vendredi 13 novembre 2009
Terreur et démocratie : qui terrorise qui ?
Dans son petit bouquin paru aux éditions Libertalia, La terrorisation démocratique, Claude Guillon commence par analyser la constitution, en France, d’un épouvantail médiatique, la désormais célèbre « mouvance ultra-gauche anarcho-autonome », avant de mener un excellent travail de compilation réflexive sur l’entassement bi-décennal de lois sécuritaires. Il rappelle ce qui, dès 1986, constituait le fond de législations, qui, depuis, n’ont cessé de proliférer : l’amalgame entre « délinquance, terrorisme et immigration », pour reprendre les termes d’un communiqué du Syndicat des Avocats de France de cette année-là, cité par lui. La notion de « terrorisation » dissipant les brumes idéologiques du terme « terrorisme » (« est souverain qui désigne le terroriste », comme disait Coupat dans une interview au Monde), a le mérite de ramener sur le terrain des pratiques réelles, à savoir qui terrorise qui. L’analyse du Mandat d’arrêt européen offre une bonne illustration desdites pratiques et le fond de l’affaire est fort bien résumé en conclusion : « Pour l’heure, le ministre et le terroriste – celui qui pose sa bombe dans le métro – cherchent à susciter une identique sidération de la pensée critique, et concourent au maintien du même ordre social. »
Cet utile travail laisse néanmoins ouverte la question du rapport entre terrorisme et démocratie. En premier lieu parce que, si Guillon mène, avec la rigueur et l’ironie mordante qu’on lui connaît, la critique de la notion de « terrorisme » dans ses successives définitions légales, la démystification de la notion de « démocratie » est tenue pour acquise, une fois énoncé qu’elle est « un mode de régulation du capitalisme ». C’est peut-être bien un peu court. D’abord, parce que tous ceux qu’intéresse la critique radicale des discours sécuritaires ne sont pas forcément familiers de la critique radicale de la démocratie. Là-dessus, on ne saurait trop recommander la lecture de Mort à la démocratie, de Léon de Mattis, paru en 2007 aux éditions l’Altiplano. Sans jargonner, l’auteur démonte les arguments de ceux qui voudraient nous faire croire qu’effectuer le rite imbécile consistant à glisser un bulletin dans une urne nous donnerait un quelconque pouvoir sur nos vies.
On pourrait compléter utilement cette lecture par celle d’un texte dont je suis le principal rédacteur, et qui fut publié voilà vingt ans dans la revue Le Brise-Glace : "Le point d’implosion de l’idéologie démocratiste". En le lisant après s’être plongé dans le bouquin de Léon de Mattis, on ne manquera pas de remarquer combien les problématiques déjà explorées par d’autres sont périodiquement redécouvertes - parfois comme c’est le cas de Mattis, avec beaucoup de talent, mais sans que leur résolution s’en trouve beaucoup plus avancée. C’est que la théorie ne saurait aller beaucoup plus loin que la pratique : comme tente de l’expliquer, parfois de manière confuse, mon texte de 89, l’idéologie démocratiste est la mieux adaptée au capitalisme, forme sociale dont le dépassement n’a encore été esquissé nulle part. Le terme « démocratie » est aussi manipulable que le terme « terrorisme ». Pour l’État et les médias dominants, il n’y a pas d’autre démocratie possible que la démocratie représentative, et même que la démocratie parlementaire. Pour d’autres, qui peuvent nous être très proches dans leur refus de l’existant, tel un Jacques Rancière, la démocratie n’est pas réductible au vote ou à la représentation. Chez Rancière, la démocratie est identifiable au communisme, à l’exigence subversive d’égalité. Ce n’est donc pas sans raison que je préfère parler de critique radicale non pas de la démocratie, mais du démocratisme : « Le démocratisme est l’illusion selon laquelle la démocratie – ensemble de procédures de représentations et de production du droit - peut et doit régler l’ensemble de la vie sociale. Or c’est un fait que dans l’histoire des sociétés – du moins des sociétés modernes – comme dans celle des individus – du moins des individus du dernier siècle - les moment où l’on délibérait, où l’on fixait des normes, ont toujours alterné avec ceux où les rapports de force sous-jacents au cours ordinaire des choses éclataient brusquement et où la violence physique et symbolique s’exerçait. »
Plus loin, j’écrivais, allant en effet… plus avant que Guillon dans la compréhension du lien entre démocratie et terrorisme : « On a vu que, dès leur naissance, les droits de l’homme, loin d’être indéterminés, appartenaient à une société donnée. (…) Les textes fondateurs, les gloses de spécialistes, les litanies journalistiques ne sont que la partie élaborée, la pointe émergée d’un iceberg social. L’instance symbolique en est partie intégrante. Le droit n’existe pas seulement dans les constitutions et les codes, mais aussi dans la tête des gens, cause et effet de leur "manière d’être en société". C’est parce qu’ils ignorent cette réalité que tant d’activistes minoritaires ou de rebelles au consensus démocratique se retrouvent écrasés sans comprendre. Le spectacle de l’anti-terrorisme qui les liquide n’est pas pure manipulation de maîtres considérant la société du haut de leur donjon. Ce spectacle tire sa substance et son dynamisme du démocratisme spontané que sécrètent les rapports sociaux capitalistes. Le formalisme démocratique échange la pacification de la vie sociale contre mille humiliations et un grand renoncement. Lorsque des zigotos viennent troubler cette paix de telle manière que le citoyen ne se trouve rien de commun avec eux, il se sent menacé dans cette tranquillité si chèrement acquise. D’où un rejet qui nourrit toutes les manœuvres étatico-médiatiques. »
Dans mon Antiterrorisme en France ou la terreur intégrée, publié la même année à La Découverte, je posais la question : à quelles conditions la révolte radicale peut-elle échapper à sa caricature et à sa transformation en un spectacle qui l’écrase ? Pour répondre, il n’est pas indifférent que cette révolte s’exprime dans une société dictatoriale ou dans une société démocratique. Tous les régimes ont su se fabriquer des ennemis intérieurs, des monstres à jeter en pâture à la foule dans le cirque médiatique. Tous les régimes sont amenés, par moment, à gouverner par la peur. Mais tous ne le font pas de la même manière. Dans une société démocratique, la fabrication du monstre est le résultat d’un processus convergeant et contradictoire à la fois, fruit du jeu de pouvoirs interdépendants, mais qui ont leur propre logique autonome : police, justice, médias, politique. Savoir intervenir dans leur jeu et le gripper doit être le minimum d’intelligence stratégique que doivent déployer les individus et les groupes ennemis du capitalisme démocratique. Sans oublier que ce qui grippe mieux que tout ces mécanismes-là, ce sont les mouvements sociaux. Comme dit Guillon, « Quelques centaines de milliers de personnes dans les rues réduisent à néant n’importe quel plan Vigipirate. Aucune police politique n’est en mesure de faire échec à une grève générale. »
Ps : sur la question de la démocratie aujourd’hui, deux grands bouquins à lire : Alain Brossat, Le sacre de la démocratie, tableau clinique d’une pandémie, éditions Anabet ; et Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, La Fabrique.
A voir : l’interview - en trois parties - de Jacques Rancière sur Siné-Hebdo.
2 Messages de forum
Terreur et démocratie : qui terrorise qui ?
11 novembre 18:53, par Onmnia sunt communiaBillet documenté et convaincant.
Juste : si je comprends bien, la seule façon d’échapper à la fabrication du "monstre" est le mouvement d’ampleur ? Une grève massive pour seule voie ? Parce que dans ce cas, au regard de ce que je vois autour de moi, on est pas sorti de l’auberge…
Terreur et démocratie : qui terrorise qui ? 11 novembre 19:14, par Quadruppani
Qu’on ne soit pas pas près de sortir de l’auberge capitaliste alors même qu’elle devient chaque jour moins habitable, et que seul un mouvement de grande ampleur en forcera les portes avec assez de puissance pour ne pas nous y faire retourner par la fenêtre, c’est une évidence. Que ce mouvement se fasse attendre c’est le moins qu’on puisse dire. Cela n’empêche pas les réfractaires à l’ordre mondial de se chercher, de (se) trouver, d’élaborer ensemble des stratégies pour échapper à la transformation en monstres et construire des ébauches d’autres modes d’être au monde, d’agir sur lui et d’y vivre. A propos de stratégies, tout ce qui tourne en dérision le pouvoir est le bienvenu (j’aime bien par exemple l’armée des clowns ou les raids d’entarteur(s)) mais on ne peut évidemment se cantonner dans la dérision. On peut aussi réfléchir à la notion de sabotage (ça ne veut pas dire forcément casser ou bloquer, ça peut vouloir dire détourner), au combat pour la décolonisation des imaginaires et la réappropriation de grands récits. On peut faire un tas de choses, quand on commence à se rencontrer. Il ne manque pas d’occasions de réfléchir ensemble. Par exemple, celle-ci, où je serai :
Intervento - Luttes autonomes Italienne des 70’s
Vendredi 13 novembre à 19h30 + apéro à la Coordination des Intermittents et Précaires, 14-16 quai de Charente, Métro Corentin Cariou à Paris
Mise en scène (en lectures, films, chansons...) sur les mouvements sociaux autonomes qui ont bouleversé l’Italie pendant les années 70 : luttes dans les usines, quartiers, prisons, occupations de logements et auto-réductions, féminisme, radio libres, action directe, groupes en armes et illégalisme...
Suivie d’une discussion sur ce que ces fragments d’histoires, leurs failles, leurs passions et leurs forces peuvent faire émerger dans des stratégies de lutte aujourd’hui.
-
Voir en ligne : http://quadruppani.blogspot.com/
À l'affiche !
