jeudi 12 novembre 2009
A lire en novembre
A plusieurs reprises, nous avons indiqué tout le bien que nous pensions de la revue de critique bibliographique A contretemps. Les Editions libertaires ont eu la bonne idée de regrouper quatre entretiens parus dans celle-ci et de nous offrir ainsi, réunis en un seul volume, les témoignages de Diego Abad de Santillán, Felix Carrasquer, Juan García Oliver et José Peirats sur la révolution espagnole. Dans A contretemps d'une Espagne rouge et noire (coll. A contretemps, 250 p., 15 euros), ces militants nous font part de leur vécu mais aussi et surtout, à travers leur vision de l'événement, nous permettent de l'appréhender dans toute sa complexité. Les mêmes éditions, après avoir publié plusieurs brûlots sur la religion chrétienne, se sont attaquées à l'islam avec L'Impasse islamique. La religion contre la vie, de Hamid Zanaz (préf. de Michel Onfray, coll. Propos mécréants, 176 p., 13 euros). Le réquisitoire est vigoureux et déplaira sans doute à ceux qui préfèrent ménager l'islam sous le prétexte fallacieux de ne pas hurler avec l'ennemi. Pour notre part, il nous semble que le combat contre l'obscurantisme est primordial, même si dans ce cas d'espèce l'idéalisation de l'Occident et de la « modernité » apparaît contre-productive. Souhaitons maintenant la parution d'un ouvrage critique de la religion juive car, comme l'a affirmé, Kateb Yacine : « Ces religions ont toujours joué un rôle néfaste. Il faut s'y opposer avec la dernière énergie. On les voit maintenant à l'œuvre en Palestine, on les voit partout. Ces trois monothéismes font le malheur de l'humanité. » Bruno Astarian nous amène sur un autre point du globe, là où un gouvernement communiste a choisi pour éviter le sort de ses congénères socialistes étatiques de l'Est de se lancer dans une politique de réformes économiques et d'ouverture commerciale contrôlées. Avec Luttes des classes dans la Chine des réformes (1978-2009) (Acratie, 180 p., 15 euros), il pronostique parmi les nombreux changements que connaît le pays la montée de la lutte des classes et le développement à venir des revendications du prolétariat que leur politique a engendré. En bons marxistes pragmatiques, les dirigeants chinois savent ce que cela signifie et le danger potentiel représenté. Saluons le sens de l'histoire ! Ronald Creagh, quant à lui, nous invite à (re)découvrir les expériences communautaires qui pendant près de deux siècles ont démontré avec plus ou moins de succès la possibilité de vivre en dehors de la logique de la société dominante. Ces Utopies américaines. Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours (Agone, coll. Mémoires sociales, 400 p., 24 euros) sont une réédition augmentée et réactualisée de Laboratoires de l'utopie, les communautés libertaires aux Etats-Unis, ouvrage paru chez Payot en 1983. Autre essai communautaire, mais au Costa Rica, une colonie anarchiste individualiste fondée par un Français au début du XXe siècle cristallisa les espoirs de divers compagnons désireux de changer de vie, et disparut sans laisser de traces. Malcolm Menzies, auteur d'un émouvant roman sur la bande à Bonnot (En exil chez les hommes), a longuement enquêté pour écrire cette étude historique à son sujet : Mastatal (Plein chant [route de Condé, 16120 Bassac ; tél. : 05-45-81-93-26 ; fax : 05-45-81-92-83], 310 p, avec des reproductions de photographies), 21 euros). D'un continent à l'autre, s'il y a un personnage qui a parcouru le monde et voulu appréhender ses multiples facettes, c'est bien Elisée Reclus (1830-1905, lire biographie). Philippe Pelletier, lui-même géographe et anarchiste, a voulu comprendre et expliquer les relations qui unissaient la géographie et l'anarchisme, ainsi que leur interaction. Qu'est-ce qui séparent le marxisme et l'anarchisme dans la compréhension du milieu ? Quelles sont les réponses apportées par la géographie reclusienne aux problématiques actuelles (géopolitique, environnement, civilisation…) ? Voilà les thèmes de réflexion d'Elisée Reclus, géographie et anarchie (Editions du Monde libertaire, coll. Brochure anarchiste, 220 p., 12 euros). Les 10 et 11 octobre 2008, se sont tenues les 25es Rencontres méditerranéennes (lire présentation) consacrées à « Albert Camus et les libertaires », et les actes du colloque viennent de paraître sous le titre : Le Don de la Liberté. Les relation d'Albert Camus avec les libertaires (De la Nuit, 136 p., 18 euros). Profitons de cette mise en valeur des relations de Camus avec les anarchistes français et espagnols, longtemps occultées, il