre, adopte aussi le ton « branché » spécifique à Canal Plus. La présentatrice, forcément jolie, n’est pas confinée dans le rôle de récitante des prévisions de Météo France. Elle aussi a le droit de plaisanter avec l’invité ou à son propos, au risque que ses blagues de potache ne fassent rire que ses comparses.

- Avec Ségolène Royal, elle lit un SMS (réel ou imaginaire ?) qui aurait été envoyé aux militants : « Non-cumul des mandats, primaires, renouvellement, parité, le 1er octobre tu as la parole. Viens voter. Fais circuler ce SMS autour de toi. Le parti socialiste. » La réponse (pas drôle) de Lefèvre : « Je ne viendrai pas voter le 1er octobre car g déjà voté l’année dernière é g retrouvé mon bulletin 2 vote en train 2 flotter dans la cuvette des toilettes. Plein de poutoux à tous ! Pauline. »

- Au lendemain du « oui » irlandais au Traité de Lisbonne, Pauline Lefèvre débarque habillée en vert, accompagnée d’une musique irlandaise, des verres de Guinness pour tout le monde, et elle dit n’importe quoi : « On va continuer de fêter ensemble l’entrée de l’Irlande dans l’Europe (sic), enfin la continuité de tout ça, avec une bonne grosse averse demain matin. » (5 octobre 2009)

- Le « Petit journal actu » de Yann Barthès achève de rendre dérisoires toutes ces tentatives de tourner en dérision. Yann Barthès, style branché bobo, barbe de deux jours, costume décontracté, retrace l’actualité politique des dernières 24 heures parfois avec humour, souvent avec moquerie, mais rarement avec finesse. Montée comme un véritable clip, la séquence, sur fond musical, est illustrée par de très courts extraits vidéos (environ une quarantaine de plans, sans compter ceux sur Barthès lui-même) s’attelant à décrédibiliser des personnes (une phrase répétée plusieurs fois dans le même discours, le nom des députés à l’assemblée nationale, un tic verbal d’un homme politique, une grimace, une coiffure, etc.). Le fond, déjà peu présent dans l’émission est laissé de côté pendant plus de cinq minutes. Le problème de cette rubrique n’est pas sa nature – elle contient parfois des séquences cocasses – mais sa place – vers 19h30, au milieu d’une émission dans laquelle on est censé parler de… l’actualité, traitée ici comme le sera, dans la deuxième partie de l’émission, l’actualité « people » qui permet à Yann Barthès de répéter, au fond, le même exercice avec « Le petit journal people » : un symptôme.

- Reste « le Zapping » qui est sans doute l’une des rubriques les plus anciennes et les plus mythiques de Canal Plus. Généralement observateur très juste de la télévision, le Zapping n’a pas de fonction dépolitisante. Sa ligne éditoriale, qui se traduit par le choix de l’ordre des séquences sélectionnées, est réellement impertinente. Mais elle ne suffit pas à sauver le reste de l’émission…

***

L’émission « Le Grand Journal » est un symptôme de l’évolution de la télévision en général et de celle de Canal Plus en particulier. Diffusée à la même heure que le fut le talk show « Nulle Part Ailleurs », elle en est une version profondément dégradée. Emission de mélange des genres « Nulle Part Ailleurs », avait déjà progressivement perdu de son caractère corrosif et atypique entre ses débuts en 1987 et sa disparition en 2001.

Créée en septembre 2004, l’émission « Le Grand Journal » renoue avec la tradition des cabarets de chansonniers, avec, en vedettes, cette fois, des journalistes !

Mathias Reymond et Franz Peultier, Acrimed

Notes

[1] Nous nous étions déjà penchés sur l’émission lors de la venue de José Bové. Chroniqueur dans l’émission, Jean-Michel Aphatie avait rejeté la responsabilité des médias sur les politiques. Voir ici-même.

[2] Nous avions déjà fait une description de la structure de l’émission dans « Jean-Michel Aphatie et la mise en scène politicienne de la politique », déjà cité.

[3] Cette séquence arrive parfois après la première page de publicité.

[4] Le niveau est souvent comparable à celui du « Grand débat pour grands journalistes dans « le Grand Journal » de Canal Plus », que nous avions déjà remarqué ici même.

[5] Voir par exemple : « Jean-Michel Aphatie, meilleur cuisinier de France ».

[6] On avait déjà noté ici-même que Lefebvre et Mélenchon étaient les deux meilleurs « clients » du « Téléphone sonne de la semaine ».

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mardi 20 octobre 2009

La presse féminine et le destin biologique des femmes

Nous publions ci-dessous, sous forme de « tribune » [1] et avec l’autorisation de la rédaction, un article paru le 6 février de cette année sur le site « Les Entrailles de Mademoiselle » (Acrimed)

« Je revendique mon côté nana, car je crois en l’abyssale profondeur de la futilité » ... (Rédactrice en chef du magazine suisse Femina [2])

La presse féminine est consternante. Certains se contentent d’en rire, tandis que d’autres la lisent pour se détendre, comme elles regarderaient une série B... A première vue, les féminins n’ont rien à voir avec la presse dite « sérieuse », politique, et ces amoncèlements de fadaises n’apparaissent pas franchement comme une priorité sur laquelle se pencher. Toutefois, considérer la presse dite « féminine » comme une sous presse pour un sous lectorat, nous empêche bien souvent de l’appréhender comme un vecteur idéologique à part entière, qui pourtant, réactualise sans cesse l’image d’une femme mythique, femme par nature, à la place immuable, figée dans une éternité de douceur et de beauté, d’hétérosexualité et de maternité. Tentons donc une plongée dans « l’abyssale profondeur de la futilité » pour voir ce que nous cachent les brames glamour de la féminité...

En ouvrant un féminin, on apprend par exemple - entre deux pages de publicité -, que les femmes ne font plus le ménage, mais cocoonent, tartinées d’une onéreuse crème qui « repulpe la peau au sein même de sa structure fondamentale où vivent les fibres de collagène » [3]. On découvre également qu’elles ne font plus « la bouffe et les courses », mais se passionnent pour le Laos grâce à la recette d’un plat exotique super tendance, soutiennent le commerce équitable ou l’agriculture biologique. Inventif et jamais à court d’idées euphorisantes, le magazine Féminin Psycho prend lui aussi part à l’enrichissement de cette novlangue, en remplaçant l’archaïque expression « faire un enfant », par... succomber à un « fantasme d’éternité ».

« Plusieurs anciennes étudiantes d’université, dans un questionnaire distribué lors de leur vingt-cinquième réunion annuelle, ont déclaré, l’air un peu coupable, qu’elles étaient ‘simplement’ épouses et mères. Mais d’autres ont immédiatement dit que le fait d’accéder à des métiers traditionnellement réservés aux hommes ne conduisait pas nécessairement à réussir sa vie. La maternité commençait à revenir à la mode. »

Le « retour » de la maternité est régulièrement présenté dans les médias comme un retour à la normale, Féminin Psycho n’échappe pas à la règle, et tente à son tour de convaincre les femmes de leur destin biologique, dans une rubrique sobrement intitulée « moi et la vie », où deux articles d’un dossier sont consacrés au désir d’enfant : « Ne pas avoir d’enfant… », et, « C’est décidé : je veux un enfant ! ».

Ces deux articles, écrits par deux journalistes différents, sont deux angles d’un même discours, et sont construits pour se compléter. Par exemple, au témoignage ouvrant le premier papier : « D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais voulu avoir d’enfant. Vraiment jamais », le deuxième répond, en sous-titre, par « ne jamais dire jamais ! ».

Caution scientifique et vox populi

Avant même de commencer la lecture du dossier, l’illustration photographique plante un décor binaire extrêmement clair : alors que le premier article présente des femmes sans enfant en proie au doute et à des sentiments négatifs, le deuxième véhicule l’image d’une mère nageant dans un bonheur franc et net.

Dans le premier article, tandis qu’en arrière plan, un nounours à l’air triste vous scrute, deux phrases vous sautent aux yeux : « on la soupçonne alors de ne pas aimer les enfants… » ainsi que « vivre épanouis sans progéniture, tel est leur désir... ». Deux photos de femmes aux couleurs pastel assurent l’illustration : l’une contemple ses pieds et semble absorbée par des pensées pas franchement réjouissantes, tandis que l’autre regarde en l’air avec une mine d’évaporée, allongée sur son lit comme une ado qui n’a pas grandie. Aucune ne sourit.

Dans le deuxième article, le ton est nettement plus joyeux ; les deux phrases mises en exergue sont cette fois : « J’ai su que ce serait lui et pas un autre… », et, « C’est dans les grands moments d’amour que naît le désir d’enfant ». Une pleine page est consacrée à la photo d’un beau bébé blondinet aux yeux bleus, ses deux petites quenottes dehors et la gougoutte de bave au menton. En arrière plan, sa mère affiche un sourire éclatant.

De plus, les points de suspension du titre du premier article (« Ne pas avoir d’enfant… ») qui semblent à la fois désigner une situation provisoire, mal affirmée, contrastent avec les points d’exclamations des titres du deuxième article, sous-entendant ainsi un accomplissement presque logique. Enfin, le corps du texte est jalonné par quelques témoignages, introduits ponctuellement par l’usage des guillemets et les deux articles comportent chacun deux encadrés :
- celui d’un témoin qui raconte toute son histoire dans un style direct (ce ne sont pas des propos rapportés par le journaliste)
- celui d’un expert, (une psychologue pour le premier article et un sexologue andrologue pour le second), qui s’exprime par le biais d’un question/réponse avec le magazine.