Source : sur ARTICLE XI
jeudi 5 novembre 2009
Eau : repenser le débat public-privé
La France organisera en mars 2012 le 6e Forum mondial de l’eau à Marseille. Une manifestation contestée par les défenseurs de l’eau « bien commun », qui reprochent au Conseil mondial de l’eau, organisme privé, de prôner sa marchandisation. Le débat ne fait que commencer. Mais si les grandes coalitions qui militent sur les cinq continents en faveur d’une gestion publique, équitable et soutenable de l’eau comptent dans leurs rangs activistes, syndicats, collectivités et entreprises publiques, fondations privées, ONG, églises etc., en France, l’Etat, les collectivités, syndicats, scientifiques et ONG soutiennent majoritairement les thèses des tenants de la gestion « publique-privée » de l’eau, et les trois entreprises françaises, leaders mondiaux du secteur, qui en sont les fers de lance. Une situation paradoxale qui appelle à approfondir l’analyse politique des fondements de la marchandisation de l’eau, qui va revêtir des formes nouvelles, d’une ampleur encore sous-estimée. Table des matières L’école française de l’eau à l’offensive Etat, collectivités locales et opérateurs privés : la grande équivoque « L’action publique pragmatique » Des multinationales compradores L’instrumentalisation des institutions financières internationales La corruption dans le secteur de l’eau La « responsabilité sociétale » des entreprises Vers une gestion publique et progressiste de l’eau en Europe En France, la recherche sur la question de l’eau demeure majoritairement le fait d’acteurs qui adhèrent peu ou prou à une idéologie qui érige la gestion « publique-privée » (entendre la gestion privée...), de l’eau comme horizon indépassable de notre temps… Logique quand on connaît l’emprise qu’exercent depuis des lustres les trois entreprises françaises, leaders mondiaux du secteur, sur tous les maillons institutionnels de la « chaîne de l’eau ». Cette autre exception française appelle donc à questionner les fondements théoriques d’une « Ecole française de l’eau », dont les élites politiques et économiques hexagonales considèrent qu’elle constitue un atout majeur, à l’heure de la mondialisation et de la nouvelle « croissance verte ». De nombreux travaux de recherche, rapports ou initiatives, qui ne sont connus que des « professionnels » de l’eau, peuvent ainsi alimenter la réflexion des citoyens qui récusent la « fatalité » de la marchandisation d’un bien commun essentiel. L’enjeu de cet approfondissement théorique est capital : il décidera de l’hégémonie technique et culturelle sur la question de l’eau à l’horizon des toutes prochaines années. L’école française de l’eau à l’offensive Le Conseil mondial de l’eau (CME) organisait du 14 au 16 octobre 2009 à Marseille son assemblée générale, lors de laquelle il devait renouveler son organe de direction, le « Bureau des gouverneurs ». M. Loïc Fauchon, président d’une filiale de Veolia, la Société des eaux de Marseille, était tout d’abord reconduit à la tête de l’organisation. Pour faire pièce à la critique récurrente de voir un organisme privé exercer des prérogatives dont ses opposants demandent depuis plusieurs années qu’elles soient imparties à l’ONU, le CME, au terme d’une intense campagne de lobbying, a obtenu que l’Unesco, la FAO et l’UN-Habitat, trois agences onusiennes, rejoignent ses rangs. Mme Chantal Jouano, secrétaire d’Etat française à l’Ecologie, signait par ailleurs une convention-cadre officialisant l’organisation dans la cité phocéenne de cette grand-messe triennale, et soulignait la « lourde responsabilité » de la France. « On a un devoir d’excellence, une obligation de résultat, il faut qu’on franchisse un pas supplémentaire », martelait-elle, rappelant que « chaque 17 secondes, un enfant meurt de l’eau sale ». Le dernier Forum mondial, qui a rassemblé plus de 25 000 participants à Istanbul en mars 2009, s’était clos sur une « déception », la déclaration finale stipulant que l’accès à l’eau potable et à l’assainissement est un « besoin humain fondamental », et non pas un « droit ». Mme Jouanno n’avait alors pas caché cette déception. D’où sa volonté de ne pas « lâcher sur ce principe » : « J’ai conscience des difficultés politiques d’un droit d’accès à l’eau », mais « nous ne ferons pas l’impasse », a-t-elle insisté, car « le Forum se prête à des gestes forts ». Pour « plus d’efficacité », le CME annonçait aussi la mise en place, pour la première fois, d’un comité chargé de piloter la préparation de « Marseille 2012 », doté d’un budget de 38 millions d’euros. Il va notamment « instaurer un dialogue entre acteurs — pouvoirs publics, industriels, ONG... — en amont de la manifestation, sur le mode du “Grenelle” de l’environnement ». « Le vrai Forum ne va pas se jouer uniquement en 2012, il commence dès maintenant, il faut que pendant trois ans la question de l’eau soit débattue dans tous les pays », a souhaité Mme Jouanno. Le but est de sensibiliser le public, de « provoquer une véritable mobilisation citoyenne », selon le sénateur-maire (UMP) de Marseille, M. Jean-Claude Gaudin. Enfin, pour parfaire le dispositif, M. Jean-François Legrand, sénateur et président du Conseil général (UMP) de la Manche, président du Cercle français de l’eau, une association qui regroupe des élus de toute obédience et les trois entreprises françaises leaders mondiaux du secteur, était élu au « Board of governors » du CME. Après avoir présidé l’un des six groupes de travail du « Grenelle de l’environnement », dédié à l’eau et à la biodiversité, nul doute que M. Jean-François Legrand ne mobilise son impressionnant carnet d’adresses pour convaincre notamment les ONG françaises investies dans la défense de l’environnement de participer aux travaux du prochain « Marseille 2012 » … Face à cette offensive sans précédent, les mouvements qui s’opposent à une marchandisation croissante de la gestion de l’eau, et reprochent au Conseil mondial de l’eau d’en faire le lit, gagneraient dans la période à réinterroger les fondements théoriques d’une logique libérale dont les ressorts sont parfois surprenants. Etat, collectivités locales et opérateurs privés : la grande équivoque Dans un article publié en 2002 dans la revue Flux, Mme Christelle Pezon, maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), analysait « la dérégulation discrète de la distribution d’eau potable en France et l’émergence d’un nouvel acteur collectif, les abonnés ». La conclusion de cet article, consultable ci-après, met à mal quelques idées reçues, et insiste sur l’importance d’analyser dans une longue période historique les relations ambigües entre l’Etat, les collectivités locales et les grands opérateurs privés du secteur de l’eau, dont ces derniers ont tiré le plus grand profit : « La dérégulation de la distribution de l’eau est l’aboutissement d’un long combat entre l’Etat et les collectivités locales, dont l’enjeu était de faire évoluer le service d’eau d’un modèle de gestion non marchand vers un modèle de gestion marchand. (…) Dans le processus de régulation à trois en vigueur jusqu’à la déréglementation du prix de l’eau, les opérateurs ont par ailleurs su faire prévaloir auprès de l’Etat le bénéfice que ce dernier pouvait retirer de la présence d’opérateurs nationaux pour opérer une rationalisation technique que les 36 000 communes contrariaient. » La dérégulation discrète de la distribution d’eau potable en FranceL’analyse de Mme Pezon ouvre ainsi des perspectives insoupçonnées : les grandes entreprises privées du secteur de l’eau sont-elles des entreprises « privées », ou ne sont-elles pas plutôt à cette aune des entreprises « nationales », figures abouties d’un « capitalisme à la française », qui continue à marier allègrement ultra-libéralisme et brutal interventionnisme étatique ? Comment refonder une théorie de l’action publique dans le domaine des services en réseau, quand des stratégies d’acteurs aussi complexes témoignent que l’activité des opérateurs privés participe pleinement des politiques de modernisation et de rationalisation impulsées par l’Etat ? Cette analyse publiée en 2002 demeure par ailleurs d’une brûlante actualité, au regard du projet de réforme radicale de l’architecture territoriale française que le gouvernement de M. François Fillon vient de rendre public. « L’action publique pragmatique » Dans un autre article publié en 2009, M. Dominique Lorrain, directeur de recherches au CNRS, le meilleur spécialiste français de l’économie des services en réseau, analyse pour sa part « La gestion des biens publics et ses passions ». Egratignant là encore nombre d’idées reçues. On m’objectera que M. Lorrain n’est pas réputé être un farouche partisan de la gestion publique. C’est précisément à ce titre que ses analyses méritent réflexion, sauf, là encore, à faire le lit de la marchandisation en se trompant de cible… « (…) Des firmes privées interviennent dans le secteur de l’eau mais revient en permanence l’interrogation pour savoir si un système public ne serait pas préférable. Ces firmes opèrent à partir de contrats locaux ajustés à des situations diverses, le système est donc moins lisible que dans un schéma national ; pointe régulièrement l’idée d’un prix unique ou d’un régulateur qui cadrerait les choses. Les consommateurs semblent satisfaits, divers sondages le montrent ; il est répondu en mobilisant un économiste célèbre “qu’il n’y a pas plus heureux qu’un consommateur ignorant.” Les élus, dans l’ensemble, accordent leur confiance aux opérateurs ; ils le manifestent par l’absence de graves crises, ce qui est un signe dans un pays fonctionnant souvent sur le registre de l’affrontement, et surtout par le renouvellement des contrats ; les critiques y voient un témoignage du poids de l’oligopole et de la capture des élus. Les comparaisons de prix au niveau européen classent la France à un niveau satisfaisant, ces résultats sont établis depuis près de dix ans ; ils s’améliorent, mais va-t-on rétorquer “ces prix masquent des rentes et ils pourraient être bien plus bas.” (…) L’économie de la gestion déléguée relève d’une logique coutumière, proche de la common law. Le schéma est inductif et cela a des conséquences. La compréhension d’ensemble à partir des décisions de jurisprudence se fait moins aisément qu’avec une grande loi. Il n’y a pas un moment fondateur, propre à marquer les esprits, mais quelques textes étalés sur le très long terme. Dans un pays marqué par un Etat puissant et interventionniste, la gestion déléguée s’est développée comme auxiliaire des collectivités locales. Or ces dernières n’ont acquis leur autonomie que récemment avec les lois de décentralisation. Autrement dit, les firmes de gestion déléguée, dans les services urbains, ont été les auxiliaires d’un acteur longtemps positionné en bas de la hiérarchie des acteurs publics, après l’Etat et les firmes publiques nationalisées. Cette place des acteurs exprimait une manière de penser l’action publique : plutôt planifiée, plutôt mue par un principe hiérarchique, plutôt relevant d’une autorité de type command-control. Par rapport à cette lecture dominante, l’action publique pragmatique se trouvait décalée et sa théorie n’a jamais été développée. Les grands programmes de nationalisation ont été fondés sur des débats politiques et économiques qui justifiaient l’interventionnisme public. L’économie de la gestion déléguée s’est développée, elle, par la petite porte. Le gouvernement local et la gestion déléguée sont coutumiers, pragmatiques, orientés problèmes et pas théorisés. Ils sont minoritaires dans le paysage des idées et incompris car nous sommes des cartésiens, souvent des interventionnistes. Collectivement nous sommes mal à l’aise avec un système qui ne relève pas de quelques figures simples. Cet écart impensé pèse en permanence sur l’interprétation spontanée des pratiques. Nombre d’intervenants dans le débat public projettent la grille de lecture dominante : étatique. De leurs attentes insatisfaites, des différences observées, ils déduisent des déviances. Seuls les acteurs locaux voient bien que le système délivre les services attendus. Mais ces observations éparses ne font pas système. Ce qui manque au fond c’est une grammaire simple permettant de penser et de décrire cette autre manière de faire de l’action publique. » « L’action publique pragmatique »Des multinationales compradores Dans un article publié en septembre 2009 par la revue Hérodote, Mme Aziza Akhmouch, docteur en géopolitique, enseignant à l’Université Paris VIII, analyse longuement les déboires rencontrés par les multinationales de l’eau en Amérique du sud, et plus précisément, l’exemple de l’échec de Suez à Cordoba en Argentine. Ici aussi, à rebours d’une « doxa altermondialiste » parfois sommaire, Mme Akhmouch décrit longuement les fortes interactions entre les complexes enjeux de pouvoirs locaux et le « procès » intenté aux « multinationales compradores », qui se traduira par leur départ, après des années de conflit. « De l’utilité politique de l’accusation de pillage »Pourquoi inciter à cette lecture qui en chagrinera plus d’un(e) ? Là encore il conviendrait de ne pas faciliter la tâche aux dites « multinationales compradores », qui ont depuis lors théorisé cet échec, aux fins de s’exonérer de toute responsabilité, renvoyée à des systèmes et des pratiques politiques exotiques, « archaïques et inefficaces ». A contrario les tenants d’une gestion publique de l’eau bien commun, doivent aussi s’interroger sur la responsabilité des acteurs publics et gouvernements qui délaissent les populations dont ils ont la charge et leur enjoindre de remplir leurs obligations. Faute de quoi les tenants de la marchandisation s’engouffrent par trop aisément dans la brèche, et multiplient les opérations de propagande, sans s’embarrasser de subtilité superflue… L’instrumentalisation des institutions financières internationales L’un des plus importants relais des opérateurs privés dans le domaine de l’eau, l’Aquafed, vient de réitérer l’un de ses exercices favoris, et d’instrumentaliser les conclusions d’un rapport publié par la Banque mondiale. L’Aquafed présente donc sous le meilleur jour le rapport « Public-Private Partnerships for Urban Water Utilities » (Philippe Marin, World Bank, PPIAF, Trends & Policy options n°8, 2009), publié en février 2009 [1]. L’argumentaire, à l’intention des « décideurs », est impressionnant : « AquaFed est une fédération internationale des opérateurs privés de services d’eau. Ouverte aux sociétés et aux associations de sociétés de toutes tailles et de tous pays, elle a pour but de contribuer à résoudre les problèmes de l’eau en apportant le savoir-faire et l’expertise du secteur privé à la communauté internationale. Elle rassemble plus de 300 sociétés qui alimentent en eau potable des centaines de millions de personnes dans 40 pays. Selon un rapport de la Banque mondiale, plus de 25 millions de personnes, dont beaucoup de pauvres, ont accédé aux réseaux d’eau potable grâce à des entreprises privées, ce dont se félicite Aquafed. » Ce rapport, annoncé en mars 2009 au Forum Mondial de l’Eau d’Istanbul, vient compléter un travail statistique approfondi publié plus tôt dans l’année [2]. Pour AquaFed, ce rapport montre que les opérateurs privés locaux et internationaux apportent en moyenne beaucoup plus aux populations et aux gouvernements des pays en développement que ce qui est communément admis [3]. Selon ce rapport, les opérateurs privés agissant par délégation des pouvoirs publics : - contribuent significativement aux Objectifs du Millénaire pour le Développement et au progrès de l’accès à l’eau potable dans les pays en développement [4] , en particulier pour les populations pauvres [5]. - améliorent le fonctionnement de l’alimentation en eau potable et en particulier la continuité du service en accroissant le nombre d’heures quotidiennes de fourniture de l’eau. - améliorent considérablement l’efficacité opérationnelle du service de l’eau : réduction des fuites dans les réseaux, recouvrement des factures, accroissement de la productivité, etc. - n’entraînent pas de prix plus élevés que la gestion publique à conditions équivalentes. - stimulent par leur présence les progrès dans les territoires voisins. Les résultats chiffrés d’amélioration de l’accès à l’eau potable sont particulièrement impressionnants, estime AquaFed : les trente-six principaux contrats en Afrique, Amérique Latine et Asie ont été étudiés en détail par la Banque. Ils alimentaient initialement 48 millions de personnes. La gestion par des entreprises privées a permis en une dizaine d’années à environ 25 millions de personnes, de gagner un accès fiable aux réseaux d’eau potable soit une croissance de 50 % [6] du nombre de bénéficiaires du service public de proximité. Pour AquaFed, ces bons résultats expliquent la croissance régulière du nombre d’autorités publiques qui font appel à des opérateurs privés pour la gestion de leur service d’alimentation en eau potable dans les pays en développement. Cette croissance a été mesurée par le rapport de la Banque mondiale (cf. graphe ci-dessous). Dans le cadre des contrats identifiés dans le rapport, la population directement alimentée en eau par des opérateurs privés a cru régulièrement de quelques millions depuis 1991 jusqu’à dépasser 160 millions de personnes en 2007. Depuis quelques années cette croissance est principalement attribuable aux opérateurs issus des pays concernés [7]. Le rapport de la Banque mondiale estime qu’environ 7 % de la population urbaine des pays en développement est alimentée aujourd’hui quotidiennement en eau par des entreprises privées [8]. Population urbaine alimentée par des opérateurs privés dans les pays en développement.