n'en sera sans doute guère question lors des divers événements qui accompagneront en 2013 la célébration de « Marseille capitale européenne ». L'écrivain a en effet été choisi comme « figure tutélaire » et l'on peut craindre comme Jean-Pierre Barou (Libération, 9 juillet 2009) qu'il soit passé au « savon de Marseille (pour devenir) un écrivain aseptisé qui lave plus propre ». A Marseille comme ailleurs, l'antifascisme a souvent servi d'excuse à des unions sacrées et à des fronts unis pour des alliances contre-nature. Le fascisme ne fut, à chaque fois, que le repoussoir pour assurer la continuité de l'existant, de la démocratie garante d'une société de domination et d'exploitation, adversaire au même titre du projet libertaire. A ce sujet, L'Anarchisme contre l'antifascisme (recueil de textes d'Alfredo M. Bonanno, Antoine Gimenez, Belgrado Pedrini, Emilio Strafelini, Non Fides et Severino Di Giovanni) peut être téléchargé sur Infokiosques.net (28 p. A5, fichier pdf 24,5 Mo). Les militants libertaires ou non auront sans doute à cœur de lire la réédition (revue et corrigée) de Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression (avant-propos d'Eric Hazan en lien avec l'« affaire de Tarnac », Zones, 180 p., 14,50 euros, disponible en ligne), de Victor Serge, et Un nouvel art de militer (Alternatives, coll. Hors Collection, 144 p., 25 euros) de Sébastien Porte et Cyril Cavalié. Le premier est une sorte de guide pratique des techniques de répression policière (actualisé par Francis Dupuis-Déri) et livre des conseils de base aux militants. Le second présente (texte et photographies) des collectifs d'activistes (Jeudi noir, Brigade activiste des clowns, Sauvons les riches, Déboulonneurs, etc.) qui misent sur la « créativité » et les actions directes non violentes pour dénoncer et convaincre. Pour les inconditionnels de Pierre-Joseph Proudhon, signalons enfin la réédition (la précédente était datée de 1876) de son Manuel du spéculateur à la Bourse (introd. de Vincent Bourdeau, Edward Castleton et Georges Ribeill, postf. de Paul Jorion, è®e, coll. Chercheurs d'ère, 160 p., 15 euros). Ouvrage de commande à l'origine, il l'a refondu en 1856 pour dépeindre les comportements, les manœuvres et les mécanismes boursiers qui dressent les individus les uns contre les autres, tout en dessinant les traits de ce qui deviendra le mutuellisme proudhonien (réciprocité et justice dans les échanges). Bonnes lectures…
Source : @narlivres
vendredi 30 octobre 2009
Russell, « Le Pouvoir »
Cet ouvrage récemment publié (2003), est digne d’intérêt à plus d’un titre : les écrits, bien qu’élaborés lors d’une série de conférences en 1937, sont toujours d’une actualité brûlante ; l’auteur, Bertrand Russell, fait preuve tout au long de sa démonstration d’une lucidité rare et pertinente sur toutes les formes de pouvoir passées ou présentes. Il propose d’emblée, non sans certitude et précision, « de prouver que le concept fondamental en sciences sociales est celui du Pouvoir, au même titre que l’énergie constitue le concept fondamental en physique », et stipule par ailleurs que l’analyse des changements sociaux est « plus juste que celle qu’enseignent les économistes ».
Russell a donc analysé les formes de pouvoir qui se sont manifestées au cours de l’existence humaine, et les a regroupées par thème : le pouvoir des prêtres, celui des rois, le pouvoir économique, etc. Le Pouvoir est le moteur de l’existence humaine, il est celui donnant l’impulsion mais dont on doit se garder et se méfier sous peine d’aller au devant de sombres désillusions. Je le rappelle, ces textes datent de 1937, à la veille donc de la Seconde Guerre mondiale, et ces analyses nous permettent de comprendre « l’abîme » dans lequel le monde s’est retrouvé plongé parce que le pouvoir devient néfaste et dangereux dès qu’une minorité l’accapare et qu’au nom de soi-disantes raisons d’État, en général pour préserver l’intérêt particulier d’une classe, un gouvernement accepte des compromis malsains et inconséquents. Les autres grandes distinctions que Russell met à jour relèvent du concept du pouvoir : pouvoir traditionnel aux structures anciennes, pouvoir révolutionnaire qui s’appuie sur un groupe de gens nombreux et unis par une même croyance, un même programme, et « pouvoir nu » qui résulte uniquement des pulsions de domination d’individus ou de groupes ; et l’auteur de citer le cas d’une société démocratique, où le pouvoir n’est pas nu à l’égard des partis de l’opposition, mais l’est par contre à « l’égard de l’anarchiste convaincu ».