Ainsi, la mise en page de l’article permet une dynamique de légitimation des différents propos tenus : ils se répondent, se confirment, se valident et s’illustrent mutuellement. L’auteur de l’article fait le lien entre la science de l’expert et le vécu réel des femmes « témoins » : tout se corrobore, tout s’explique, tout est donc vrai.

La question de la liberté de choix en matière de maternité est présentée comme une question de biologie : les vraies femmes doivent normalement vouloir devenir mères. On ne lutte pas contre la nature. Dès lors, quoi de mieux qu’un scientifique pour expliquer ces phénomènes naturels, dépolitiser le débat et lui offrir un gage de sérieux. Lorsqu’en plus, il s’agit d’UNE scientifique qui explique que « le pire est la réduction de la féminité à la maternité, qui tend à ranger les femmes au service de tous », la caution devient plus qu’excellente, elle est inattaquable. Cette psychologue semble d’ailleurs parfaitement consciente de son rôle lorsqu’elle ajoute qu’« (…) il serait médiatiquement incorrect de contester aux femmes la possibilité de choisir leur vie (…) ». Mais c’est précisément à cette contestation que va se livrer méticuleusement l’auteure de l’article, en ajoutant au poids de la science celui de la morale.

En effet, si la journaliste commence en dénonçant mollement les préjugés contre les femmes sans enfants (« [elles] sont en général suspectées de mille maux par leurs semblables », « Les hommes, eux, bénéficient d’un jugement nettement plus clément […] »), elle glisse ensuite subrepticement vers un autre type de discours en insinuant que « pour beaucoup », ces femmes ont tout de même un comportement douteux : « Le doute est de mise et, pour beaucoup, il y a d’emblée confusion entre maternité et féminité, comme s’il fallait absolument être mère pour être femme. » Enfin, elle se fait porte-parole de cette majorité : « Ne seraient-elles pas un peu trop égoïstes en pensant que tout tourne autour (…) de leur propre carrière ? Ne seraient-elles pas irresponsables, inconséquentes ou dans l’incapacité d’assumer les charges liées à l’éducation d’un enfant ? » ; « On peut trouver justifié que (…) notre cousine ne soit pas encore mère à 30 ans, mais inexcusable qu’elle ne le soit pas à 35 ou 40. »

Le changement de ton implique forcément une réception différente pour la lectrice : aux froides excuses que l’article accorde au départ à ces pauvres femmes, succède ensuite un questionnement dans un style plus direct utilisant le pronom « on ». L’auteure se place ainsi comme le porte voix des lectrices et donc de la société, c’est à dire de toute une loi morale contre lesquelles ces femmes qui refusent la maternité s’entêtent.

Le sérieux de la science et le poids de la morale, va donc permettre à un message subliminal de se dessiner entre les lignes du discours officiel : les femmes sans enfants sont des malheureuses qui ne s’en rendent pas compte, des êtres qui n’ont pas encore accédés à la maturité ni aux sentiments profonds. Ce sont des handicapées relationnelles : égoïstes, névrosées, seules ou mal accompagnées.

Quand les hormones passent, le libre arbitre trépasse…

Pour le sexologue andrologue, qui lance son cri tribal depuis un encadré réservé à l’« expert », procréer est naturel : « (…) ne serait-ce qu’à un niveau hormonal, les femmes ont un désir d’enfant. (…) C’est donc un besoin naturel (…) ». Par contre, refuser de devenir mère demande « (…) un cheminement particulier qui conduit à cette décision ».

Partant de la norme maternelle, c’est l’absence de désir d’enfant qui poserait question : opposant ainsi un vide à une nature pleine. Ces femmes ne seraient pas entières, mais amputées, ou pas encore abouties. Plus encore, elles n’existeraient pas vraiment, étant uniquement définies par la négative ; elles sont des non mères, qui ont fait un non choix :
- « (…) les femmes qui ne font pas le choix d’être mère » (et non : qui font le choix de ne pas être mère.)
- (…) ne revendiquent absolument aucun désir de procréer (…) » (et non : revendiquent le désir de ne pas procréer. Notons l’emploi du verbe « revendiquer »)
- « (…) des 10% de femmes qui, en France, restent sans enfant. » : comme rester les bras ballants, rester en carafe ou sur le carreau ?

Les témoignages de ces non mères, assurent l’illustration des propos tenus par la journaliste et les experts. Au détour d’une phrase, chacune va exprimer un malaise qui va corroborer l’image véhiculée par l’article : celle d’une femme qui souffre forcément de quelque chose pour refuser la maternité. Valérie, par exemple, n’a « (…) pas le désir de maternité » et se demande : « Serait-ce un gêne que nous devrions absolument avoir ? Sommes-nous pour autant des monstres d’égoïsme ? ». Cécile, quant à elle, fait part de ses angoisses de « solitude », de « manque », de « vide » ; et enfin Virginie, rapporte les propos réjouissants de son compagnon : « Selon lui, avec une mère comme moi, quasi névrosée avec l’obsession de tout bien faire, tout enfant normal ferait ses valises à 3 ans et demanderait son émancipation ! »

Présentées également comme des jouisseuses sans vergogne, légères et inconséquentes, l’article avance plusieurs raisons à leur refus de maternité : « envie de ne pas faire comme tout le monde », « peur de grossir, de ne plus être libre, d’être une femme au foyer », « envie de ne pas subir les transformations physiques dues à une grossesse », « profiter des opportunités », « privilégier la situation professionnelle », « (…) indécrottables jouisseurs célibataires ». Les enfants ne sont d’ailleurs désignés que par des termes péjoratifs comme « progéniture », « entrave », « fardeau » qui viennent « brider » ces femmes.

Puis, afin de mieux encore souligner l’immaturité et l’égoïsme de ces femmes, l’auteure les oppose aux couples qui n’ont pas la chance de pouvoir procréer mais sont « prêts à traverser des épreuves longues, douloureuses et coûteuses pour enfin donner naissance ou adopter l’enfant qui les rendra heureux (…) ».

Enfin, nos témoins sont dépeintes comme fragiles, indécises, mal organisées ou carrément névrosée jusqu’à la moelle : « (…) quasi névrosée avec l’obsession de tout bien faire (…) ». Elles ont « une image généralement négative de la famille », une « absence de stabilité amoureuse », « peur de la situation économique pleine d’inconnus », « peur de ne pas être à la hauteur », « peur de ne pas assumer un rôle qui me paraît lourd (…) », peur de manquer de cette « énergie immense (…), d’un moral et d’une organisation admirables » que doit avoir la mère d’aujourd’hui… Les peurs retranscrites ici traduisent un défaut de féminité : la vraie femme étant censée instinctivement savoir comment vivre une maternité, prendre en main l’organisation de la sphère domestique à l’arrivée de l’enfant, prendre en charge plus tard l’éducation etc. Il semble permis d’être effrayée un moment par la maternité, par inexpérience, mais pas au point pathologique de refuser de s’y engager.

Ce défaut de féminité serait dû à une mauvaise transmission des valeurs féminines : la responsabilité en incomberait alors à… d’autres femmes. Les mauvaises mères et les vilaines féministes seraient donc coupables d’avoir brimé le « besoin naturel » de procréer chez certaines femmes. L’article, nous le verrons par la suite, fera d’une pierre deux coups en présentant le témoignage d’une femme qui retrouvera son instinct maternel à la suite du décès de sa mère féministe

Pour l’experte psychologue, c’est l’histoire personnelle qui est centrale dans le choix de ces femmes. Or cette histoire, serait celle des « (…) images maternelles que la fillette a rencontré dans son enfance ». Une femme prendrait « symboliquement la place de sa propre mère » en procréant : les névrosées qui refusent « l’affrontement » avec leur mère restent donc bloquées au même stade que celle qui veulent « (…) rester l’enfant éternel de ma mère ». Celles qui refusent de devenir mère seraient donc immatures. Le sexologue renchérit : « Cela dépend énormément de la relation mère/fille. (…) Si cette image (de la mère) est négative, on peut (…) ne pas désirer être mère à son tour ». Une mauvaise mère étoufferait donc l’instinct maternel de sa fille…

Quand les mères sont également des féministes, il faut carrément attendre leur mort pour devenir une ‘femme’ : « Ma mère était une féministe de la première heure (…) elle était même assez fière d’avoir une fille aussi libre dans son corps et dans sa tête. J’étais donc la digne fille de ma mère. Les choses ont changé vers 1999 quand ma mère est décédée. (…) L’idée d’être mère faisait doucement son petit bout de chemin. »

« Car après trois décennies de libération sexuelle et de dictature de l’orgasme, on s’aperçoit que le désir pour le désir s’avère décevant. »

Le féminisme des années soixante-dix a donc permis aux femmes d’acquérir la liberté de choisir de ne pas faire d’enfant, certes, mais le journal nous explique implicitement qu’elles en sont malheureuses, ou le seront bientôt ; elles doutent, souffrent de névroses, de blocages inconscients… Entre les lignes, il faut lire qu’elles sont malades de liberté, parce que cette liberté n’est pas dans leur nature. Sophie, 36 ans, qui témoigne dans l’article, s’en excuse même : « j’avais un caractère trop indépendant (…) ».