(Graphique AquaFed reproduisant les données du rapport de la Banque mondiale) Nota : seuls les contrats de long terme relatifs à la distribution de l’eau jusqu’aux utilisateurs connectés à un réseau sont pris en compte — les contrats de gestion des usines de traitement d’eau potable sont exclus. » (Légendes Aquafed). Il faut connaître l’existence et les travaux de l’ONG Corporate Europe Observatory, basée à Bruxelles, pour savoir que cette étude a été réalisée par M. Philippe Marin, un ancien du secteur privé qui travaille depuis 2001 pour une agence de la Banque Mondiale nommée la PPIAF, pour Public Private Infrastructure Advisory Facility. Cette agence travaille depuis des années, comme son nom l’indique, à la promotion exclusive des Partenariats Public Privé (PPP), situation que Corporate Europe Observatory a dénoncé avec un certain nombre d’autres organisations. Cette étude a par ailleurs fait l’objet d’une analyse très critique effectuée par des chercheurs de l’université de Greenwich. La corruption dans le secteur de l’eau Après les envolées lyriques d’Aquafed, on prendra aussi connaissance avec un vif intérêt du rapport 2008 de Transparency International sur la « Corruption dans le secteur de l’eau »... La corruption dans le secteur de l’eau. Rapport 2008 - Transparency InternationalLa « responsabilité sociétale » des entreprises Par un communiqué en date du 19 octobre 2009, l’Association française de normalisation (Afnor) annonçait, « qu’initiée en 2005, la norme ISO 26000 entre aujourd’hui dans sa phase finale. Le futur texte de cette norme est mis à disposition de tous pour consultation publique sur le site d’Afnor. Jusqu’au 14 décembre, entreprises, pouvoirs publics, syndicats, associations, consommateurs... peuvent faire part de leurs commentaires qui seront examinés par les experts de la commission de normalisation d’Afnor. Les commentaires retenus seront défendus au sein de la commission internationale de l’ISO (organisme international de normalisation). » Et d’inviter à découvrir la première norme de responsabilité sociétale des organisations. L’Afnor propose aussi de participer à la réflexion sur cette norme, qui fait l’objet d’une consultation publique jusqu’au 14 décembre 2009. L’Afnor ne tarit pas d’éloges sur la norme ISO 26000 : « La norme ISO 26000 a pour objectif de définir et de clarifier le concept de responsabilité sociétale et de le rendre applicable à tout type d’organisation (entreprises, collectivités territoriales, syndicats, associations....). Elle repose sur deux fondamentaux qui sont d’une part, la volonté de l’organisation d’assumer la responsabilité des impacts de ses activités et de ses décisions sur l’environnement et la société et, d’autre part, d’en rendre compte. Elle aborde sept questions centrales : La gouvernance des organisations ; Les Droits de l’Homme ; Les conditions et relations de travail ; L’environnement ; Les bonnes pratiques des affaires - y compris la lutte contre la corruption ; Les questions relatives aux consommateurs ; L’engagement sociétal. L’ISO 26000 est élaborée au sein de l’ISO, l’organisation internationale de normalisation, par plus de 500 experts représentants 90 pays et une quarantaine d’organisations internationales (l’organisation internationale du Travail-OIT, Pacte Mondial, l’organisation de coopération et de développement économique - OCDE, Global Reporting Initiative-GRI...). La commission française représentée par AFNOR rassemble plus d’une centaine d’organisations (entreprises, pouvoirs publics, associations, syndicats, représentants des consommateurs...). Après la clôture de l’enquête, le 14 décembre 2009, la commission française de normalisation d’AFNOR analysera les commentaires et décidera de ceux qui seront défendus au niveau international. La sortie de l’ISO 26000 est prévue pour fin 2010. » On rappellera que l’Afnor comme l’ISO sont des organismes privés. On prendra dès lors connaissance avec le plus grand intérêt du communiqué diffusé dès le 10 février 2009 par Suez environnement, intitulé « La responsabilité sociale et environnementale de Suez Environnement : un processus de concertation au service de la stratégie de développement de l’entreprise », qui développe et articule très clairement les fondements de la nouvelle doctrine de l’entreprise multinationale… La responsabilité sociale et environnementale de Suez environnement - février 2009Vers une gestion publique et progressiste de l’eau en Europe Fort heureusement on trouvera aussi des motifs d’espérer en prenant connaissance du contenu de la brochure que viennent de co-éditer Corporate Europe Observatory et le Transnational Institute, dans laquelle sont présentés quelques exemples remarquables d’une gestion publique et progressiste de l’eau en Europe. Vers une gestion publique et progressiste de l’eau en EuropeQuoique partiels et hétérogènes ces documents illustrent bien l’ampleur des questionnements que doivent aujourd’hui affronter les mouvements engagés en faveur d’une gestion publique de l’eau, questionnements cruciaux dans la perspective du 6ème Forum mondial de l’eau qui se tiendra à Marseille en mars 2012. Marc Laimé, Le Monde Diplomatique Notes Notes du communiqué de l’Aquafed, relatif au rapport de la Banque mondiale saluant les réalisations du secteur privé en matière d’accès à l’eau : [1] « Public-Private Partnerships for Urban Water Utilities », Philippe Marin, World Bank, PPIAF, Trends & Policy options n°8, 2009 [2] « Does Private Sector Participation Improve Performance in Electricity and Water Distribution ? », Katharina Gassner, Alexander Popov, and Nataliya Pushak, Woirld Bank, PPIAF, Trends and policy options n° 6, 2009. [3] Rapport BM Page 6 : « the analysis of the four dimensions of performance (access, quality of service, operational efficiency, and tariff levels) suggests that the overall performance of water PPP projects has been generally quite satisfactory. » [4] Rapport BM page 64 : « Still, many PPP projects did achieve significant improvements in water and sewer coverage. This study found that since 1991, PPP projects in developing countries have provided access to piped water for more than 24 million people (see appendix B). » [5] Rapport BM Page 134 : « There is circumstantial evidence that poor households significantly benefited from the increased access and reduced water rationing that was achieved by a significant number of PPP projects. This was notably the case in cities with high poverty rates, and where access was improved significantly by expanding the water network to poor neighborhoods that were previously unserved, as in Côte d’Ivoire ; Senegal ; Cartagena, Barranquilla,and Monteria (Colombia) ; Guayaquil (Ecuador) ; Manila (the Philippines) ;and even La Paz–El Alto and Buenos Aires (Argentina). » [6] Calcul AquaFed à partir des annexes A et B du rapport Banque mondiale. [7] Rapport BM Page 9 : « Some 90 percent of the growth in the number of people served by PPP projects since 2001 is due to private operators from developing countries. » [8] Rapport BM page 1
mardi 3 novembre 2009
Sur le suicide
J'aurais bien partager un dessin réalisé à l'encre sur le sujet mais ne sais pas par où commencer. Depuis 40 ans, j'entends parler de suicide à la maison, en cour de récré… les amis d'amis qui n'a pas son suicidé dans le placard? Est-ce le travail…? où la raison obscur d'une auto destruction avancée ; une décomposition traduite à travers une progression. Quelles marges à l'action?
Mois j'préfère dessiner et même là comment ne pas blesser où contrarier?
Le travail est une bonne raison? C'est une expérience, d'ailleurs un être émancipé devrait avoir le pouvoir d'y renoncer. Et là même la solution… : collective ou individuelle?
Parfois je revois des visages, des figures.
Je ne sais toujours pas comment partager mon dessein
Cela peut toujours être pire !
Là aussi y'aurais de quoi dire
J'ai à côté un liaison sociales n° 86, référence pour DRH de novembre 2007 sur la violence au travail. C'est pas du neuf,… pour d'autre c'est plus simple de mourir en exil sur le chemin des migrations. Il y aura toujours de bons sujets d'informations, lesquelles remontent à la surface de temps en temps, servent aussi d'exemple, d'argument et de référence au passage d'une crise comme on en trouve à tous les échelons sur les contradictions. Au Japon, modèle économique dans les années 80, féodalité de l'entreprise organisée selon une hiérarchie qui demande soumission et dévouement des subalternes, le suicide est un honneur pour le vassal qui à faillit. On parle des victimes du travail, mais les victimes du capital agonisant restent parfois en vie, détruites. Les pertes sèche pour l'humanité d'un fils crucifié ou le calcul probant, très malthussien d'une minorité (il faut le dire) de profiteurs et d'assassins. C'est peut-être ça le travail, à travers la mutation de l'outil, l'homme en tant que tel doit s'adapter. Le prix d'un ouvrier avec plus de 2 millions de chômeurs en France est devenue bien plus difficile à négocier.
Rejeter le crédit sur quelqu'un est une solution mais le terrain est glissant.
Comme le chantait Jacques Brel : "Au suivant…"
Ben en attendant mon dessin restera dans un coin
evgueni, l'En Dehors (http://endehors.org/news/sur-le-suicide)
dimanche 1 novembre 2009
Pollution nanotechnologique et conditions préalables à la fabrique du consentement
Le 3 novembre prochain, le débat national sur les nanotechnologies abordera à Bordeaux les questions des process industriels et de la protection des travailleurs. Ce sont là des questions majeures, parmi les plus cruciales de ce débat, tant les enjeux soulevés et nombre de personnes concernées sont importants.
En effet, avec l’essor des nanotechnologies, de plus en plus de travailleurs sont exposés aux nanoparticules et nanomatériaux, au sein de laboratoires de recherche et de sites industriels. Tous les secteurs de production sont concernés : bâtiment, automobile, aéronautique, textile, énergie, électronique, médical, agro-alimentaire, etc. Au total, ce sont plusieurs centaines de milliers de tonnes de nanoparticules qui sont déjà fabriquées en France.
Or si les risques causés par les nanoparticules et nanomatériaux sont encore mal connus et demandent à être étudiés de façon approfondie, un nombre croissant d’études (1) font état de premiers résultats préoccupants. Les propriétés nouvelles des nanoparticules et nanomatériaux qui sont à l’origine de leur exploitation industrielle sont aussi facteurs de risques sanitaires. Certains types de nanotubes de carbone pourraient par exemple entraîner des dégâts pulmonaires comparables à ceux causés par l’amiante (2). La santé des travailleurs exposés aux nanomatériaux est donc menacée.
En complément aux différentes recommandations et mesures déjà proposées ou prises par les acteurs mobilisés sur cette question (voir synopsis plus bas), VivAgora émet les préconisations suivantes :
• En matière de recherche, il est nécessaire, mais pas suffisant, d’accroître les financements à destination des recherches toxicologiques sur les nanomatériaux et leur impact sur la santé et l’environnement. Il s’agit également :
d’orienter prioritairement les recherches sur les nanomatériaux auxquels les travailleurs sont le plus exposés et dont l’exposition est soupçonnée d’être la plus dommageable pour la santé (par inhalation).
de réfléchir aux solutions à mettre en place pour accélérer la transmission des résultats des recherches auprès des services sanitaires afin qu’ils puissent prendre les dispositions nécessaires au plus vite – qu’il s’agisse de la mise au point ou à jour de réglementations ou de mesures de protection. Le corpus de connaissances évolue en effet rapidement : les préconisations des rapports publics sont souvent décalées dans le temps par rapport aux articles scientifiques disponibles, qui sont eux-mêmes publiés avec un décalage parfois substantiel par rapport à l’obtention des résultats qu’ils relatent. A titre d’exemple, les trois articles scientifiques (3) concluant que certains types de nanotubes de carbone entraînent des effets biologiques comparables à ceux provoqués par l’amiante n’ont pu être intégrés et analysés dans les rapports des autorités administratives françaises (voir encadré) parus également en 2008 et qui constituent des références pour les acteurs français.
• En ce qui concerne la sensibilisation des travailleurs et personnes concernées (partenaires sociaux, médecins du travail, étudiants et chercheurs, services d’intervention d’urgence, etc.) aux risques connus et éventuels, la mise à disposition d’informations est certes indispensable. Pour autant, ce n’est pas parce que l’information existe qu’elle parvient jusqu’à sa cible, et ce n’est pas parce qu’elle y parvient qu’elle est nécessairement adaptée, assimilée, ou encore prise en compte. Les documents d’information pour « sécuriser » la production et l’utilisation des nanomatériaux publiés ou en cours d’élaboration (par la direction générale des entreprises, l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), le programme européen Nanosafe …) ont le mérite d’exister, mais les mesures de protection doivent maintenant être déclinées et appliquées de manière opérationnelle et ce sans attendre la confirmation des risques supputés - sans quoi la précaution des personnes sur le terrain restera lettre morte.