En ce qui concerne ce pouvoir démocratique, Bertrand Russell en montre les limites, d’une part parce que l’électeur a souvent l’impression que son vote est inutile et que les propositions qui lui sont faites n’ont pas de différences notables entre elles (ceci est encore d’actualité !) et que, d’autre part, la propagande influe très fréquemment sur le destin d’un parti ! Notons la lucidité de Russell, sur ce propos, qui écrit, je cite : « Les parlements ne sont plus des intermédiaires efficaces entre les électeurs et les gouvernements. Tous les stratagèmes douteux de la propagande qu’on ne ressortait auparavant que durant les périodes électorales peuvent maintenant (grâce à la radio, journaux, et aujourd’hui à la télévision…) s’employer de façon continuelle. »
Des dogmes comme source de pouvoir, le fanatisme, on en conviendra, est le plus dangereux et « a provoqué plus de désastres que de succès », qu’il trouve sa source dans la religion ou la politique, les exemples ne manquent pas pour en démontrer les avatars. Enfin, Bertrand Russell démonte les mécanismes d’influence sur l’opinion, tel celui de la publicité, pourtant si peu présente encore à son époque, mais en homme intuitif qu’il fut, il a compris quel fameux pouvoir la publicité était capable d’avoir sur l’opinion et que « comme tous les autres types de pouvoir, (la publicité) tend vers la fusion et la concentration, ce qui conduit logiquement à un monopole d’État. » Ce livre est un précieux outil de travail, de réflexion et d’analyse de la société, il est « à mettre entre toutes les mains » (dixit la quatrième de couverture). Avec conviction, je reprends ce vœu à mon compte.
Jean-Michel Bongiraud, Alternative libertaire
* Bertrand Russell, Le Pouvoir, traduction de l’anglais par Michel Parmentier, Editions Syllepse, 69, rue des Rigoles, 75020 Paris.
mardi 20 octobre 2009
Le temps des émeutes
Parution du nouveau livre d'Alain Bertho : Le temps des émeutes.
Il y a eu l'automne 2005 et les banlieues françaises en flammes.
Il y a aujourd'hui la crise et un vent de révolte qui semble ne pas faiblir. Et entre-temps, la Guadeloupe, les émeutes de la faim, le Tibet, Athènes, l'Iran... Ce livre vient mettre des mots sur des images de plus en plus fréquentes sur nos écrans, peu commentées et rarement mises en relations. Le retour chronologique sur les quarante dernières années démontre la nouveauté et l'ampleur de ce phénomène qui s'impose chaque mois un peu plus dans le monde entier.
Il est temps de s'interroger sur le sens profond et peut-être commun de ces émeutes qui éclatent aux quatre coins de la planète, au sein de pays et de régimes politiques radicalement différents et selon des modes de protestation semblables. Lire attentivement ce que toutes ces explosions de colère nous disent de notre époque, de notre monde, de la globalisation et de la crise.
Alain Bertho est professeur d'anthropologie à l'Institut d'Études Européennes et directeur de l'école doctorale de Sciences sociales de l'Université de Paris 8-Saint-Denis.
mardi 13 octobre 2009
L’Impasse islamique, un livre à contre-Coran
Lu sur le Post :
Philosophe algérien, Hamid Zanaz est un athée viscéral. Il vient de publier un pamphlet explosif aux éditions Libertaires. L’ouvrage qui a obtenu le Grand Prix Ni Dieu Ni Maître 2009 au dernier Salon du livre anarchiste va faire couler pas mal d’encre.
Né en Algérie, Hamid Zanaz se déclare citoyen du monde. Il a enseigné la philosophie à la faculté d’Alger, puis a travaillé dans la presse indépendante. Il vit en France depuis 1993. On lui doit, en arabe, des ouvrages tels Réponse franche aux obscurantistes, une introduction à la philosophie de Cioran, des études sur la censure dans le monde arabe, sur le tabou de la virginité... notamment édités par la Ligue des rationalistes arabes.