Le besoin d’indépendance de Sophie, qualifié d’excessif, (excessif pour une femme bien entendu), semble l’avoir dérouté un temps de son destin biologique, de sa nature. En effet, Sophie, petite, n’était « pas du genre à coiffer des poupées ». Elle se décrit comme « casse cou », « dans l’armée », « mes liaisons étaient très courtes, et je choisissais des partenaires libertins (…) ». Le journaliste complète la description du ‘garçon manqué’ : « (…) à 18, puis à 23 ans, elle décide même de se faire avorter. A l’époque, cette technicienne informatique n’avait qu’une seule idée en tête : profiter de la vie et des hommes. . Mais, heureusement, un évènement inattendu va faire oublier à Sophie ce besoin excessif de liberté et elle va renouer avec une vie plus conforme à sa condition de femme, nous allons le voir…

Chassez le naturel, et il revient au galop : de la « dictature de l’orgasme » à la démocratie du hochet...

Le constat est triste. 10%6 des femmes françaises se traîneraient sur les ruines de la quête du plaisir et de l’indépendance, errantes, telles des fantômes, angoissées, vides et perdues, à cause de trois décennies de féminisme. Quant au couple et à la société, ils auraient sombré dans la crise… Mais heureusement « la solution semble à portée de bras ! »

« Ne jamais dire jamais ! Si l’idée de faire un enfant était impensable, elle peut refaire surface des années après et changer votre vie. (…) ». Traduction : si l’idée « peut refaire surface », c’est qu’elle était enfouie dans vos tripes. Chassez le naturel, et il revient au galop…

L’auteur fait d’abord mine de rejeter toute vision manichéenne, donc toute simplification douteuse grâce à des phrases du type : « le désir (d’enfant) se construit », il n’y a pas d’un côté les femmes « désireuses de repeupler la planète » et de l’autre « des femmes – souvent taxées d’égoïsme- abhorrant depuis toujours la maternité ». Puis il assène : « Rares sont les décisions irréversibles. », allusion au concept très à la mode dans les médias, de l’horloge biologique, épée de Damoclès de la femme « libérée ». L’adjectif « rare » signifie évidemment que les femmes qui ne veulent pas d’enfant changent presque toujours d’avis ; presque, car il y a toujours des femmes incurables, et d’autres, dont le corps sanctionnera l’inconséquence.. Le terme « irréversible » évoque donc la fin de la période de fécondité des femmes : lorsque ces femmes se décideront enfin à faire un enfant (puisque elles le feront, c’est presque sûr), il sera peut-être trop tard : elles seront trop vieilles.

Il faut donc absolument sauver ces femmes avant qu’il ne soit trop tard. Le suspens est insoutenable ; une vilaine crampe nous prend à la lecture du cas de Sophie, que nous avons déjà évoqué plus haut. Souvenez-vous que Sophie est présentée comme une sorte de cas extrême, pas féminine pour un sou : « pas du genre à coiffer des poupées ». « casse cou , genre rafting, escalade, parachute », « dans l’armée », « mes liaisons étaient très courtes, et je choisissais des partenaires libertins (…) », « A 18, puis à 23 ans, elle décide même de se faire avorter. A l’époque, cette technicienne informatique n’avait qu’une seule idée en tête : profiter de la vie et des hommes. »

Heureusement, l’article nous apprend que celle-ci est devenue entre temps « une maman comblée ». On est un peu sonné tout de même : si Sophie, qui semblait particulièrement perdue à la cause maternelle, est devenue une « maman comblée », c’est que toutes les femmes peuvent y arriver !

On respire.

Sophie est un cas passionnant : si à « 25 ans » elle faisait n’importe quoi, elle semble par contre être devenu femme à « 36 ans » : en insistant sur les deux temps de la vie de Sophie (25, puis 36 ans), l’article pose en quelque sorte les limites de l’acceptable, faisant ainsi écho au premier article (« On peut trouver justifié que (…) notre cousine ne soit pas encore mère à 30 ans, mais inexcusable qu’elle ne le soit pas à 35 ou 40. »). Un vrai cas d’école cette Sophie. Remarquons au passage que l’auteur désigne dans un premier temps Sophie par son prénom, ou « elle », ou encore « cette technicienne informatique ». Puis, lorsqu’elle est ENFIN devenue mère, il l’appelle « la jeune femme ».

Les progrès de la condition féminine semblent alors se résumer à l’allongement de la période de tolérance accordée aux femmes qui ne se dépêchent pas de devenir mère. La tolérance décroissant au fil du temps, il ne reste bientôt qu’une possibilité de repenti aux femmes : les « grossesses tardives ».

Les femmes sont bouffées par les mythes : Les rôles éternels

Eve avait piétiné les jolies fleurettes de l’Eden de son inconséquence légendaire, Adam recolle les morceaux. Partons donc en quête d’« éternité » avec lui…

« Et ce fantasme d’éternité est plus fort que tous les liens légaux, moraux et sociaux qui régissent le couple. »

Qui va « sauver l’amour », se demande en vibrant l’auteur de l’article ? Un Homme bien sûr…

Pour commencer, il faut un Adam moderne, pour ne pas être suspecté de retomber dans les vieux schémas patriarcaux. La simple énonciation faisant, ici, toujours office de vérité, l’auteur annonce que les hommes « changent », influencés à leur tour par le féminisme. Il se paie même le luxe de préciser « Avec un peu de retard ». Un brin d’humour ne fait pas de mal.

Il justifie tout de même le scoop par une petite cuisine journalistique, dont voilà la recette :

Evidez toute pensée critique, pimentez de condiments sociologiques (« domination masculine ») puis agrémentez de pépites scientifiques comme « les hommes se construisent moins dans la virilité » (prenez garde à ne pas vous couper : le « plus » ou le « moins » est un outil quantitatif très pointu). Mélangez enfin le tout, laissez reposer et servez froid, comme la revanche, la soupe est prête !

Voilà, c’est fait, les hommes ont fait peau neuve. Qu’ils entrent en scène. Et c’est face à l’Armaggedon du féminisme qui a imposé le « désir pour le désir », que les Bruce Willis de la natalité réagissent. Les hommes sauvent le genre humain, rien que cela... « Monsieur exprime un désir d’enfant, parfois même plus fort que Madame. » Dieu soit loué.

La vie de Sophie, dont le témoignage est décidément très riche, semble en effet avoir basculée, comme le prédisait l’article dans son introduction : « Puis un jour, elle rencontre le père de ses enfants : “ j’ai su que ce serait lui et pas un autre. »” Six mois plus tard, elle tombe enceinte : “ J’ai tellement aimé ça qu’un an et dix-huit jours après la naissance de ma petite Valériane, naissait un petit Florian ” ajoute la jeune femme, âgée de 36 ans. Aujourd’hui, elle dit “être une maman comblée” (…) ».

Tout le monde commence donc bien à comprendre, grâce à Sophie, que même chez un vrai garçon manqué, le désir d’enfant ne serait qu’enfoui, et que seul un prince charmant pourrait révéler la femme à sa vraie nature, la maternité.

La même révélation soudaine, phénomène frisant le paranormal, est arrivé à Nora, 37 ans, concepteur multimédia (qui témoigne dans l’encadré « témoin » de l’article « c’est décidé : je veux un enfant ! »).

Là encore, à 37 ans, elle est juste dans les temps et si on s’intéresse à elle, et pas à une femme plus jeune c’est parce qu’il est important de faire résonner bien fort le tic-tac de « l’horloge biologique ».

Nora, souffre d’un handicap : sa mère était une « féministe de la première heure ». Elle aussi, donc, est un de ces cas désespérés qui va voir sa vie basculer : « Je n’en ai eu réellement le désir (d’enfant) qu’à partir du moment ou j’ai rencontré le futur père de mes enfants » : conforme donc, Zorro est arrivé… Puis la magie opère : « (…) nous avons très naturellement et très bizarrement eu l’envie profonde de faire un enfant (…) ensemble. ».On flirte avec l’occulte.

Nora était comme dénaturée, c’est pour cela que ce besoin naturel, cet instinct qui jaillit l’étonne tant. Elle ressent la profondeur de sentiments mûrs et un besoin tripal de procréer depuis sa rencontre avec l’HOMME. L’envie profonde de Nora fait également écho au début de l’article qui voyait dans les envies soudaines de maternité un « désir plus profond », opposé, donc, aux désirs superficiels des non-mères.

Hantés quelques instants par le spectre de la dénatalité (30% des allemandes et 40% des américaines « restent » sans enfants) ou les groupes extrémistes australiens qui invitent au « boycott des taxes servant à financer les allocations familiales », les auteurs nous rassurent enfin, car il paraitrait en effet qu’en France, tout rentre dans l’ordre : « La mode du foyer, du cocooning où il fait bon de gazouiller autour du nid semble plus que jamais de retour ». Nora en témoigne d’ailleurs : « Ça a beaucoup étonné nos amis respectifs pour lesquels nous étions d’indécrottables jouisseurs célibataires et pour lesquels nous sommes maintenant l’exemple type de la famille. »

Heureusement, donc, que les premières troupes vertueuses sont là, faisant entendre le « credo des couples modernes » : « je pouponne donc je suis ! », juste réponse à la « dictature de l’orgasme » imposée par plus de « trois décennies de libération sexuelle » (entendre de libération des femmes).