• Enfin, du côté des employeurs, il s’agit d’obtenir des industriels qu’ils respectent les règles du jeu de la déclaration obligatoire des nanomatériaux que leurs travailleurs manipulent prévue par la loi d’ici un délai de deux ans. La mise en œuvre de cette déclaration obligatoire sera en effet essentielle pour savoir quels nanomatériaux sont produits / transformés / manipulés / utilisés / stockés / éliminés, sous quelle forme, en quelle quantité, et selon quels procédés. Cette information n’est aujourd’hui pas disponible, alors qu’elle est déterminante :
d’une part pour que les autorités sanitaires soient en mesure d’intervenir afin de protéger les travailleurs en contact avec des nanoparticules/matériaux dangereux pour leur santé
d’autre part, pour tenter, à moyen et long terme, de mettre à jour les possibles liens de cause à effet entre des expositions à certaines nanoparticules/nanomatériaux et des maladies ou pathologies en découlant - ce qui suppose également de surveiller l’état de santé des travailleurs en contact avec des nanomatériaux, ainsi que le réclament à juste titre France Nature Environnement et les syndicats.
Cependant, l’absence de transparence des employeurs déjà soulignée par la 2ème chronique « Nanos & nous » est ici à prévoir. Leur frilosité à communiquer ce genre de données s’explique par leur souci de sauvegarder le secret industriel, et par leur crainte de voir leur responsabilité engagée si les nanomatériaux qu’ils manipulent entraînent des pathologies chez leurs salariés ou des dommages environnementaux. Des mécanismes incitatifs sont donc à inventer ; des sanctions en cas de refus de coopérer sont également à définir, le tout en prenant en compte la diversité des acteurs industriels concernés (grands groupes ou PME, sous-traitance, etc.)
Pour chacun de ces aspects, l’inclusion de toutes les parties prenantes est une condition sine qua non d’une protection effective des travailleurs. Trop souvent les personnes directement concernées au niveau opérationnel ne sont pas associées aux dispositifs d’évaluation des risques ou d’élaboration des dispositifs de sécurité alors qu’elles détiennent des connaissances empiriques et « savoirs situés » et sont au final celles qui sont exposées et qu’il s’agit de protéger. Dans cet esprit, le spectre des acteurs à mobiliser est très large, et comprend les travailleurs, étudiants, chercheurs, partenaires sociaux, comités d’hygiène, de sécurité, et des conditions de travail (CHSCT), médecins et inspecteurs du travail, DDASS, DDTEFP, mutuelles, ainsi que les élus locaux, les associations d’habitants des sites de production, traitement, stockage ou élimination de nanoparticules / nanomatériaux, etc. Un chantier d’envergure donc, qui nécessitera au-delà de la réunion de Bordeaux, la mise en place d’un processus innovant, pluraliste, et de long terme.
(1) Voir notamment les listes de publications scientifiques sur les risques des nanotechnologies compilées par l’International Council On Nanotechnology ICON, le Project on Emerging Nanotechnologies, et Nano Citizen Engagement Organization
(2) Voir notamment les résultats publiés dans la revue Nature Nanotechnology par l’équipe de Ken Donaldson à Edimbourg, qui viennent confirmer de précédents travaux de chercheurs japonais parus dans The Journal of Toxicological Sciences en février
(3) Voir note (2)
Synopsis chronologique des prises de position d’acteurs français relatives à la protection des travailleurs vis-à-vis des nanoparticules et nanomatériaux
2007
En janvier 2007, la CFDT Grenoble a formalisé un ensemble de préconisations présentées lors des tables rondes réalisées à la Cité des sciences et de l’industrie .
En août, Vivagora signe, avec plus de quarante associations internationales de défense de la santé, de l’environnement, des consommateurs et des citoyens, un texte de référence appelant notamment à la « prévention de l’exposition du public et des travailleurs pour tout nanoproduit dont l’innocuité n’est pas démontrée » : "Principles for Nanotechnologies and Nanomaterials Oversight" .
2008
En juin 2008, le syndicat européen ETUC (European Trade Union Confederation) et la CES (Confédération Européenne des Syndicats) ont émis une résolution soulevant la complexité des problèmes posés par l’exposition massive des travailleurs à des substances aux propriétés inédites et ont demandé une mise en œuvre soignée du principe de précaution.
En octobre 2008, en France, les syndicats CGT, CFDT et CFTC ont émis des positions allant dans le même sens au cours de la séance sur la protection des travailleurs du NanoForum organisé à Paris par Vivagora et le CNAM.
Les pouvoirs publics français ont tenté d’apporter des réponses, mais les premières initiatives dans ce domaine n’ont pour l’instant pas de retombée concrète, du moins dans le court terme :
le Haut Conseil à la Santé publique (HCSP) a émis un avis (1) en janvier 2008 exigeant d’appliquer le principe de précaution.
la Direction générale du travail (DGT) a produit le 18 février 2008 une circulaire (2), mais cette dernière impute la responsabilité de la protection des salariés aux seuls employeurs.
l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (AFSSET), en juillet 2008, a jugé prudent de « déclarer les nanoparticules comme niveau de danger inconnu et les manipuler avec la même prudence que les matières dangereuses ». Elle préconise des principes de « nanosécurité » parmi lesquels une procédure nommée « STOP » pour « Substitution, Technologie, Organisation et Protection » comportant des préconisations très concrètes (3).
2009
(1) Avis relatif a « la sécurité des travailleurs lors de l’exposition aux nanotubes de carbone ». Saisine du 16 juin 2008 du directeur général de la Santé, 7 janvier 2009.
(2) Circulaire relative à la protection de la santé en milieu de travail contre les risques liés à l’exposition aux substances chimiques sous la forme de particules de taille nanométrique, 18 février 2008
(3) « Les nanomatériaux - Sécurité au travail » Rapport de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail AFSSET Juillet 2008
En savoir plus…
Outre les références listées en notes, on peut trouver des informations sur ce sujet dans les documents ci-dessous :
Benoît Hervé-Bazin, Nanoparticules : Un enjeu majeur pour la santé au travail ? EDP sciences, 2007
Ministère du Travail, des Relations sociales : Page « Nanomatériaux » du site « Travailler mieux – La Santé et la Sécurité au travail »
Nano Citizen Engagement Organization – Recensement d’articles et rapports anglophones relatifs à la santé et sécurité au travail et de protocoles et guides de « bonnes pratiques ».
Source : Vivagora
mercredi 28 octobre 2009
Microcrédit, commerce équitable et développement durable, instruments au service de l’ordre établi
Il n’est pas un jour qui passe sans entendre les hommes politiques, les institutions internationales, les économistes, les dirigeants d’entreprises, les ONG, les grands médias etc. vanter les mérites du microcrédit, du commerce équitable et du développement durable. De quoi s’agit-il ? Selon les tenants de ce paradigme, il s’agit de lutter contre la pauvreté, de rémunérer équitablement le producteur et de préserver les besoins des générations présentes et à venir. Mais en réalité, il ne s’agit là que d’un maquillage idéologique pour mieux masquer et perpétuer la brutalité des rapports sociaux de production de la société capitaliste.
Pour Jacques Attali, symbole vivant de l’opportunisme et du cynisme, ancien conseiller de Mitterrand et ami de Sarkozy, la lutte contre la pauvreté passe par le microcrédit. Attali le riche veut ainsi aider les pauvres ! Il fonde alors PlaNet Finance, une ONG internationale aux ramifications multiples et obscures, soutenue par une kyrielle de patrons et d’hommes politiques. Dans son conseil d’administration on trouve pêle-mêle Henri Lachmann Président du Conseil de Surveillance de Schneider Electric, Anne-Claire Taittinger Ancienne Présidente du Directoire du Groupe Taittinger, Bertrand Lavayssière Directeur Général de Global Financial Services ( Capgemini), Bernard Kouchner, Rachida Dati etc. Et comme présidents d’honneurs de ce groupe à but non lucratif, on peut citer Muhammad Yunus, Edouard Balladur, Thierry Breton, Michel Rocard etc. PlaNet Finance reçoit l’aide de multiples fondations dont celle de Bill Gates.
Jacques Attali, avec tout ces bourgeois derrière lui, peut « résoudre le problème de la pauvreté en généralisant la microfinance aux 500 millions d’entrepreneurs qui n’ont pas accès au crédit » (1). Pour éradiquer la misère, il faut transformer les pauvres en entrepreneurs, par la magie du microcrédit. Banquiers, experts et conseillers en microcrédit sont envoyés aux quatre coins de la planète pour accomplir cette noble mission. Mais ces études et ces conseils ne sont pas toujours prodigués gratuitement. Jacques Attali, en bon bourgeois, a réalisé en 1997 une lucrative étude sur le microcrédit pour le gouvernement angolais qui lui a rapporté 200 000 dollars. Il faut préciser que Pierre Falcone, poursuivi et condamné dans l’affaire Angolagate, n’est pas étranger à cette fameuse étude sur le microcrédit dans un pays en pleine guerre civile !
Jacques Attali est également président « d’Attali et Associés » célèbre et rentable cabinet de conseil international spécialisé dans l’ingénierie financière. Il est difficile de distinguer les deux structures. Car PlaNet Finance est, elle aussi, spécialisée dans le conseil aux fonds internationaux de micro crédit et dans la notation des organismes de microcrédit. On ne sait pas vraiment quand s’arrête le conseil payant et quand commence l’aide gratuite.
Mais le pape du micro crédit reste quand même Muhammad Yunus prix Nobel de la paix. Sa Grameen Bank est, elle aussi, soutenue par les multinationales comme Danone par exemple. L’engouement des grands groupes pour le microcrédit est réel. Car celui-ci est non seulement rentable, mais il est aussi et surtout au service du capital. Comme le précise Muhammad Yunus lui même « Le social-business est la pièce manquante du système capitaliste. Son introduction peut permettre de sauver le système » (2). Il s’agit donc de sauver le capitalisme ! Comment ? En exploitant les pauvres, de plus en plus nombreux, par le biais du crédit et des taux d’intérêt élevés. En effet ceux-ci varient entre 15 et 20 % et parfois beaucoup plus. Ces taux sont donc supérieurs à ceux appliqués par les banques traditionnelles. A l’asservissement du pauvre au patron, s’ajoute l’asservissement au banquier. Celui-ci n’hésite pas à pousser le pauvre, dans l’incapacité d’honorer sa dette, à contracter de nouveaux emprunts pour rembourser les premiers avec des taux encore plus élevés. L’exploitation n’a pas de limites ! Sur-exploité et sur-endetté, le pauvre au lieu de devenir petit entrepreneur, devient plus pauvre encore. Traqué par ses créanciers et ne pouvant plus rembourser, il va utiliser le suicide comme ultime moyen de protestation. C’est ainsi que des milliers de paysans indiens ont été poussés au suicide, entre autres, à cause du sur-endettement lié à des taux usuriers du microcrédit (3).
Alors pour éviter ces cas extrêmes et pour améliorer le sort des producteurs pauvres des pays du sud, on leur propose le commerce équitable. Il s’agit de rendre équitables les échanges internationaux, dans le cadre du capitalisme bien sûr. Comment ? « En garantissant les droits des producteurs et des travailleurs marginalisés, tout particulièrement au Sud de la planète » (4). ONG caritatives et humanitaires, organismes de labellisation, grands groupes de distribution et multinationales du Nord, dans un formidable élan de générosité, vont secourir les producteurs du Sud. Quelle époque formidable !
Nestlé, MacDonald’s, Carrefour, Leclerc etc. dont la violence sociale exercée sur leurs propres salariés est assumée ouvertement, sont eux aussi solidaires des petits producteurs ! Mais derrière cette « solidarité » se cache le profit. Pour les responsables des magasins Leclerc « le commerce équitable ne constitue qu’un marché émergeant. Avec les volumes, les fournisseurs vont pouvoir écraser leurs coûts de production et nous pourrons ainsi augmenter nos marges » (5). « Le commerce équitable, c’est d’abord du commerce », rappelle Catherine Gomy directrice qualité et développement durable chez Leclerc avant d’ajouter « On paie plus cher la matière première mais, pour nous, la marge est la même. C’est le consommateur qui paie la différence » (6).
Les grands groupes exploitent ainsi les sentiments altruistes des consommateurs pour s’engraisser un peu plus. Le commerce équitable leur permet également de redorer leur blason bien terni par la brutalité des rapports sociaux qu’ils entretiennent avec leurs employés.
Et le producteur du Sud que ces multinationales, ONG et autres organismes caritatives ou humanitaires du Nord veulent, vaille que vaille, aider que gagne-t-il dans ce commerce de l’équitable ? Pas grand-chose. Il doit se contenter de quelques miettes et supporter de surcroît toute une série de frais imposés par une horde d’intermédiaires parasites qui, comme des vampires, lui pompent ses maigres ressources. Au final, on arrive à cette étrange situation où « ceux qui travaillent ne gagnent pas et que ceux qui gagnent ne travaillent pas » (7).
Mais pour continuer à s’enrichir et pour perpétuer son système, la bourgeoisie exploite également et sans retenue la misère humaine et la misère écologique. Elle a inventé le concept du développement durable ou soutenable pour justement soutenir et faire durer son propre système, le capitalisme, premier et dernier responsable de la destruction de l’homme et de la nature : « un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » (8).
Grâce à sa puissance économique, elle impose sa vision sociale et écologique du monde : faire du profit tout en faisant croire qu’elle travaille à la sauvegarde des intérêts des générations actuelles et futures. Là encore les entreprises, petites et grandes, les gouvernements, les collectivités locales, les ONG, l’Union Européenne, l’ONU et ses institutions etc. tentent, chaque jour qui passe, de nous convaincre que la lutte contre la pauvreté et le salut de notre planète passent par le développement durable. Séminaires, colloques, conférences, rencontres internationales, forums, expositions, bref des manifestations en tout genre et en tout lieu se multiplient à travers la planète pour promouvoir le développement durable. Le Conseil mondial des entreprises pour le développement durable (WBCSD) qui regroupe 175 entreprises internationales participe lui aussi au « développement durable par la croissance économique, l’équilibre écologique et le progrès social ». Global 100, un cabinet américain de conseil en investissement spécialisé dans la gestion des risques non traditionnels, sélectionne et classe les 100 multinationales les plus engagées dans le développement durable. Il publie un rapport à l’occasion du forum économique mondial de Davos (9).
Toute cette agitation n’a qu’un seul but, masquer l’horrible réalité d’un système dont les lois et les mécanismes sont en profonde contradiction avec l’homme et son environnement. Et pendant que l’on s’agite autour du développement durable, plus d’un milliard d’êtres humains selon la FAO souffrent de la faim alors même que la production des richesses atteint des niveaux jamais égalés dans l’histoire de l’humanité (10). La finance globalisée spécule sur le blé, le riz, le maïs et autres denrées de première nécessité transformées en produits financiers permettant aux spéculateurs parasites de s’engraisser toujours plus. Les grands groupes industriels et bancaires distribuent sans scrupules dividendes et bonus par dizaines, par centaines de milliards d’euros à leurs actionnaires et « collaborateurs » tout en continuant à licencier par milliers leurs salariés. Le saccage de la nature et sa destruction systématique par les multinationales avides de profit et qui participent en même temps avec enthousiasme à la promotion du développement durable, se poursuivent inlassablement.
Microcrédit, commerce équitable et développement durable ne sont pour le système que des instruments qui lui facilitent grandement la réalisation de son seul et unique but, le profit. Ils lui permettent également de se perpétuer en le présentant paré de toutes les vertus : un capitalisme à visage humain ! Il ne s’agit en fait que d’un vulgaire maquillage sur un visage hideux, un masque derrière lequel se cache toute la laideur et toute la brutalité du capitalisme.
Mohamed Belaali, Le Grand Soir
Notes
(1) http://www.challenges.fr/magazine/c...
(2) Muhammad Yunus, « Vers le nouveau capitalisme », J C Lattès, 2008
(3) http://w3.cerises.univ-tlse2.fr/dow...
(4) Voici la définition « offocielle »du commerce équitable élaborée par quatre structures internationales ( (FLO, IFAT, NEWS, EFTA) : « Le commerce équitable est un partenariat commercial fondé sur le dialogue, la transparence et le respect, dont l’objectif est de parvenir à une plus grande équité dans le commerce mondial. Il contribue au développement durable en offrant de meilleurs conditions commerciales et en garantissant les droits des producteurs et des travailleurs marginalisés, tout particulièrement au Sud de la planète. Les organisations du commerce équitable (soutenues par les consommateurs) s’engagent activement à soutenir les producteurs, à sensibiliser l’opinion et à mener campagne en faveur de changements dans les règles et pratiques du commerce international conventionne ».
(5) Cité par Christian Jacquiau « Max Havelaar ou les ambiguïtés du commerce équitable », in Le Monde Diplomatique, seprembre 2007.
(6) http://www.lefigaro.fr/conso/2008/0...
(7) Manifeste du Parti Communiste, K Marx et F Engels.
(8) Définition de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement dans le Rapport Brundtland.
(9) Voir la liste http://www.global100.org/
(10) Rapport 2009 de la FAO ( Food and Agriculture Organization) ftp://ftp.fao.org/docrep/fao/012/i0...
lundi 26 octobre 2009
Les suicides au travail sont-ils statistiquement admissibles ?
« On se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs », assure, chiffre à l’appui, un statisticien à la retraite. Sous-entendu : pourquoi tout ce battage puisqu’il n’y a pas de problème particulier. Une analyse très managériale qui nie tout ce qui n’est pas chiffrable, quantifiable : le vécu même de dizaines de milliers de salariés. Réponse à cette tentative d’étouffer le débat sur les conditions de travail.
La tribune d’un ex statisticien de l’Insee, publiée dans La Croix et reprise sur la toile a relancé la polémique autour des suicides de France Télécom. « En 2007 (cela varie peu d’une année à l’autre), on avait pour la population d’âge actif (20 à 60 ans) un taux de 19,6 suicides pour 100 000 (1). Vingt-quatre suicides en dix-neuf mois, cela fait 15 sur une année. L’entreprise compte à peu près 100 000 employés. Conclusion : on se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs. Et, semble-il, moins qu’il y a quelques années. Il n’y a pas de « vague de suicides »… », explique René Pardieu. Le statisticien va plus loin, dénonçant implicitement l’instrumentalisation qui est faite de ces suicides par les syndicats, laissant entendre, à propos du stress qui les provoquerait, que « quand on se met à observer quelque chose, on le voit apparaître », et associant le débat sur les conditions de travail et le management qui s’est ouvert depuis plus d’un mois à un « délire » autour d’une exagérée « vague de suicides » : « Ici, ce n’est personne en particulier, mais le corps social qui délire : salariés, direction, ministre, syndicat, journalistes, commentateurs, vous et moi tous ensemble », écrit-il.
Bref, France Télécom serait, question suicide, en dessous des moyennes statistiques. René Pardieu érige cette moyenne en norme, tout ce qui ne la dépasse pas restant statistiquement normal, donc admissible voire acceptable. En est-il de même pour les accidents du travail, les discriminations à l’embauche ou le harcèlement sexuel ? Tant qu’ils restent dans la moyenne, ces problèmes n’existeraient donc pas. En parler reviendrait à « délirer ». René Pardieu reprend là la rhétorique du management « moderne » pour laquelle seuls les chiffres ont du sens : le ratio chiffre d’affaires/masse salariale, la marge opérationnelle, le temps passé à traiter la demande d’un client, la courbe de croissance de l’activité… Sans se préoccuper de l’activité réelle des salariés et des moyens qu’elle nécessite. Tout ce qui n’entre pas dans la case, le baromètre ou le tableau de bord est effacé, nié.
Comparer les 100.000 salariés de France Télécom à une population globale de 100.000 personnes est-il pertinent ? Évidemment non. « Les études statistiques et épidémiologiques qui visent à analyser le taux de suicide au sein du personnel d’une entreprise n’ont rien à voir avec une règle de trois aussi primaire et peu fondée ! En effet, tout statisticien connaît la complexité des comparaisons statistiques d’une population donnée à celle d’une population plus générale. Chacun sait que les taux de suicide sont très dépendants de l’âge, du sexe, de l’activité professionnelle. Aucune comparaison n’a de pertinence sans que l’on étudie la situation « toutes choses égales par ailleurs » », répondent, dans un communiqué commun, quatre organisations syndicales de l’Insee (CGT, CFDT, FO, Sud).
A ce petit jeu des chiffres et des moyennes, on pourrait également procéder au calcul suivant : la France compte 23,8 millions de salariés (Insee, 2008) et, au minimum, 400 suicides par an liés au travail (estimation de la Fédération française de santé au travail), soit 1,6 suicide lié au travail pour 100.000 salariés par an. France Télécom est donc bien au-dessus, même si l’on ne comptabilise que les suicides clairement liés au travail, soit par une lettre laissée par le défunt, soit parce que le drame s’est déroulé sur le lieu de travail.
A délirer autour de ces terribles gestes ultimes, on en oublie les autres signes extérieurs du « symptôme ». Un taux d’absentéisme deux fois plus fort à France Télécom qu’ailleurs (20 jours d’absence par salarié par an) ? Probablement dû à la paresse chronique des fonctionnaires. Quatre fois plus de démissions en quatre ans ? Mais mon bon Monsieur, c’est que le marché du travail se porte moins mal qu’on veut nous le faire croire, et les débouchés pour des « seniors » expérimentés et compétents sont nombreux, c’est bien connu. L’analyse de René Pardieu évacue tout ce qui n’est pas chiffrable, quantifiable, et résumé à des moyennes. Les rapports des médecins du travail ? Les expertises commandées par les Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) ? Les témoignages de salariés ? Autant de gens qui délirent, qui observent ou vivent des choses qui n’existent pas. Sans oublier quelques livres : « Travailler à en mourir » de Paul Moreira et Hubert Prolongeau, « Suicides et travail, que faire ? » de Christophe Dejours, « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés », de Marie Pezé, « Et pourtant je me suis levée tôt », d’Elsa Fayner, ou « Orange Stressé ». Tout cela n’entre pas dans la moyenne de René Pardieu.
« On passe très vite de la statistique au benchmarcking. C’est-à-dire, d’une pensée de médecin à une pensée de gestionnaire de populations. La comparaison conduit le médecin à considérer que le fait d’avoir près d’un quart des agents en état anxieux « certain » est dans l’ordre normal des choses. Ce qu’il en est de ces 25 % en difficulté ? Cela n’intervient pas : on est dans l’analyse statistique », expliquait le médecin du travail Philippe Davezies à propos de ces approches statistiques en matière de « bonne santé globale ». « Prenons l’exemple de la médecine vétérinaire. Elle privilégie effectivement le troupeau par rapport aux individus. Mais que penserait-on d’un vétérinaire qui affirmerait que tout va bien sous prétexte qu’un quart du troupeau seulement est atteint ?, illustre-t-il. Les salariés de France Télécom ne bénéficient même pas, pour René Pardieu, du statut de troupeau dont il faut prendre soin. « Les drames surviennent justement parce que certains sont particulièrement fragilisés par les évolutions, au moment où la majorité arrive à tirer son épingle du jeu, ou au moins à se préserver. C’est parce qu’il n’y a pas de réponse collective aux problèmes du travail qu’il y a des décompensations individuelles », rappelle Philippe Davezies.
Quelles sont les motivations du statisticien « honoraire » ? « Ce raisonnement tente de minimiser les dégâts considérables que produisent parmi les salariés les méthodes de gestion managériales actuelles et qui sont constatées par tous les professionnels de santé. Ses affirmations hâtives s’inscrivent bien dans la logique actuelle qui nie et banalise la maladie professionnelle, présentée comme la contrepartie inévitable du travail. De ce point de vue, la volonté de fiscaliser les indemnités d’accident de travail, de minorer l’impact de l’exposition à l’amiante, de valoriser le stress au travail, sont des tendances lourdes qui s’accentuent dans le discours public et qui sont fortement relayées ou suscitées par une pression idéologique qui ne doit rien au hasard », avancent les syndicalistes de l’Insee. Les tentatives de refermer le débat qui s’est ouvert sur la maltraitance au travail ne font que commencer. Ce sujet est bien trop encombrant pour les pouvoirs économiques et politiques en place.
Ivan du Roy, Bastamag
Un voile opportuniste glissé sur l’histoire de la seconde guerre mondiale
Certaines condamnations ne sont pas ingénues, et encore moins sincères. Tenter de présenter, soixante dix ans après, l’Union Soviétique, aujourd’hui disparue, comme la responsable du déclenchement de la seconde guerre mondiale obéit à des intérêts malsains mais elle n’a rien d’original. L’idée avait déjà été lancée en 1939, au moment où les nazis avaient fait irruption en Pologne, ce qui avait marqué le début de la pire conflagration de l’histoire de l’humanité.
Le prétexte avancé par les occidentaux pour lancer cette absurdité a été l’accord de non-agression signé entre Berlin et Moscou, que le gouvernement de Joseph Stalin avait accepté, au vu de l’invasion allemande en Pologne, afin de gagner du temps avant l’attaque des troupes fascistes, considérée comme inévitable, et qui, du reste, était considérée comme souhaitable par les grandes puissances capitalistes.
Ces historiens « innovateurs » et « honnêtes » ne semblent pas être au courant des erreurs graves et répétées commises par Washington, la Grande Bretagne et la France en ce qui concernait le réarmement allemand durant les années qui ont précédé la guerre. Ces pays y ont même contribué en leur fournissant des biens et des technologies.
Ces « illustres académiciens » n’ont pas non plus analysé la prétendue « neutralité » occidentale proclamée lorsque les phalangistes, appuyés directement par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, ont mené la guerre et vaincu les forces de la République Espagnole, ou encore lorsque Rome a envahi l’Ethiopie.