Un « travail idéologique de dissimulation du travail idéologique »

À grand renfort de tautologies (la femme sera toujours la femme et les choses étant ce qu’elles sont...) et d’images caricaturales (le prince charmant, le nid douillet...), l’article nous prend la main et nous fait profiter des vertus moralisatrices et normatives du « happy end » : comme dans la belle au bois dormant, tout s’arrange à la fin, selon un ordre naturel, c’est à dire, qui ne se discute pas...

Le sous-titre « La fin du désir pour le désir » annonce un grand questionnement : « qu’est-ce qui pourrait bien attiser la flamme de la maternité ? » (notons qu’on n’attise qu’une flamme présente, un peu étouffée seulement). La réponse est simple comme bonjour : le fantasme d’éternité. Le ton de la fin de l’article change franchement. Jouant sur le registre du surnaturel - « miracle », « magie », « magique », « éternelle », « éternité » (3 fois !)) - l’auteur explique qu’il faut voir dans l’Enfant le quasi messie venant sauver une société en crise. Explication apocalyptique finale…

La « fièvre hormonale » que connaît le couple (période pendant laquelle il se laisserait diaboliquement aller à de sauvages recherches de plaisir purement égoïstes) ne durerait qu’ « entre deux ou trois ans ». Puis elle laisserait place au vide, et enfin à la séparation. « Faire un enfant s’avère le moyen idéal de tisser les liens et même de les consolider pour l’éternité. » L’enfant est présenté comme un être aux pouvoirs surnaturels : « Non pas qu’il offre un remède miracle aux couples qui battent de l’aile, mais force est de constater que l’arriver d’un bébé a le pouvoir presque magique de consolider une relation. » Ce n’est donc pas vraiment un miracle, c’est juste « presque magique » ! La preuve : L’enfant sauvera l’amour, le couple, « Et au-delà du couple, c’est peut-être de la crise de toute une société que l’enfant va devoir répondre ! » (mais de quelle crise parle-t-il ?). Voilà donc notre douce et respectable madone à l’enfant, bien à sa place, attendant le retour d’un prince éternellement et profondément lié à elle.

La référence implicite aux mythes, dont « la fonction [...] est d’évacuer le réel », permet à la presse féminine de réaffirmer et de réactualiser sans cesse un discours conservateur, de le dépoussiérer et de l’ancrer, de rendre les rôles sociaux « traditionnels » indépassables.

Dans ce dossier, afin de passer d’un constat censé traduire une réalité (il y a des femmes qui veulent des enfants et d’autres non), à l’affirmation que la fonction naturelle et obligatoire des femmes était leur rôle de procréation, le travail de glissement opéré tout au long de l’article a donc suivi ce chemin : -> Il existe des femmes qui n’ont pas de désir d’enfant... -> ces femmes sont temporairement malades pour ne pas ressentir de désir d’enfant, mais... -> presque toutes seront amenées à changer d’avis lorsqu’elle rencontreront l’Amour avec un grand A... -> l’Enfant seul peut créer et maintenir un lien profond dans un couple -> une société où les couples ne sont pas liés profondément est une société en crise -> procréer est donc le seul remède à la crise de la société

D’où cette conclusion implicite :

Les femmes, dont la fonction naturelle et instinctive est de procréer, assurent l’équilibre de la société en assumant cette fonction, donc, celles qui refusent de l’assumer mettent en péril l’équilibre de la société

S’il est « médiatiquement incorrect de contester aux femmes la possibilité de choisir leur vie », il semble en revanche médiatiquement tout à fait possible et nécessaire de rappeler en douceur que si la laisse s’est allongée, si elle peut se porter avec des strass et le sourire, elle n’en demeure pas moins toujours une laisse sur laquelle on tire de temps en temps pour un bon rappel à l’ordre naturel.

Notes

[1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’Association Acrimed, mais seulement leurs auteurs. (note d’Acrimed)

[2] Citation de la rédactrice en chef du magazine Femina, in Le Matin Dimanche, 06.02.2005.

[3] « Beauté » : des rédactrices de magazines féminins encore pires que les publicitaires, par Dominique Caliandro. Publié le dimanche 18 janvier 2004 sur le site d’Acrimed.

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dimanche 18 octobre 2009

Les coûts de l’accès à la profession de journaliste

Nous publions ci-dessous une traduction d’un article d’ Alyssa Lenhoff and Tim Francisco, paru le 28 septembre 2009 sur le site de Working-Class Perspectives sous le titre « The Costs of Becoming a Journalist » (Acrimed) Un rapport du Cabinet Office britannique [1] publié cet été atteste de manière saisissante de la disparition des classes populaires [working class] de la profession de journaliste ; l’étude formule plusieurs observations qui sont également pertinentes pour les médias américains. Le rapport, intitulé « Libérer les aspirations », relève notamment que les journalistes nés depuis 1970 sont pour la plupart issus des classes moyennes aisées [middle class], voire de la grande bourgeoisie [upper middle class]. Et la profession de journaliste se classe au troisième rang des professions les plus fermées socialement, juste derrière les médecins et les avocats. Parmi les conclusions de l’étude : « Entre les cohortes générationnelles nées en 1958 et en 1970, la plus forte baisse de mobilité sociale s’est produite dans les métiers du journalisme et de la comptabilité. Par exemple, les journalistes et les animateurs de radio ou de télévision nés en 1958 avaient en moyenne grandi dans des familles jouissant d’un revenu supérieur d’environ 5,5 % au revenu moyen, mais cet écart s’est élevé à 42,4 % pour la génération des journalistes et animateurs nés en 1970. » La « National Union of Journalists » [syndicat britannique des journalistes] a indiqué au panel qui a établi le rapport qu’un sondage réalisé en 2002 par le Forum de formation au journalisme a montré que moins de 10% des nouveaux journalistes sont issus des classes populaires, et que seulement trois pourcents sont issus de foyers dont le chef de famille est ouvrier spécialisé ou non qualifié. L’une des nombreuses révélations inquiétantes du rapport, et la plus immédiatement transposable à la situation étatsunienne, est que, pour entrer dans la profession de journaliste, il est nécessaire d’accomplir au moins un stage, qui souvent, voire la plupart du temps, n’est pas rémunéré. Un coup d’œil rapide sur les stages disponibles ici aux États-Unis révèle que sur 50 offres de stages répertoriées sur le site internet « journalismjobs.com », seulement 15 proposent une rémunération. Sur les 50 stages recensés, 15 autres ne sont pas rétribués par un salaire mais par la validation d’unités de valeur universitaires, ce qui, dans de nombreuses universités, y compris la nôtre, signifie qu’en fait faire un stage coûte de l’argent à l’étudiante : l’argent de ses frais de scolarité. Ici, à l’Université d’Etat de Youngstown, les étudiant-e-s peuvent valider au maximum six heures en faisant des stages, mais dans de nombreuses universités, ce chiffre peut aller jusqu’à 12 voire 16 heures, conduisant les étudiant-e-s à dépenser plusieurs milliers de dollars (au moins) pour valider un semestre entier d’expérience professionnelle. En théorie, l’étudiant-e qui peut s’offrir ce luxe et assumer en outre le coût de la vie là où se déroule son stage, peut alors prétendre à un poste de débutant quelque part, une fois son diplôme obtenu. Evidemment, nombre des stages les plus prestigieux se déroulent dans les grands centres médiatiques de New York et de Washington, où le coût de la vie est hors de portée d’un-e étudiant-e issu-e d’un ménage à revenu moyen, et a fortiori inférieur à la moyenne. Pour les 15 stages répertoriés qui sont rémunérés, le salaire brut moyen est légèrement inférieur à 250$ [environ 170€] par semaine, pour 35 heures de travail en moyenne . Dans ces conditions, un-e étudiant-e qui travaille pour payer ses frais de scolarité, son loyer et aussi, dans bien des cas, subvenir aux besoins d’une famille, tout en poursuivant des études, ne peut même pas envisager d’accomplir un stage rémunéré. Ceci signifie, bien sûr, que seuls les étudiant-e-s qui peuvent se permettre de travailler gratuitement pendant plusieurs mois acquièrent les références requises pour accéder à la profession qu’ils/elles ont choisie. Les implications générales de cette exclusion de la profession de journaliste sont évidentes et ont été documentées par nous-mêmes et par d’autres : moins les étudiant-e-s issu-e-s des classes populaires ont l’opportunité de devenir journaliste, moins on trouve de journalistes sensibles aux problèmes complexes auxquels sont confrontées les classes populaires, et d’articles sur les problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs. La meilleure façon de remédier à cette injustice serait évidemment que toutes les entreprises des médias versent une sorte de minimum vital à leurs stagiaires ; mais cette solution est difficilement envisageable dans le marché des médias actuel, alors que de nombreux titres luttent pour survivre. Et, si la tendance actuelle d’inscription dans les formations de journaliste se maintient, il y aura largement assez de candidat-e-s prêt-e-s à payer pour travailler ou à travailler sans être payé-e-s. Le Chronicle of Higher Education rapporte qu’en dépit des sombres perspectives d’emploi pour les jeunes diplômé-e-s, de plus en plus d’étudiant-e-s choisissent le journalisme comme matière principale, accroissant la concurrence pour les rares emplois et consolidant la pratique des stages non rémunérés comme moyen de prendre une longueur d’avance sur la concurrence. Derek Thompson, journaliste à The Atlantic, suggère même que, bien que la pratique actuelle soit clairement génératrice d’exclusion, « ce n’est ni la responsabilité ni l’intérêt d’activités comme les magazines et les organismes sans but lucratif, qui fonctionnent avec de maigres budgets et des marges étroites, de concevoir une offre de stages qui aille jusqu’à satisfaire les personnes défavorisées. » Selon Thompson, ce sont plutôt les universités qui devraient agir, en élargissant la gamme des stages reconnus, ou en assurant leur financement. C’est précisément ce que certains établissements, comme le Dartmouth College, ont fait en finançant les périodes de stage des étudiant-e-s. L’école distribue des bourses pour permettre aux étudiant-e-s d’effectuer des stages non rémunérés, bourses éventuellement complétées par une aide financière à destination des bénéficiaires de bourses sur critères sociaux. Mais pour les étudiant-e-s des classes populaires qui sont inscrits dans des collèges universitaires ou des universités moins en fonds que celle de Dartmouth, l’alternative se réduit le plus souvent à choisir entre un stage non rémunéré qui les enfoncera un peu plus profondément dans l’endettement, et un emploi qui leur permettrait de couvrir les frais d’une année supplémentaire – la peste, ou le choléra. Les conséquences de cette fermeture sociale de plus en plus hermétique de la profession sont désastreuses, et vont au-delà d’une simple question d’égale représentation des classes sociales parmi les journalistes professionnels, dans un souci d’égalité ou de diversité. Si, de plus en plus, les journalistes sont issus d’une classe sociale ou d’un segment de la société privilégié, il est probable que même les meilleurs d’entre eux ne remettront pas en question les grands récits qui ont trompé les classes populaires depuis des décennies : le profit maximum prime sur un traitement juste et équitable, ce qui est bon pour les affaires est toujours bon pour l’Amérique, et ainsi de suite. Au bout du compte, on aura plus d’articles qui omettent de remettre en question ces postulats fondamentaux, et qui réduisent forcément le travailleur à un banal dispositif anecdotique, tremplin narratif vers les gens et les enjeux « vraiment importants ». Alyssa Lenhoff and Tim Francisco - Traduction de David Skrzynski pour Acrimed Notes [1] Il s’agit grosso modo d’un secrétariat général du gouvernement, qui appuie le Premier ministre et le gouvernement, et assure la coordination des politiques et de la stratégie interministérielles (Note d’Acrimed).