Ils ne tiennent pas non plus compte de l’accord pris entre Paris, Londres et Berlin qui accordait à Hitler les territoires spoliés de la chécoslovaquie. Le calcul des pays capitalistes de l’époque, c’était qu’en étant complaisants avec le nazisme, ils le poussaient vers l’est, c’est à dire vers l’Union Soviétique.
Mais le guignol germain caressait des plans de conquête mondiale qui dépassaient l’imagination de ceux qui l’avaient poussé jusqu’au dernier moment.
Même au milieu de la débâcle, lorsque l’invasion nazie de l’Union Soviétique avait déjà commencé et que la coalition internationale antifasciste était formée, les alliés occidentaux des États-Unis et de la Grande Bretagne ont retardé le plus possible l’ouverture d’un deuxième front européen en espérant que les allemands et les soviétiques finissent par s’exterminer mutuellement.
Ce n’est qu’après les victoires retentissantes remportées par l’Armée Rouge à Stslingrad, sur l’arc de Kursk et sur d’autres fronts que, par peur d’une irruption des troupes soviétiques à l’ouest, ils se sont décidés à lancer l’attaque alliée qui, du reste, avait d’abord été programmée par les côtes des Balkans et non pas par celles de la France, avec pour objectif unique d’intercepter les « russes » sur leurs frontières.
S’il est absolument vrai qu’il y a eu un courage, un dévouement et un immense esprit de sacrifice chez tous ceux qui ont lutté honnêtement contre la peste nazie, il est également impossible de taire l’énorme héroïsme massif de tous les soviétiques qui ont dû payer le prix de 29 millions de vies pour parvenir à rompre la colonne vertébrales de la machine de guerre hitlérienne, fer de lance contre le fantôme du communisme.
Il est important que la vérité soit connue de tous, et en particulier des jeunes générations. Les « révisionnistes du passé », manipulateurs d’extrême droite, tentent de semer la confusion et le mensonge, avec l’hypocrite espérance que les vrais gagnants de l’histoire sont ceux qui l’écrivent.
Néstor Núñez
Article original
Humos oportunistas sobre la II Guerra Mundial
dimanche 25 octobre 2009
Ouvrez les prisons ! (slogan surréaliste)
Au-delà des péripéties poitevines, continuons à poser des questions complexes et épineuses sur l’univers carcéral. Rolland Hénault a enseigné pendant plusieurs décennies en prison. Il a eu l’occasion de rencontrer une multitude de taulards, célèbres ou anonymes. Dans NON, il nous donne son sentiment.
« Construire des prisons pour enrayer la délinquance, c’est comme construire des cimetières pour enrayer des épidémies. » Dès la couverture du livre, le ton est donné. Pas besoin de feuilleter les pages pour savoir ce que pense Rolland Hénault de la taule, de la zonzon, du ballon, du trou. Victor Hugo ne l’aurait pas contrarié. L’auteur des Misérables avait aussi une position juste et tranchée sur la question. « Celui qui ouvre une porte d’école, ferme une prison », disait-il. Tout est là.
A quoi sert la prison, grande invention « humanitaire » ? Cette institution de classe n’est bien sûr pas destinée à rendre les hommes meilleurs, à les soigner de leurs maux profonds. Au contraire. La prison est un lieu de mort lente et de haine. Les murs enserrent et broient les indociles des classes populaires. 90% des détenus sont des pauvres. Malheur à ceux et à celles qui s’insurgent, à leur manière (hélas rarement de manière constructive), contre l’ordre établi ! Au lieu de réparer, d’accompagner, les prisons anéantissent et pourrissent corps et esprits… à l’ombre de la Déclaration des Droits de l’Homme qui est affichée dans chaque établissement.
Oui, d’accord, les méchants qui piquent le sac des vieilles dames, qui tapent sur leur femme et leurs gosses, qui conduisent complètement bourrés doivent être sanctionnés. Les grands méchants qui tuent pour du pognon ou par délire maladif doivent aussi être mis hors d’état de nuire. Mais la prison est-elle la bonne réponse ? On peut légitimement en douter. Pourquoi la sanction devrait-elle rimer avec conditions indécentes d’enfermement et maltraitances ? Tout ça dans une logique de vengeance, d’humiliation, de destruction des individus ? Une logique hypocrite et aveugle. Rappelons que tant qu’il y aura de l’argent, il n’y en aura pas pour tout le monde. Combien de fois faudra-t-il dire qu’il n’y aura jamais de paix sociale sans justice sociale ?
Enseignant en prison, Rolland Hénault a croisé de nombreuses personnes échouées là. Il en a vu des célèbres, comme Carlos. Il a également vu des militants basques, des gens d’Action directe. Il a surtout causé avec une multitude d’anonymes, de voleurs de poules, de malades mentaux, de simples types qui ont traversé, par hasard, en dehors des clous. Des gens comme vous et moi en somme. Parce que, ça non plus, ça n’arrive pas qu’aux autres !
En quelques mots bien pesés, Rolland Hénault brosse le portrait d’une trentaine de prisonniers de Saint-Maur, de Bourges, de Nanterre. Sans artifice clinquant, sans révélation tapageuse. Et ça sonne juste. Pour avaler l’amère pilule, quelques traits d’humour noir rythment les récits. Alors, sous une lumière violente, une humanité bariolée émerge avec ses lourdeurs, ses tourments pathétiques, ses souffrances inconsolables, ses grandes misères. De l’Algérien qui écrit des sonnets à la manière de Ronsard au Péruvien catholique et parricide « pour la bonne cause », de l’artiste suédois qui peint des fenêtres sur les murs à l’ami du professeur Choron, de l’Angolais à l’Indien chilien, du bon Ahmed d’Aubervilliers qui récite les Contemplations au prisonnier politique, du perceur de coffres forts au faux chercheur de l’OMS, du Malien amateur de rose au Malien amateur de Mercedes, de l’Ukrainien au « maître Lecornu des barreaux de Saint-Maur », de la jeune toxico qui pleure en pensant à sa fille à la comtesse qui refusait de quitter la prison… quelle satanée galerie « d’étudiants » !
La lecture de ce témoignage jette un grand trouble sur la nature de l’être humain. Elle nous force à mesurer l’incroyable complexité de notre existence. Diable ce que ces assassins, ces meurtriers, ces criminels, ces cocus, ces camés, ces escrocs, ces filous, ces voleurs, ces chauffards, ces chômeurs… nous ressemblent. Pourvu qu’on ne finisse pas tous au placard !
En 1925, la Révolution surréaliste titrait « Ouvrez les prisons » (dans la foulée, les surréalistes lançaient « Licenciez l’armée »…). En 2009, tout reste à faire.
Rolland Hénault, Non, éditions Libertaires. 226 pages. 12 euros.
Si les gesticulations sécuritaires médiatiques et gouvernementales n’ont pas encore anesthésié totalement votre cerveau, le blog du collectif contre la prison de Vivonne vous aidera à resituer « l’émeute » de Poitiers dans son contexte : http://anticarceral.poitiers.over-blog.fr/
Les initiatives anti-carcérales ne sont pas terminées. La suite sur le site de l’association pour le respect des proches de personnes incarcérées (ARPPI) qui prépare une « semaine de résistance contre la mort lente » dans plusieurs villes du 2 au 8 novembre : http://www.arppi.info/
La lecture du livre Au pied du mur – 765 raisons d’en finir avec toutes les prisons (éditions L’Insomniaque, 362 pages) est également conseillée.
Paco, le Post
vendredi 23 octobre 2009
Guerres « humanitaires », les nouvelles croisades.
Interview de Jean Bricmont par Candice Vanhecke, réalisée dans le cadre de son mémoire de fin d’études en journalisme, à l’Université Libre de Bruxelles (2009) intitulé : Le droit d’ingérence humanitaire dans la presse française. Cas des guerres du Kosovo (1999) et de Géorgie (2008) vues par Marianne et Le Nouvel Observateur. Candice Vanhecke : Que pensez-vous du traitement médiatique de la guerre en Ossétie du Sud qui a eu lieu l’été dernier ? Jean Bricmont : Le plus grand mal. En fait, les journalistes ont traité la guerre en Géorgie d’une manière exactement inverse à celle dont ils avaient traité la guerre du Kosovo. Pourtant, la situation en Géorgie était à bien des égards similaire à celle du Kosovo. Dans les deux cas, on était en présence d’une population entrée en dissidence par rapport au pouvoir central. Là où les deux cas divergent, c’est que le Kosovo faisait depuis longtemps partie de la Serbie, tandis que l’Ossétie du Sud a été rattachée à la Géorgie sur des bases administratives à l’époque de l’Union soviétique. C’est pourquoi la volonté des Géorgiens de récupérer l’Ossétie du Sud me semble bien plus discutable que dans le cas des Serbes et du Kosovo. Ce que les Géorgiens ont fait en Ossétie l’été dernier, c’est un peu comme si aujourd’hui les Serbes voulaient reprendre le Kosovo, ce que je ne souhaite certainement pas. S’ils le faisaient, il y aurait un déluge d’attaques à leur encontre dans la presse occidentale, alors que, quand Saakachvili a décidé de bombarder les Ossètes pour les forcer à réintégrer le giron géorgien, manifestement tout le monde trouvait ça compréhensible. De même, les Russes ont été très critiqués pour être venus en aide aux Ossètes alors que l’OTAN a été félicitée pour avoir soutenu les Albanais du Kosovo. On peut donc s’indigner de la réaction de la presse par rapport à la guerre de Géorgie mais cette réaction n’a pourtant rien d’étonnant. Elle illustre parfaitement le principe développé par Noam Chomsky et Edward Herman selon lequel il y aurait de « bonnes » et de « mauvaises victimes ». Lorsqu’un crime, qu’il s’agisse d’une guerre ou d’un attentat, est commis et qu’il émane du camp occidental ou d’un allié de l’Occident, les victimes de celui-ci sont considérées comme de « mauvaises victimes », ce qui signifie qu’on ne parle quasiment pas d’elles dans la presse et qu’on va présenter l’événement sous le jour qui nous est le plus favorable. Et la presse réagit de manière inverse lorsque c’est le camp opposé qui commet un crime et fait des victimes. Un bel exemple de ce principe de « bonnes » et de « mauvaises victimes » nous a ainsi été donné récemment avec le coup d’Etat au Honduras. On a présenté le président chassé du pouvoir comme quelqu’un qui voulait monopoliser celui-ci en changeant la Constitution pour pouvoir briguer un nouveau mandat. Or, n’importe quel dirigeant a le droit de vouloir changer la Constitution. Sarkozy l’a fait et personne n’a hurlé au déni de démocratie pour autant. On constate donc qu’il y a systématiquement une politique du deux poids, deux mesures qui est appliquée par les médias, c’est-à-dire que si ce sont les « ennemis » de l’Occident qui commettent des crimes, qui envahissent leur voisin, etc. alors les victimes sont mises en avant, tandis que dans le cas inverse on en parle peu. C’est quelque chose de totalement prévisible. Pour ce qui est du Honduras, la lutte pour le rétablissement de la démocratie y continue, mais on en parle très peu - comparons seulement avec l’Iran. Donc cette fameuse notion d’ingérence humanitaire, il n’y aurait que les Occidentaux qui pourraient la revendiquer ? Chomsky donne l’exemple de l’intervention indienne au Pakistan oriental. Le Pakistan occidental, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui le Pakistan, et le Pakistan oriental, c’est l’actuel Bangladesh. Dans les années 70, il y a eu une guerre d’indépendance du Pakistan oriental vis-à-vis du Pakistan occidental. Le Pakistan occidental a envoyé des troupes dans la partie orientale, lesquelles ont commis de nombreux massacres. Les Indiens sont intervenus, ce qui a rendu possible l’indépendance du Bangladesh. A l’époque, presque tout le monde en Occident a vivement critiqué cette intervention. Autre exemple : Pol Pot et les Khmers rouges. En général, leurs atrocités sont invoquées pour justifier le droit d’ingérence. Mais ce que l’on oublie, c’est que le régime de Pol Pot a pris fin grâce à l’intervention du Vietnam. Et à ce moment-là, en 1979, les Vietnamiens ont également été très critiqués. On peut discuter de la légitimité des interventions indienne et vietnamienne en termes de violation du droit international - mais c’étaient des interventions qui avaient des effets très humanitaires. Or ces interventions n’ont jamais été considérées en Occident sous cet angle. Presque par définition, le droit d’ingérence n’est légitime que si c’est nous qui l’exerçons. Le principe de l’ingérence humanitaire autorise l’intervention, y compris militaire, de pays puissants dans les affaires intérieures de pays plus faibles (manifestement, l’ingérence ne peut jamais aller que dans ce sens-là). Or tout le droit international est fondé sur l’idée qu’il faut empêcher ce genre d’intervention, et cela en partie à cause de la politique allemande avant et pendant la guerre. Il ne faut pas oublier qu’une des premières agressions hitlériennes s’est faite en 1938 par l’annexion du pays des Sudètes, partie de la Tchécoslovaquie peuplée à l’époque par une minorité germanophone et germanophile, qui a en général bien accueilli sa « libération » du joug tchèque. On reproche toujours aux dirigeants français et anglais de l’époque d’avoir accepté cette annexion à Munich mais la question qui s’est posée à ce moment-là, c’était justement de savoir s’il fallait permettre ou non une « ingérence humanitaire » (libérer une minorité qui se considérait comme opprimée). Il faut savoir ce que l’on veut. Ou bien il était légitime que les Allemands viennent en aide à la minorité germanophone en Tchécoslovaquie, et alors l’accord de Munich était acceptable ; ou bien ce ne l’était pas, pour des raisons plus globales de droit international, mais alors on ne voit pas pourquoi certaines politiques actuelles, qui prônent l’ingérence humanitaire, le sont. L’ironie, c’est que l’invocation de « Munich » est la tarte à la crème de la propagande de guerre. Dès qu’on propose la tenue de négociations ou l’acceptation de compromis, par exemple aujourd’hui avec l’Iran, le camp belliciste nous ressort Munich comme paradigme de la lâcheté et de la capitulation face au « Mal ». Alors que Munich était l’acceptation, d’une certaine façon, du « droit d’ingérence » avant la lettre. Selon vous, l’intervention de la Russie en Géorgie marque-t-elle l’entrée dans une ère où chaque grande puissance autre que les Etats-Unis et l’Europe risque de se lancer dans des guerres sous des prétextes humanitaires ? Ca, c’est le problème de la boite de Pandore que l’on ouvre mais qu’ensuite on ne sait pas comment refermer, comme l’a dit Chirac lors de l’invasion de l’Irak. Ceci dit, on l’avait déjà ouverte lors de la guerre du Kosovo à laquelle Chirac n’était apparemment pas très favorable. Mais Chirac savait bien que vu la pression des médias, un refus d’entrer en guerre lui aurait coûté la présidentielle face à un Jospin qui, lui, était favorable à l’intervention de l’OTAN. Bertrand Russell disait que discuter des responsabilités de la Première Guerre mondiale, c’est un peu comme discuter des responsabilités d’un accident de la route dans un pays où il n’y a pas de code de la route. A l’époque en effet, il n’y avait pas ou peu de principes régissant les rapports des Etats entre eux. Rien n’interdisait aux Austro-hongrois d’imposer des conditions telles que celles qu’ils ont voulu imposer aux Serbes. Après l’attentat de Sarajevo en 1914, les Austro-hongrois ont présenté aux Serbes dix impératifs. L’un d’entre eux était similaire à celui figurant dans les accords de Rambouillet avant la guerre du Kosovo, à savoir que la police austro-hongroise pourrait imposer sa loi en Serbie même. Et les Serbes ont accepté les neuf premiers points sauf le dernier. A partir de ce moment, les Austro-hongrois sont entrés en guerre et le reste de l’Europe a été plongé dans la tourmente. En 1999, c’était pratiquement la même chose qui s’est passé, puisque les accords de Rambouillet prévoyaient que les soldats de l’OTAN pourraient bivouaquer, faire autant de manœuvres qu’ils le souhaitaient, etc. en Serbie même. Les Serbes ont refusé et l’OTAN a bombardé la Serbie. Il est vrai que cela n’a pas entraîné de guerre mondiale, mais cela a beaucoup renforcé le militarisme occidental, qui s’est trouvé ainsi, même aux yeux de l’opinion « progressiste », une justification humanitaire. La relative faiblesse de l’opposition aux guerres en Irak et en Afghanistan trouve en partie son origine là. Alors qu’à l’époque, les médias affirmaient que tous les moyens diplomatiques avaient été épuisés à Rambouillet... Mais ils font ça à tous les coups ! Anne Morelli explique dans son livre Principes élémentaires de propagande de guerre les dix « commandements » de la propagande. Prenez n’importe quelle guerre et vous verrez que ces principes s’appliquent à chaque fois, en particulier celui qui consiste à dire que tous les recours diplomatiques ont échoué. Le problème c’est qu’avec les guerres du Kosovo, d’Irak, d’Afghanistan mais aussi les guerres israéliennes, on a légitimé la guerre comme seul moyen de résoudre les conflits. Lors de la guerre du Kosovo, l’Italie a enfreint l’article de sa Constitution qui dit que « L’Italie renonce à la guerre comme moyen de résoudre les conflits. » Après la Deuxième Guerre mondiale, un slogan avait cours en Allemagne : « plus aucune guerre ne partira du sol allemand ». On constate que c’est un principe qui est totalement passé à la trappe. Et qui a fait passer ce principe à la trappe en Allemagne ? Les Verts, en collaboration avec la social-démocratie. C’étaient eux qui étaient au pouvoir à l’époque et Joska Fischer, qui était ministre des Affaires étrangères, était à fond pour la guerre, tout comme Cohn-Bendit d’ailleurs. Seuls les Verts, qui avaient milité contre les missiles dans les années 80 et qui étaient « pacifistes » et « antifascistes », pouvaient légitimer une guerre menée en partie par l’Allemagne contre un pays qu’elle avait occupé pendant la Deuxième Guerre mondiale. Si d’autres forces politiques allemandes avaient fait cela, on les aurait soupçonnées de revanchisme ou de militarisme. Je me rappelle avoir discuté avec un membre important du parti Ecolo (belge) qui n’était pas au courant des accords de Rambouillet. J’en avais pris connaissance sur Internet via des sources américaines. Le New York Times, lui, n’a évoqué le contenu des accords que deux jours après l’arrêt des bombardements . Ce n’est pas un hasard. Avec les moyens dont ils disposent pour accéder aux informations, si les journaux veulent les avoir, ils les ont. Ce qui est d’ailleurs frappant, c’est de voir que des informations de ce type ne sont pas vraiment secrètes. Et ce qui est le plus important pour la critique du militarisme, ce ne sont pas les théories du complot sur le 11 septembre, auxquelles je ne crois pas une seconde, mais les documents publiquement disponibles, comme les accords de Rambouillet ou les « mémos de Downing Street » , qui sont passés sous silence par les médias et malheureusement peu utilisés par les pacifistes. Après les guerres du Kosovo, d’Irak, d’Afghanistan mais aussi de Géorgie, pensez-vous que le droit international et l’ONU aient encore un avenir ou ont-ils été définitivement enterrés avec ces guerres ? J’espère qu’ils ont encore un avenir car je ne pense pas que l’agression d’un pays contre un autre puisse résoudre les problèmes, quels qu’ils soient. Premièrement, il faut bien se rendre compte que la plupart des pays du monde continuent à défendre la conception classique du droit international, qui est fondé sur le respect de la souveraineté nationale. De plus, Bush, bien qu’il ait commis des crimes monstrueux, a eu l’avantage si on peut dire, d’avoir mis les Etats-Unis dans une situation impossible ; et pas seulement les Etats-Unis, mais aussi les défenseurs du droit d’ingérence humanitaire. Les règles instituées en 1945 ont été faites pour ne pas connaître à nouveau des situations telles que celle qui avait permis à Hitler d’envahir la Tchécoslovaquie (et à Bush d’envahir l’Irak). On peut évidemment changer ces règles. Mais on ne peut revenir à un état de vide juridique international. Or le droit d’ingérence humanitaire, c’est cela : rien ne définit qui a le droit de s’ingérer, ni à quelle condition et, en pratique, cela revient à légitimer le droit du plus fort. Un autre problème qui se pose, c’est que cette ingérence n’est jamais mise en œuvre que lorsqu’il y a des intérêts économiques ou géostratégiques qui sont en jeu... Pour le Kosovo, il n’y avait pas vraiment beaucoup d’intérêts directs en jeu, à part le fait, mais qui est plus idéologique qu’économique, de donner une légitimité « humanitaire » à l’Otan. Evidemment, on peut toujours trouver des intérêts, si l’on en cherche, mais toutes les guerres ne s’expliquent pas par des intérêts économiques ou géostratégiques. Il y a une vraie dynamique idéologique qui sous-tend certaines interventions. La Bosnie a été la cause sacrée de toute une génération ; c’est pourquoi, quand il y a eu la crise du Kosovo, il y avait une véritable volonté d’intervenir « pour des raisons humanitaires », au moins dans les médias et une partie de l’opinion. De plus, on peut dire que c’était une sorte de guerre « de gauche ». Une guerre de gauche menée par l’Otan mais une guerre de gauche quand-même. Joska Fischer et les Verts allemands étaient pour, Jospin l’était davantage que Chirac... Je pense vraiment que l’ingérence humanitaire est une espèce de religion de notre temps. Le christianisme ou la mission civilisatrice l’ont été dans le passé. Evidemment il y a toujours de l’économie partout donc on peut toujours trouver des intérêts économiques « cachés », si l’on veut. Mais il faut aussi raisonner en termes psychologiques, pour voir dans quelle mesure c’est vraiment l’économie qui est la raison principale des interventions et des guerres. L’argument qui contrecarre l’idée que toute raison de faire la guerre est forcément de nature économique, c’est qu’on peut toujours s’arranger autrement qu’en déclenchant des guerres pour faire du commerce et du profit. Il est par exemple indéniable que les capitalistes américains font des fortunes en Chine et au Vietnam, maintenant qu’il y a la paix entre ces pays et les Etats-Unis. On peut également penser que, s’il y avait la paix au Moyen-Orient, les territoires occupés pourraient être un nouveau Singapour. On pourrait y faire fortune. Il y a là-bas une main-d’œuvre relativement qualifiée et que l’on peut faire travailler à bas prix. C’est cynique de dire cela, évidemment, mais si l’on raisonne vraiment d’un point de vue économique, les capitalistes peuvent faire beaucoup plus de profit en temps de paix que par la guerre. Evidemment, quand il y a une guerre, cela profite toujours aux marchands d’armes et aux entreprises de reconstruction. Mais il faut se rendre compte qu’il y a aussi un aspect irrationnel dans la guerre, y compris d’un point de vue capitaliste global. Lisez Bertrand Russell à ce sujet, il est très intéressant . Il s’est toujours battu contre l’analyse marxiste de la guerre de 14-18 en termes purement économiques parce qu’il était frappé par la part d’irrationnel qui accompagnait cette guerre. Les attachements nationalistes sont une composante essentielle de cette part d’irrationnel. Ils ont peut-être une lointaine base économique mais une fois qu’ils existent, ils ont leur dynamique propre. La Palestine fournit sans doute l’exemple actuel le plus net de ce genre de situations. Il n’y a aucune base réellement économique à ce conflit, ni d’ailleurs au soutien occidental à Israël. Oui mais à cette époque-là, la Yougoslavie était quand-même une économie fermée et Milosevic refusait de l’ouvrir à l’économie de marché... Ce n’est pas tout à fait vrai. Ce sont les sanctions internationales qui ont empêché de faire de la Serbie une économie ouverte. C’est une erreur de voir Milosevic comme une espèce de stalinien qui voulait fermer l’économie. Milosevic a hérité d’une économie qui était celle de Tito qui n’était pas franchement fermée mais qui n’était pas non plus tout à fait ouverte. Il a voulu ménager la chèvre et le chou et ne pas vendre son pays à l’encan (comme l’ont fait ses successeurs), mais il ne faut pas oublier qu’il y avait des sanctions contre la Serbie qui dataient de l’époque de la guerre de Bosnie. Milosevic souhaitait faire lever ces sanctions. Si vous subissez des sanctions et que vous voulez les lever, cela signifie que vous voulez plus d’ouverture, pas moins. Je ne vois pas du tout cette guerre comme ayant principalement des mobiles économiques. Je verrais plutôt cela comme une sorte de croisade . Mais il y avait aussi des raisons géostratégiques, non ? Oui, les Américains ont maintenant leur base dans les Balkans mais ça leur sert à quoi ? Il y a quand-même le Moyen-Orient qui n’est pas trop loin… Pas trop loin, mais pas si près que cela non plus. Ils peuvent mettre des bases dans les Emirats. Ils ont des bases en Turquie, aussi. Si vous allez travailler un jour dans une grande bureaucratie, vous verrez les influences du type bureaucratique qui sont aussi quelque chose qui échappe à l’analyse du type marxiste, économiste, etc. L’armée américaine, c’est, entre autre, une immense bureaucratie. Prenez par exemple les bases américaines au Japon. Depuis la guerre du Vietnam et la détente avec la Chine, elles ne servent à rien. Les Etats-Unis ont des troupes là-bas et les gens jouent au golf... les soldats ont la belle vie. Si vous aimez le sport et êtes un peu macho, c’est la planque parfaite. Ces bases serviraient donc surtout à maintenir l’idée qu’il y a un empire qui garde le contrôle... Oui mais il faut aussi voir les intérêts économiques à tous les niveaux, c’est-à-dire qu’évidemment il y a des intérêts économiques, mais ce ne sont pas nécessairement ceux de la classe capitaliste en tant que telle. Il y a les intérêts économiques des gens du Pentagone, des marchands d’armes, des lobbyistes, qui se superposent avec l’idéologie de domination mondiale, pour que, régulièrement, une « nouvelle menace » permette d’obtenir du