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vendredi 16 octobre 2009

Après l’« interview » de Sarkozy, quelques commentaires autorisés du spectacle

L’interview de Nicolas Sarkozy, le 23 septembre dernier, à New York, n’a pas dérogé à la tradition : sous le poids du présidentialisme propre à la Ve République, les journalistes, quand ils interrogent le chef de l’Etat, se bornent à annoncer les chapitres d’un monologue présidentiel. Ainsi, comme nous l’avons montré dans un précédent article, David Pujadas et Laurence Ferrari avaient tenu consciencieusement leur rôle de figurants.

Deux jours après le show présidentiel, David Pujadas était l’un des invités du « Grand Journal » de Canal + pour commenter sa prestation. Raison ou prétexte supplémentaire de cette invitation : la polémique née du lapsus de Nicolas Sarkozy jugeant « coupables » les prévenus de l’affaire Clearstream n’avait pas toujours épargné les deux porte-micros, puisque ceux-ci n’avaient pas réagi. Une question s’imposait : ne vaut-il pas mieux s’abstenir de prêter la main à un pur exercice de communication qui ne grandit pas la profession de journaliste et nuit gravement à son image ? Journalisme de déférence oblige : elle ne fut pas exactement au centre du débat…

Vendredi 25 septembre 2009, Le Grand Journal de Canal + recevait donc, en première partie, David Pujadas, en compagnie d’Hervé Gattegno, rédacteur en chef de la cellule investigation du Point, et de Dorothée Moisan, spécialiste des affaires judiciaires à l’AFP. L’occasion pour Michel Denisot, sa fine équipe (Jean-Michel Apathie, Ariane Massenet, Ali Baddou) et David Pujadas himself de tirer quelques leçons de l’exercice – avant de sauver la planète avec Mélanie Laurent et Manu Katché, venus présenter leur « pétition musicale » (Beds are Burning), et de se détendre enfin en compagnie des filles du Crazy Horse venues vendre leur nouveau spectacle. Heureusement pour David Pujadas, il sera interrogé avec une pugnacité comparable à celle des deux présentateurs du 20 heures, l’avant-veille, face au président de la République.

Un bilan globalement positif ?

S’adressant à David Pujadas, Michel Denisot entre sans tarder dans le vif du sujet :

- Michel Denisot : « Est-ce que vous considérez que vous avez fait une bonne interview ? »
- David Pujadas : « Ecoutez, la fois d’avant j’avais dit que j’étais un peu frustré, que c’était un peu figé. Là j’ai trouvé que cette interview était assez réussie, assez intéressante. Evidemment, parce que c’est devenu maintenant presque inévitable, ici, là, on va dire ceci, on va dire cela. Mais moi j’ai trouvé que cette interview était pas mal. »

Une interview « assez réussie » ? Mais pour qui ? Pour Nicolas Sarkozy d’abord, parfaitement secondé dans cet exercice de communication, comme nous avons essayé de l’établir dans notre article précédent. Que David Pujadas trouve cette interview « pas mal » ne nous apprend qu’une chose : qu’il est, avec d’autres, ajusté à la fonction de faire-valoir et qu’à ce titre, sa sélection est justifiée. S’il est satisfait, c’est par comparaison avec la précédente interview, dont il déplore le style « figé », et non le contenu. Rappelons d’ailleurs qu’en réalité, il avait à l’époque surtout regretté qu’ils aient été quatre journalistes à se partager la faveur du prince [1], et que telle semblait bien la cause première de sa « frustration », comme on peut le voir dans une vidéo disponible ici. Interrogé à la sortie de l’émission du 5 févier 2009, il expliquait en effet :

« Vous savez, en fait, la difficulté de l’exercice, c’est que vous êtes quatre. […] Vous sortez de là, évidemment, les gens vous félicitent, donc vous vous dites bon ben ça a dû être pas mal, et en même temps, vous avez des regrets aussi, je vous dis : je pense que le début c’était moyen, ça s’est pas très bien emmanché, la fin c’était pas mal, entre les deux y a eu des bons moments… C’est toujours pareil. Vous n’êtes pas seul face à lui, donc vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez. Donc il y a aussi un peu de… il y a du plaisir et puis il y a de la frustration. »

Un début « moyen », une fin « pas mal » et des « bons moments entre les deux »… Un spectacle inégal, mais seulement un spectacle…

En tout cas, on mesure assez la satisfaction de David Pujadas quand il juge l’interview new-yorkaise « assez réussie » par rapport à la précédente. Quant à cette habitude devenue « maintenant presque inévitable » d’émettre des critiques, David Pujadas s’y résigne difficilement sans la comprendre. Mais une comparse de Denisot vient à son secours :

- Ariane Massenet : « C’est des jaloux… »
- David Pujadas : « Non, ce n’est pas que des jaloux, mais c’est devenu… un mode de fonctionnement du système médiatique. Ça n’existait pas avant. Faut se souvenir qu’à François Mitterrand on lui a jamais parlé des écoutes téléphoniques, mais ça n’existait pas avant ces… ces… commentaires-là, mais maintenant ça y est, il faut s’y faire, C’est comme ça ! »

Comprenons bien : le problème n’est donc pas que des journalistes n’aient « jamais parlé des écoutes téléphoniques » à François Mitterrand, mais que désormais, on trouverait des gens pour le regretter – et peut-être même au sein de ce nouveau « système médiatique » impitoyable pour ses vedettes, toujours sous le feu des « commentaires ».

Des « commentaires » ? Mais lesquels ? Il ne faut pas compter sur Pujadas pour en faire état – ni sur Michel Denisot qui, courageusement, délègue alors le soin de les énoncer à deux journalistes ayant critiqué l’interview ou les intervieweurs : Alain Duhamel et Thomas Legrand. On entend les deux extraits suivants :

_ - Alain Duhamel (sur RTL) : « Il a quand même commis un énorme lapsus, en parlant de “coupables” au lieu de parler de “prévenus”. C’est d’ailleurs bizarre que ça n’ait pas été relevé par ses interlocuteurs, ce qui prouve que l’usage exagéré de l’oreillette et le fait d’avoir le nez sur ses notes en permanence fait qu’on est pas toujours attentif aux réponses. »

- Thomas Legrand (sur France Inter) : « Lorsqu’il y a enfin une situation de dialogue, comme hier, ça se fait encore dans le cadre très convenu et très sécurisé du 20 heures, avec des intervieweurs forcément portés au consensus. Il serait tout simplement plus sain que le président ait parfois, d’une façon ou d’une autre, un peu de répondant en face de lui, et ça n’arrive jamais. »

On n’attendait pas d’Alain Duhamel une remise en cause radicale de l’exercice qu’il a lui-même pratiqué avec les talents qu’on lui connaît. Son « analyse » tape volontairement à côté, incriminant l’oreillette et les notes, oubliant les rapport de forces et exonérant de fait les deux journalistes. Thomas Legrand, quant à lui, soulève quelques bonnes questions.

- Michel Denisot : « Réponse ? »
- David Pujadas : « Ecoutez, j’ai le souvenir, puisque Thomas Legrand citait ensuite les conférences de presse, j’ai souvenir de la conférence de presse qu’avait donnée Nicolas Sarkozy, je n’ai pas eu le sentiment qu’une vérité particulière ait émergé particulièrement. »

Voilà une information... au moins pour les téléspectateurs du 20 heures de France 2 qui, au soir de cette fameuse conférence de presse, lui consacrait une dizaine de minutes, entre reportages [2] et interview en plateau de Laurent Fabius, invité à la commenter. On retiendra en tout cas cette curieuse « défense » qui consiste à expliquer que les confrères ne valent pas mieux et, ainsi, à éluder soigneusement le problème des interviews « consensuelles », avant de l’enterrer définitivement sous Alain Duhamel :

- David Pujadas : « Quant à Alain Duhamel, il vaut mieux que ses propos, disons, voilà… Vous savez, l’oreillette c’est la machine à fantasmes. En radio y a le casque, et ça sert à la même chose, c’est-à-dire à… »

« Vraies questions » et vaines réponses

Mais Ariane Massenet veille – et l’interrompt, pour revenir aux « vraies questions » :

- Ariane Massenet : « La vraie question c’est : pourquoi vous ne l’avez pas repris ? »
- David Pujadas : « Alors quand on entend Nicolas Sarkozy dire ce mot de “coupable”, évidemment, sur le coup, on se dit un peu “est-ce qu’il a voulu dire ce qu’il a dit ?” Dans la foulée, dans la même phrase, il répond de fait, puisqu’il revient en fait sur le… d’une certaine manière, sur le mot qu’il a prononcé, en disant : “Ce sera au juge de dire qui a fait quoi, comment, qui ont été les opérateurs de cette affaire, qui ont été les commanditaires”. Donc il répond d’une certaine manière, et on comprend que c’était un lapsus. Ensuite le lapsus, ben les commentateurs commenteront, les analystes analyseront. Est-ce que c’est freudien, est-ce que ce n’est pas freudien… Mais nous… voilà, il l’a dit, il l’a dit. »

« D’une certaine manière », on comprend, grâce à cette explication contournée, qu’ayant parfaitement eu conscience de la bourde de Sarkozy et n’ayant pas bronché, Pujadas n’a rien à se reprocher, quitte à exonérer au passage Sarkozy de toute « atteinte à la présomption d’innocence ». Est-ce freudien ? C’est bien la question essentielle.

Mais Pujadas n’a pas fini de rôtir sur le grill du Grand Journal. Michel Denisot repart à l’attaque et rappelle que Nicolas Sarkozy s’est aussi planté sur la couche d’ozone. Attention, la charge est brutale : « Deux fois vous ne l’avez pas repris . Est-ce qu’il vous en a voulu en fait de ne pas avoir rectifié ? »

Après la « jalousie » des confrères, le « ressentiment » éventuel du Président… Cette forme de critique médiatique des médias (illustrée également par les questions d’Ariane Massenet dans l’échange qui suit) nous invite à découvrir ce qui constituerait le dessous des cartes et les ressorts cachés du journalisme : non pas des dispositifs institutionnels ou des facteurs structurels, mais la psychologie des acteurs et les détails de leur comportement personnel.

Quant à l’explication de Pujadas, elle vaut son pesant de mauvaise foi :

- David Pujadas : « Il a aussi dit le carbone pollue l’atmosphère, alors que c’est le dioxyde de carbone… Si vous voulez, il y a une façon de parler de Nicolas Sarkozy qui est un peu à l’emporte-pièce, et vous n’allez pas tout le temps le reprendre sur la précision des termes. »
- Ariane Massenet : « Vous avez envie de le faire, ou on vous conseille de ne pas le faire, ou comment ça se passe finalement ? »
- David Pujadas : « Personne ne nous conseille quoi que ce soit… arrêtons avec la machine à fantasme ! »
- Ariane Massenet : « Mais est-ce qu’on peut faire ce qu’on veut lorsqu’on interviewe le président de la République ? »
- David Pujadas : « Oui, on peut faire ce qu’on veut… Mais si vous voulez, sur Clearstream, la relance que je fais à ce moment-là, ce n’est pas de lui dire : “Est-ce que vous avez fait un lapsus ?” C’est de dire, je pense la question que tout le monde se pose, c’est : “Est-ce qu’on peut être partie civile alors qu’on est président de la République, et donc qu’on a la tutelle des juges du parquet, sur les procureurs.” Moi ça me semble être une relance plus intéressante. »

Une relance « plus intéressante », sans doute. Mais ce passage, ou plutôt cette passe d’armes, significative, appelle d’autres commentaires :

On remarquera au passage l’euphémisme de révérence employé par Pujadas : « Est-ce que ce n’est pas compliqué d’être partie civile dans un procès, alors qu’on sait que le président de la République, chef de l’exécutif, a la tutelle sur les procureurs ? » Mais surtout on voit comment le chef de l’Etat, qui répond ouvertement à côté (« Le président de la République n’a pas la tutelle sur les juges qui jugent, hein ?! Jamais ! »), congédie ensuite le malheureux journaliste, qui insiste timidement et tente de faire un instant son travail (« Sur le parquet… »), en répétant deux fois : « Jamais ! » sur un ton décidé, main ouverte face à Pujadas, dans un geste qui met à nu le rapport de forces que ce genre d’exercice de communication présidentielle tend à neutraliser et à dissimuler. Peu importe ce qui est dit (en l’occurrence, une réponse hors de propos), mais le ton et le geste qui l’accompagnent.

Suit un instant de silence, que Pujadas aurait pu mettre à profit pour une troisième tentative, si la situation même ne rendait celle-ci improbable parce qu’incongrue. Un instant, un semblant de défi, aussitôt remporté sans combattre par Sarkozy face à Pujadas, écrasé par la main présidentielle : « Jamais » le chef de l’Etat ne répondra s’il n’en n’a pas envie... Où l’on comprend pourquoi Sarkozy choisit ces intervieweurs – sans qu’on puisse se faire d’illusions sur ce qui serait advenu avec d’autres : ceux qui sont appelés à ce genre d’exercice en ont la stature.

Quand vint le tour de Jean-Michel Aphatie…

Retour au Grand Journal. On discute alors longuement (pendant trois minutes), de l’altercation Chabot/Sarkozy. La question centrale est de savoir s’il s’agissait d’une « discussion » ou d’une « engueulade ». Mais Jean-Michel Aphatie va relever le niveau :
- Jean-Michel Aphatie : « Ce qu’il y a de frappant en France, pour l’audiovisuel, c’est que c’est figé. Chirac, il devient président de la République, il fait une conférence de presse, et après il fera la quasi-totalité avec les journalistes du 20 heures. Sarkozy vient, “je vais tout changer”, et on voit bien que c’est de nouveau avec les présentateurs du 20 heures qu’il a fait les interviews, je ne sais pas pourquoi en France il n’y a pas plus de simplicité, ou alors on sait pourquoi d’ailleurs, il n’y a pas plus de simplicité dans la communication du chef de l’Etat. »

Pour éviter la déférence et la complaisance, il suffirait de contourner les « présentateurs du 20 heures » en choisissant d’autres journalistes : par exemple un grand journaliste qui officie avant 20 heures sur Canal + ou le matin sur RTL. Il y aurait sans doute plus de « simplicité » et rien ne serait « figé ». La ficelle est tellement grosse qu’Hervé Gattegno réagit :

- Hervé Gattegno : « Cela dit, Jean-Michel, pardon mais David avait raison de dire tout à l’heure que la conférence de presse de Nicolas Sarkozy… »
- Jean-Michel Aphatie : « Qui n’était pas bonne... »
- Hervé Gattegno : « … était un numéro de complaisance journalistique assez spectaculaire. »
- Jean-Michel Aphatie : « Ce n’est pas ce que je dis ! »
- Hervé Gattegno : « C’est probablement pas pour ça qu’il a renoncé à cet exercice. »
- Jean-Michel Aphatie : « Non, non, non, non, ce n’est pas ce que je dis, par exemple il a fait aussi, il est venu une fois sur RTL, il est venu une fois sur Europe 1… »
- David Pujadas : « Vous avez vu, ce n’était pas non plus la révolution. »
- Jean-Michel Aphatie : « Mais je suis d’accord ! Absolument ! Mais on voit bien que la communication, quand l’Elysée essaie de la construire, c’est toujours la même communication… C’est assez frappant de voir qu’il n’y pas ni d’imagination, ni d’autre confrontation, pas parce que Nicolas Sarkozy serait en péril, je ne crois pas du tout à l’agressivité possible vis-à-vis d’un chef de l’Etat. Le chef de l’Etat c’est compliqué à interviewer parce que, en tout, il règle et il donne le cap . C’est très compliqué à interviewer. »

Retenons ce moment de grâce où l’idée que l’on puisse trouver consternantes les interviews de Nicolas Sarkozy que les uns et les autres ont réalisées, sur RTL ou à la télévision, a bien failli faire un instant consensus… Dans la plus grande des confusions, on frôle alors une critique du principe même de ces interviews. Mais cela ne dure pas : David Pujadas et Michel Denisot reprennent la main :

- David Pujadas : « Ce n’est pas une question d’agressivité, c’est une question de pertinence… »
- Michel Denisot : « Absolument ! »
- Hervé Gattegno : « Une agressivité au sens sportif du terme : il y a une bonne agressivité, du dynamisme dans la façon d’interroger. »
- Michel Denisot : « Le journalisme c’est la pertinence, et l’impertinence, c’est les humoristes. On est d’accord ? »
- David Pujadas : « Un peu. Enfin, il en faut parfois ! »

Résumons : le problème, dans sa version Aphatie, c’est qu’il n’y a pas de « simplicité dans la communication » du Président, et que c’est « toujours la même ». C’est-à-dire ? Peu importe ; en tout cas, le responsable, c’est « l’Elysée » qui « essaie de la construire ». Aux journalistes, reviendrait l’agressivité, mais pas trop, et la pertinence sans impertinence. On a bien entendu, dans la bouche d’Hervé Gattegno, le (gros) mot de « complaisance », mais heureusement personne ne l’a relevé ! Bref : le travail des journalistes – on le concédera volontiers – est « compliqué ».