Congrès une augmentation du budget de la Défense. Et si quelqu’un proteste, la presse lui tombe dessus et affirme qu’il n’est pas patriote. On a donc affaire à une multitude d’intérêts. Mais, dans la mesure où cette politique militariste entraîne des coûts élevés, elle n’est pas nécessairement dans l’intérêt des capitalistes, pris dans leur ensemble. Marx voyait les gouvernements comme une sorte de conseil d’administration collectif de la bourgeoisie. C’est en partie vrai, mais, de ce point de vue, certaines politiques militaristes et impérialistes doivent être considérées comme de la mauvaise gestion. Dans le cas d’Israël, par exemple, il apparaît de plus en plus clairement que le lobby sioniste aux Etats-Unis a une influence décisive sur la politique américaine au Moyen-Orient . Le degré d’engagement américain en faveur d’Israël est totalement irrationnel et ne répond à aucun de leurs intérêts. En particulier, Israël n’a jamais aidé en quoi que ce soit les Etats-Unis à contrôler le pétrole. Par ailleurs, cet engagement n’atteint un tel niveau nulle part ailleurs. Ce soutien ne s’explique que par la pression constante du lobby sioniste couplée à la culpabilisation liée aux événements de la guerre de 40-45. Chaque cas doit être analysé séparément. Il n’y a pas de formule générale qui explique les guerres par l’impérialisme ou le capitalisme, même s’il y a de nombreux facteurs dans ces systèmes qui créent des conditions propices aux guerres. Mais les guerres restent (heureusement) des événements relativement rares, comparés mettons aux échanges économiques, qui eux sont constants. Et évidemment, les guerres se produisaient bien avant la naissance du capitalisme. Jusqu’à un certain point, je vois la guerre contre la Serbie comme la conséquence de l’impérialisme humanitaire, idéologie qui s’est par la suite mélangée avec la lutte contre le terrorisme dans le cas de l’Irak et de l’Afghanistan. En gros, j’aurais tendance à dire qu’on « vend » la guerre contre le terrorisme à la population, qui est assez intelligente pour comprendre que, si on a de l’argent pour faire de l’humanitaire, on a autre chose à faire que la guerre ; et la guerre humanitaire, on la « vend » aux intellectuels, qui sont assez intelligents pour comprendre que la menace terroriste est surfaite. La population a du bon sens, mais manque d’information ; les intellectuels ont de l’information, mais manquent souvent de bon sens. Donc pour vous, la raison principale à la guerre du Kosovo découlerait surtout de l’idéologie de l’ingérence humanitaire ? Quand ils ont commencé la guerre, ils ont pensé que cela durerait trois-quatre jours. J’avais entendu à la radio que les Serbes avaient besoin de quelques bombardements pour se retirer du Kosovo. D’après les médias, ils étaient contents qu’on les bombarde, comme ça ils avaient une excuse pour se retirer du Kosovo. Pour les Serbes, le Kosovo avait un caractère quasi-sacré , c’est pourquoi ils ne se sont retirés qu’après un certain temps, sous la menace d’anéantissement complet de leur pays et parce que les Russes les ont laissés tomber. Par ailleurs, les Serbes ont signé, à la fin de la guerre, des accords qui auraient pu être acceptés à Rambouillet et qui n’ont pas été respectés par la suite. En effet, ces accords prévoyaient, entre autre, le retour au Kosovo de mille policiers serbes pour protéger les Serbes du Kosovo, ce qui leur aurait été bien utile, mais qui ne s’est jamais produit. Dans le déclenchement de cette guerre, les facteurs idéologiques ont joué un grand rôle. Souvent les pacifistes insistent sur les mobiles économiques, réels ou supposés des guerres, sans doute parce que cela montre les fauteurs de guerre comme « vraiment méchants », parce que cupides. Mais si la guerre est plutôt due au fanatisme religieux ou nationaliste ou à des idéologies comme la mission civilisatrice ou l’ingérence humanitaire, je ne vois pas pourquoi cela la rend plus légitime ou sympathique. Et si l’on est persuadé que très peu de gens bénéficient en fait des guerres, même dans les classes dirigeantes, cela renforce les arguments pacifistes. Dans le cas d’Israël, où l’aspect irrationnel est le plus fort, si la classe dirigeante américaine suivait ses véritables intérêts, ce qui pourrait bien arriver un jour, le soutien à Israël s’effondrerait. Jean Bricmont, Le Grand Soir
mercredi 21 octobre 2009
17 octobre et misère : Le second fossé de la paupérisation partout.
La première Journée Mondiale contre la misère fut lancée le 17 octobre 1987. Depuis cette date la misère s’est mondialisée. Les deux dernières années de crise ont favorisé une grande recrudescence de la misère au Sud et aux USA comme dans les autres pays du monde. La misère et les inégalités sociales forment le "second fossé" oublié qui clive chaque pays . Le premier fossé, souvent évoqué, est celui qui sépare le Sud pauvre du Nord riche. Au lieu de Sud, on parlait jadis - de 1955 à 1989 - de Tiers-monde. Ce fossé est matérialisé depuis fort longtemps par le schéma dit de la "coupe de champagne". Cette vérité ne saurait cacher la seconde : "Il y a du "Sud au Nord" et du "Nord au Sud" (1) Nombre d’auteurs dont Alain Gresh (2) évoquent au lieu et place de l’impérialisme des USA un monde post-américain avec l’émergence des BRIC à savoir Brésil, Russie, Inde et Chine. C’est un point certes avéré qui en reste cependant à une vision du monde assez positiviste qui est celle des seules relations inter-étatiques. Cette présentation ignore les peuples et notamment la situation des peuples-classe en rapport avec leur classe dominante. En effet, en droit international les peuples sont qu’assez peu des sujets de droit et les peuples-classes sont encore plus ignorés. Ce sont les Etats, et les alliances entre Etats qui déterminent l’ordre hiérarchisé du monde. Il est présupposé que les peuples sont en accord avec les dirigeants étatiques quelque soit le mode de nomination des dirigeants politiques. Il est présupposé que les profondes inégalités sociales internes sont sans effet quand aux solidarités, aux alliances de classes. Sauf quelques rares exceptions, l’ordre politique international ne prend en considération que ce qui émane des Etats ou des Nations, autre formule englobante. L’altermondialisme a complété voire largement modifié cette conception trop juridico-économique globale. Penser en terme d’"entente entre les peuples" tend à examiner les inégalités économiques internes à chaque continent et chaque pays. 1- Le premier fossé est réel. Avec l’approfondissement de la crise globale multiforme - financière, économique, sociale, écologique, alimentaire et géostratégique - on observe qu’il existe bien sauf exceptions un Sud face à un Nord . Ainsi pour François Bourguignon et Christian Morrisson les écarts entre pays se sont brutalement creusés à la fin du XIX ème siècle pour atteindre un haut niveau au début du XX ème siècle. Le fossé n’a pas été comblé durant le XX ème siècle. Le Sud est subdivisé à son tour. Aujourd’hui, l’Amérique latine est plus développée, plus riche que l’Afrique qui, elle, plonge dans la pauvreté, alors qu’elle est très riche de son sous-sol et de ses autres ressources. Eric Maurin écrit (3) en évoquant le niveau de vie moyen que "près de la moitié des habitants de l’Afrique subsaharienne ou de l’Asie du Sud (Bengladesh, Inde...) disposent de moins d’un dollar par jour pour vivre". Ce qui ne signifie pas absence de riches dans ces pays africains d’où l’expression "il y a du Nord dans le Sud". En Amérique du Sud la proportion de personnes vivant dans un tel état de dénuement est moitié moindre, tandis qu’en Europe occidentale elle est résiduelle. Mais les couches moyennes se prolétarisent. La crise des subprimes a fait plonger dans la misère les familles sans logement ni protection sociale, avec emplois précaires. 2 - ... mais le second fossé aussi. Si l’on cesse de regarder uniquement l’extrême pauvreté pour voir la situation des smicards ou même des prolétaires - celui qui épuise son revenu dans le mois pour vivre alors le "Sud dans le Nord" prend plus de place. Positionner l’Amérique latine par rapport à l’Afrique, à l’Asie et à l’Europe ne suffit pas à voir les profondes inégalités internes à chaque pays . User de l’indice de Gini (cf définition INSEE ) est plus pertinent pour repérer les inégalités économiques et sociales internes . On approche alors au plus près de la vérité scientifique lorsqu’on en tient compte. La formule évocatrice de cette vision est : "il y a du sud au nord et du nord au sud". C’est là le second fossé à signaler. Dire qu’"il y a du sud au nord et du nord au sud" signifie qu’il n’y a pas que des pauvres en Afrique ou en Amérique latine il y a aussi des classes sociales riches au Sud qui s’inscrivent dans la mondialisation capitaliste en y subissant certes une domination relative mais qui néanmoins y trouve grand profit au regard de leur peuple. De même le Nord laisse voir dans chaque formation sociale une classe dominante hyper riche et un peuple-classe lui-même différencié mais néanmoins dominé notamment avec des couches sociales moyennes qui perdent ce qu’elles avaient pu conquérir en terme de droits sociaux et de répartition des richesses. Au total, il importe de différentier les peuples-classes des bourgeoisies, c’est à dire des classes dominantes de chaque pays. En faisant intervenir les clivages sociaux-économiques internes à chaque pays on enrichie l’analyse et on permet aussi de donner prise à la solidarité entre les peuples tel que le MRAP la promeut. 3 - En conséquence de cet effacement du second fossé, c’est le nationalisme et le néo-campisme qui émergent... Cette amitié entre les peuples-classe se heurte au nationalisme renaissant. Le nationalisme est une idéologie qui vise à créer une "solidarité de dupe" entre la bourgeoisie nationale et son peuple-classe pour combattre une autre nation, elle-même appréhendée comme un tout homogène. Cette critique ne dit pas toute la vérité sur cette problèmatique. Il existe en effet une distinction complémentaire à souligner à propos du nationalisme, celle qui vise à défendre le nationalisme des dominés contre celui des dominants . Cette vision des rapports de force concerne aussi son extension dans un cadre élargi entre les blocs, c’est à dire entre les deux camps mondiaux en affrontement. On défendra alors l’Orient dominé contre l’Occident dominateur. Il s’agit là d’une perception néo-campiste du monde qui n’est qu’une forme de nationalisme étendu. Cette summa divisio fait suite à celle qui opposait les USA capitaliste contre URSS communiste et ses satellites avant 1989 et 1991. Elle a laissé place à Occident contre Orient et à son avatar le "Choc des civilisations" selon la formule de Samuel Huttington. Mais ici aussi il faut voir d’une part 1 qu’il y a des rapports de classe qui brouillent les solidarités mais aussi 2 qu’il y a des critiques à porter contre le sud et des acquis à défendre au nord. Ces complications n’empêchent pas la solidarité envers les peuples-classe du Sud. il s’agit d’une solidarité critique. 4 - ...et qui effacent les autres dominations qui perdurent. Reste que l’amitié entre les peuples est plus difficile à réaliser si l’on admet ce néo-campisme post 1991 et surtout post 11 septembre 2001. Il a sa part de vérité, notamment la forte modalité réunificatrice des individus par le religieux mais aussi du faux puisque ce religieux masque la conflictualité sociale de classe au profit des couches dominantes ainsi que l’accentuation des oppressions notamment via le "conflit de genre". En effet, partout dans le monde avec l’émergence et l’approfondissement de la crise, ce sont les femmes qui subissent la précarité, le chômage, les bas-revenus et le retour au foyer avec justification du non partage des tâches domestiques. A la surexploitation au travail s’ajoute toutes les formes de dominations, d’oppressions et de violences . Ici ce type de regard sur le monde peut alors montrer des individus subissant une triple domination voire un triple mépris : mépris de classe ("classisme"), de genre (sexisme), d’appartenance ethnique (racisme). A la domination contre le peuple-classe il faudrait ajouter celle contre la nature que l’on oublie trop souvent de part notre objet social mais que les migrations climatiques nous rappellent. L’amitié entre les peuples-classe se combine aux logiques d’émancipation humaine et donc un soutien actif aux forces d’émancipation tant au sud qu’au nord ; ce qui ne va pas sans un certain regard critique préalable sur une situation du monde fort complexe. Christian Delarue 1) "Il y a du sud au nord et du nord au sud" sur amitie-entre-les-peuples.org 2) in Différences n° 270 a publié l’analyse d’Alain Gresh sous le titre "’Etat du monde - Gros plan sur la Palestine" 3) Les inégalités économiques dans le monde d’Eric Maurin in "Les nouvelles migrations" ouvrage collectif dirigé par El Mouhoub Mouhoud.