En guise d’analyse de l’interview présidentielle, les invités du Grand Journal nous proposent finalement une sorte de jeu de rôles : le journaliste « élu » concède quelques erreurs mais défend son travail, le non « élu » (cette fois-là) reconnaît la difficulté de l’exercice, le commentateur inéligible, plus critique, cherche une manière de l’améliorer (selon, sans doute, les valeurs qu’il s’attribue). Le tout chassant hors-cadre du débat les présupposés de ce bavardage : la portée tenue pour incontestable de l’exercice lui-même, rendez-vous prétendument « incontournable » dont la présence des journalistes suffirait à garantir la forte teneur démocratique.

Olivier Poche, Acrimed
- Avec Ricar pour la vidéo

Notes

[1] David Pujadas l’interrogeait en effet en compagnie de Laurence Ferrari, Guy Lagache et Alain Duhamel, le 5 février 2009, dans « Face à la crise ».

[2] Au nombre de quatre, pour un total de plus de sept minutes

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mercredi 7 octobre 2009

Un monologue de Nicolas Sarkozy, avec Pujadas et Ferrari dans leur rôle de figurants

Sous la Vème République, les interviews et les conférences de presse du Président de la République sont des genres particuliers de journalisme et, surtout, de communication politique : des rituels de monarchie républicaine. Les « hôtes de l’Elysée », comme on dit, invitent les journalistes de leur choix à ponctuer les monologues présidentiels de questions sans surprise, de relances sans relief et d’objections sans suite.

Présidentialisme des institutions et journalisme de révérence conjuguent leurs effets, sans qu’il soit toujours aisé de démêler ce qui relève du droit de sa majesté à discourir sans répliques et ce qui doit être attribué à la courtoisie complaisante des faire-valoir.

Dernier en date de ces exercices : l’interview que Nicolas Sarkozy, le mercredi 23 septembre 2009 a « accordé », sans doute à sa demande, à David Pujadas et Laurence Ferrari, et que TF1 et France 2 ont diffusée en différé à 20 heures.

Une fois de plus dans l’histoire de la Vème République, l’interview a donné des apparences de dialogue à un monologue. Une fois de plus, le Président de la République a pu, quand il le voulait, contourner les questions qui lui étaient posées ou les timides objections qui lui étaient soumises. Une fois de plus, il a pu proférer des énormités sans être contredit.

Si la possibilité de faire une « interview » digne de ce nom d’un Président de la Vème République est à peu près nulle, le seul reproche conséquent qu’on pourrait adresser aux heureux journalistes « élus » serait… d’accepter d’y participer – de ne pas faire la grève du zèle, en quelque sorte. Mais cela ne saurait nous empêcher de mesurer l’étendue des dégâts, avant de revenir dans un prochain article sur les commentaires autorisés que, la polémique sur les « coupables » de Clearstream aidant, les journalistes – « élus » ou non –, ont émis sur ce triste spectacle.

Car les journalistes-commentateurs n’ont, en général, retenu que le « lapsus » présidentiel désignant les prévenus du procès Clearstream comme des « coupables » avant même qu’ils n’aient été jugés, et l’absence de réaction des ses interlocuteurs. Pourtant, comme on va le voir, d’autres « perles » auraient mérité qu’on les relève [1], et les deux intervieweurs ne l’ont jamais fait. Prisonniers de leur scénario, ignorants des dossiers ou tétanisés par la verve présidentielle ?

Où l’on peut voir que rien n’a pu enrayer le monologue de Nicolas Sarkozy, mis en scène par Nicolas Sarkozy, qui a pris soin, toutefois, de s’assurer du concours de deux grands journalistes, pour enchaîner les « thèmes » comme d’autres enchaînent les sketches.

Un bêtisier présidentiel resté sans répliques

- Scène 1 : La crise racontée aux enfants
Pour commencer, Nicolas Sarkozy nous raconte l’histoire de la crise. Et ça commence très fort :
- Nicolas Sarkozy : « Y’a eu la crise parce que le capitalisme est devenu fou […] Une bulle s’est créée, et elle a explosé. […] A ce moment-là la confiance s’est effondrée, et j’avais pris l’engagement devant les Français que pas un centime de leur épargne ne serait sacrifié. Pas un centime ne l’a été. Et il faut reconstruire. »

Cet « engagement » tenu de Nicolas Sarkozy a dû surprendre plus d’un téléspectateur. Mais pas Laurence Ferrari qui ne relève pas, et relance hardiment : « Mais aujourd’hui tout recommence comme avant… ». Ce qui nous vaut une nouvelle déclaration spectaculaire :
- Nicolas Sarkozy : « Pardon de le dire, enfin si vous me permettez c’est pas tout à fait exact. […] Il n’y a plus de paradis fiscaux , et à Pittsburg, l’un des enjeux, c’est que dès le premier trimestre de l’année prochaine, des sanctions soient appliquées sur des places, sur des pays, qui ne respecteraient pas les règles en la matière. »

« Il n’y a plus de paradis fiscaux », puisque des sanctions à leur encontre sont… envisagées ! Ce seront donc des paradis moins paradisiaques.

David Pujadas ne relève pas, puisqu’il tient en réserve une question d’une impertinence presque violente, dont Nicolas Sarkozy, concentré sur son monologue, ne tient pas compte :
- David Pujadas : « Alors on entend votre détermination, est-ce que vous irez jusqu’à quitter ce sommet en cas d’absence de résultats tangibles ? »
- Nicolas Sarkozy : « […] J’avais dû dire ça à Londres, ça m’avait valu quantité de moqueries, mais on y était arrivé. Les paradis fiscaux, le secret bancaire, c’est terminé … »

S’il peut marteler une première contre-vérité et en ajouter une seconde, sans être repris, c’est qu’il a lui-même changé de sujet :
- Nicolas Sarkozy : « … mais y’a d’autres choses, ça ne résout pas tout. Y’a eu aussi cette pratique absolument effrayante de ce qu’on appelle les bonus sur les traders. »

David Pujadas accompagne le virage présidentiel, en tentant de glisser une nouvelle question :
- David Pujadas : « Mais alors, tout le monde est d’accord pour dire que c’est un symptôme de la crise, mais que ce n’est pas la cause de la crise, même si c’est moralement choquant, alors pourquoi ce choix d’insister sur les bonus ? »

Et Nicolas Sarkozy poursuit sur sa lancée. « Ce n’est pas la cause de la crise ? », relancera un peu plus tard Pujadas. Mais c’est Nicolas Sarkozy qui conduit l’entretien. Ses interlocuteurs (et avec eux, les téléspectateurs) l’écouteront pendant 4 minutes raconter l’histoire des bonus défaits par la « position de la France », à peine interrompu par une relance de Laurence Ferrari (« Si vous n’arrivez pas à un accord sur les bonus, est-ce que vous considérerez que c’est un échec ? »). C’est à peine s’il concèdera à David Pujadas qu’il a entendu sa question dans une formule involontairement savoureuse : « Alors David Pujadas a raison, on peut pas tout focaliser sur les bonus, mais c’est quand même la partie visible de l’iceberg , y’a d’autres choses, les règles comptables, je veux pas rentrer dans les détails… » Des « détails » constituant la majeure partie de « l’iceberg », et qui resteront donc immergés.

- Scène 2 : Nicolas Sarkozy taxe le carbone
- Nicolas Sarkozy : « Quelle est la situation ? (…) Le monde va à sa perte si on continue à émettre du carbone, qui crée un trou dans la couche d’ozone et qui brise les équilibres de la planète. Ça c’est un constat. »

Un « constat » qui a fait rire beaucoup de monde [2], ceux qui ne confondent pas le carbone et les gaz CFC (responsables du trou dans la couche d’ozone), mais pas les deux interlocuteurs qui restent de marbre. Et qui le resteront face aux deux sorties suivantes. Sarkozy évoque la taxe carbone, et explique qu’il s’agit de taxer les entreprises qui polluent. « Et les particuliers ?! » s’exclament en chœur les deux journalistes vedettes, qui ont travaillé leurs dossiers. « Et les particuliers aussi, pour faire changer les comportements », poursuit en substance Sarkozy : c’est, ajoute-t-il, le même principe que le bonus/malus sur les voitures.
- Laurence Ferrari : « On aurait pu le faire sur les produits de grande consommation »
- Nicolas Sarkozy : « C’est exactement ce qu’on a fait . J’ai pris un engagement devant les Français, et je le dis à nos compatriotes : tout l’argent, au centime d’euro près, prélevé par la taxe carbone vous sera rendu. »

Annonce stupéfiante [3], qui n’est pas sans poser problème. Pourquoi « changer de comportement », par exemple, si « tout l’argent nous sera rendu » ? Des questions qui n’ont pas l’air d’effleurer les deux intervieweurs qui écoutent religieusement le président expliquer comment cette nouvelle taxe nous sera versée [4].

Dernier exploit, également signalé dans un communiqué du SNJ-CGT qui fustige l’apathie des « porteurs de micros » et l’ensemble de la « mascarade » : « il a osé dire que la France était le premier pays européen à adopter une “taxe carbone”, alors que d’autres pays ont institué une telle taxe depuis plusieurs années ». Naturellement, aucune réaction des « porteurs de micros », et on passe à la suite, servie sur un plateau par David Pujadas.

- Scène 3 : Nicolas Sarkozy guérit l’économie française
Troisième volet : la situation économique intérieure française. Le ton est donné d’emblée par Pujadas, et il est à la hauteur :
- David Pujadas : « Alors ça nous amène à l’économie française. Quel est votre diagnostic aujourd’hui sur l’économie française ? Est-ce qu’on peut dire, est-ce que vous dites que le plus dur est derrière nous ou pas ? »

Mais Pujadas a commis une erreur de conducteur et le président n’a que faire de sa question, puisqu’il n’a pas fini son discours sur l’environnement. Il revient alors, de son propre chef, sur le sommet de Copenhague, parce que « j’ai deux choses à dire » : la taxe carbone européenne, et son souhait de créer l’Agence mondiale de l’environnement. Quelques minutes plus tard, Laurence Ferrari peut reprendre le cours de l’entretien, soutenue par Pujadas :
- Laurence Ferrari : « Les Français sont très inquiets de la fin de la crise, est-ce qu’elle approche ou pas ? Est-ce que vous la voyez arriver ? »
- David Pujadas : « Est-ce que le plus dur est derrière nous ? »

Les prédictions de Nicolas Sarkozy n’auraient pas beaucoup d’intérêt, si elles ne lui donnaient l’occasion d’une nouvelle sortie de route, superbement ignorée des deux présentateurs :
- Nicolas Sarkozy : « Naturellement pour les gens, quand on dit ça va mieux, et qu’ils se retrouvent au chômage, faut comprendre ! On a envie de casser son poste de télévision. [sourire] Parce qu’ils pensent qu’il y a un tel décalage entre ce qu’on dit, vous et moi, et la réalité… Donc on sera sorti de la crise quand le chômage recommencera à baisser. Ce que je peux dire, c’est que ça fait deux trimestres que la France a une croissance positive. »

Encore perdu. Le « décalage entre ce qu’on dit, vous et moi, et la réalité » s’accuse aussitôt : selon le site de TF1, par exemple, un communiqué de l’AOF publié le 25 septembre indique que « Le PIB français a progressé de 0,3% après quatre trimestres consécutifs de baisse, a annoncé l’Insee ».

- Bouquet final
Nullement freiné, Sarkozy enchaîne alors les tonneaux (« Le plan de relance français a été unanimement vu comme l’un des meilleurs au monde . L’un des plus efficaces. »), jusqu’au dérapage final, que chacun connaît désormais, surtout parce que l’avocat de Dominique de Villepin en a, presque « en direct », informé la cour : « Deux juges indépendants ont estimé que les coupables devaient être jugés devant le tribunal correctionnel… ». Entre-temps, des échanges dont les curieux pourront se faire une idée de la pugnacité en suivant la note [5].

David Pujadas tente alors une relance, non dénuée de pertinence. Renvoyé dans ses cordes par une réponse hors de propos, il insiste timidement, et cède aussitôt devant l’énergique répétition de la « réponse » qui élude la question. Retenons cette séquence révélatrice :

- David Pujadas : « Est-ce qu’au-delà du fond du dossier, est-ce que ce n’est pas compliqué d’être partie civile dans un procès, alors qu’on sait que le président de la République, chef de l’exécutif, a la tutelle sur les procureurs ? »
- Nicolas Sarkozy : « Enfin le président de la République n’a pas la tutelle sur les juges qui jugent, hein, jamais ! »
- David Pujadas : « Sur le parquet… »
- Nicolas Sarkozy (agitant la main) : « Jamais ! Jamais ! J’ajoute que quand j’ai déposé plainte et qu’on a voulu me mettre dans le scandale, j’étais pas président de la République. (…) J’ai certainement beaucoup de défauts, mais je ne suis pas un homme qui ment, je ne suis pas un homme qui renonce, et je ne suis pas un homme qui plaisante avec les principes d’honneur, et de probité. »

Après cette mâle déclaration, Nicolas Sarkozy en fait immédiatement l’application, sur une question de David Pujadas :

- David Pujadas : « Deux ou trois sujets d’actualité pour terminer. [Les tests ADN :] qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ? »
- Nicolas Sarkozy : « Je n’ai jamais cru à l’immigration zéro »

Jamais, comme le montre par exemple cette vidéo (que l’on doit à un partisan de de Villiers…). Mais ce mensonge réitéré, qui contraste singulièrement avec l’autoportrait qui précède, ne suscite chez Pujadas que cette question – fondamentale :
- David Pujadas : « Certains se demandent si c’est votre épouse qui vous a fait changer d’avis… »

Par charité, on rejettera en note la façon dont le président a été odieusement interpellé sur l’humour de son ministre de l’intérieur, la gestion de la crise du lait, ou son état de santé. [6]

Épilogue

Une dernière question s’imposait cependant, en ce 23 septembre 2009. Et c’est David Pujadas qui la posa : « L’entretien touche à sa fin. Une toute dernière question M. le Président. Est-ce qu’il vous arrive le matin à New York ou à Paris en vous rasant de penser à 2012 et à une nouvelle candidature ? » Sarkozy répond non, et Laurence Ferrari insiste, dans une relance où l’on sent pointer l’inquiétude : « Mais vous laisseriez tout cela en plan, pendant que les chantiers sont en cours ? »

Et le président est contraint d’insister à son tour : Non, il n’y pense pas, vraiment. Et « j’ai toujours été sincère dans ma vie politique », ajoute-t-il pour conclure, symbolique cerise sur le gâteau. On a beau en connaître à l’avance la recette, il est toujours aussi difficile à avaler.

Olivier Poche, Acrimed

Notes

[1] Et l’ont d’ailleurs été, a posteriori, pour certaines d’entre elles.

[2] Comme Rue 89 ou « En quête de science », blog scientifique du monde.fr, qui ont relevé la bévue. Rue 89 signale par ailleurs que c’est la deuxième fois que Sarkozy commet cette erreur, et « En quête de science » estime qu’« il est vraiment fâcheux qu’un président puisse faire une erreur aussi grossière et que personne sur le plateau ne le lui fasse remarquer ».

[3] Outre le bonus-malus « sur les produits de grande consommation », dont on apprend au passage l’existence.

[4] « Comment ? Pour ceux qui paient l’impôt sur le revenu, vous aurez une réduction d’impôt dès le premier tiers, c’est-à-dire au mois de février 2010. et pour ceux qui ne paient pas l’impôt sur le revenu, vous aurez un chèque vert qui est exactement la compensation de ce qu’on a prélevé. »

[5]
- DP : « Mais est-ce qu’un jour on pourra payer toute cette dette qui s’accumule ? »
- LF : « 130milliards d’euros, 22000 euros par Français »
- NS : [en substance : Le déficit dure depuis 35 ans]
- DP : « Mais vous étiez le candidat de la rupture... »
[...]
- NS : « Les mêmes qui me reprochent aujourd’hui le déficit… »
- DP : « Vous reproche le paquet fiscal ! »
- NS : « Me reprochent, me reprochent d’avoir supprimé des postes de fonctionnaires »
[...]
- DP : « Et on a appris ce matin que les accidentés du travail, leurs indemnités seraient fiscalisées. La gauche crie à l’injustice »
- NS : « …lorsque vous êtes arrêté, vous avez une indemnité qui compense le salaire que vous n’avez plus. Pourquoi cette indemnité serait exonéré d’impôt ? Si c’est un revenu de remplacement de votre travail ? »
- LF : « Et vous allez aussi augmenter le forfait hospitalier ? »

[6]
- DP : « Est-ce que vous avez été choqué par la vidéo qui montrent les propos de Brice Hortefeux, des propos ambigus à l’université d’été de l’UMP ? »
- DP : « Est-ce qu’il y a pas eu maladresse ? »
- NS : « A partir du moment ou il y a polémique, il y a maladresse, et s’il y a maladresse… »
- LF ( en souriant) : « C’est ce que vous lui avez dit ? »
- NS : « Bien sûr ! c’est mon ami… »
[…]
- LF : « Un mot des producteurs laitiers. (…) Qu’est-ce que vous leur proposez ? »
[…]
- LF : « On parlait de santé tout à l’heure. Votre état de santé. Vous avez fait un malaise cet été. Est-ce que depuis vos bilans sont normaux ? Est-ce que vous allez les publier régulièrement comme vous vous étiez engagé pendant la campagne ? »
Sarkozy rit, et ne répond pas à la dernière question. Aucune relance.

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