Avec L’Impasse islamique, le philosophe ne caresse pas les barbus dans le sens du poil. Le sous-titre, La religion contre la vie, plante bien le décor. Attention, terrain glissant diront les mous du genou… « Le politiquement correct de notre temps transforme en islamophobe quiconque a l’audace de tenir pour juste la pensée des philosophes des Lumières sur les sujets de la religion, de la laïcité, de la démocratie, de la raison et de la philosophie, prévient Michel Onfray dans la préface. D’où le mérite de la parole rare de Hamid Zanaz. Car l’auteur nomme un chat un chat et dit clairement ce que toute intelligence bien faite devrait affirmer haut et clair : l’islam est intrinsèquement incompatible avec les valeurs de l’Occident qui sont l’égalité entre les hommes et les femmes, l’égalité entre les croyants et les non-croyants, l’égalité entre les modes de vie sexuels, l’égalité entre les peuples, ce que valide la Déclaration des droits de l’homme à laquelle un musulman ne peut souscrire, non pas conjoncturellement, mais structurellement parce que sa religion ignore la séparation du spirituel et du temporel, qu’elle pose dans le texte même du Coran une inégalité fondamentale entre l’homme et la femme, entre le croyant et le non-croyant, entre le musulman et le non-musulman, entre le fidèle et l’apostat, entre le disciple d’Allah et celui d’un autre Dieu. »
« Les trois monothéismes font le malheur de l’humanité », assurait Kateb Yacine. Hamid Zanaz éprouve le besoin de disséquer tout particulièrement l’islam. Et il le fait bien parce qu’il le connaît bien. En étudiant mot à mot le Coran, en énumérant des faits survenus en Égypte, en Algérie, au Koweit, en Iran, en Arabie Saoudite, au Nigeria, en Turquie, en Irak, en Indonésie, en Allemagne, en France…, l’auteur part en guerre contre l’irrationnel. Il dénonce les pays où les mosquées sont bien plus nombreuses et plus luxueuses que les écoles, où les livres religieux éclipsent toute littérature même quand le prix Nobel s’appelle Naguib Mahfouz. Arthur Schopenhauer ne comparait-il pas les religions à des vers luisants ? « Pour briller, il leur faut de l’obscurité ! »
« Je peux dire – une fois n’est pas coutume – que je suis tout à fait d’accord avec les intégristes. L’islam n’est pas compatible avec la vie moderne », explique avec malice Hamid Zanaz. Par là, le philosophe affiche ses doutes sur les capacités de l’islam à vivre parmi les autres, à s’accorder avec des principes démocratiques. « La mosquée, l’école, la radio, la télévision, les diverses publications et aujourd’hui Internet ne cessent de répéter à des millions de gens qu’ils détiennent la meilleure des religions et qu’ils sont les élus de Dieu. À force de répéter que tout le reste de l’humanité est une erreur de la nature, ces populations finissent par intérioriser et se comporter conformément à ce kit du parfait musulman. L’islamisation de la planète devient un devoir pour chaque musulman et musulmane ! », soutient Hamid Zanaz.
Le philosophe est effrayé par ce lavage des cerveaux. « L’autre, le non-musulman, est considéré comme quelque chose qui ne devrait pas exister », insiste Zanaz qui affirme que l’éducation islamique pousse à la haine. « Hais pour l’amour d’Allah ! » ordonnent des livres de collégiens en Arabie Saoudite. Si les autres religions, les athées, les agnostiques, les laïcs, les artistes, les intellectuels, les humanistes et autres « égarés » sont déclarés ennemis de l’islam, le sort des femmes est aussi, on le sait, épouvantable. L’essai grouille d’exemples irrespirables. « Une fille ne possède que son voile et sa tombe », dit un proverbe saoudien.
L’Impasse islamique va faire rugir les islamomaniaques. On dira ici ou là que Hamid Zanaz donne des tonnes d’arguments aux racistes qui n’ont pas besoin de lui pour déverser leur fiel. En vérité, Hamid Zanaz ne fait que se tourner vers les Lumières (ce qui n’est pas le cas des fétides de souche). Une démarche que devraient méditer les « idiots utiles » qui pensent naïvement que l’islamisme serait potentiellement « révolutionnaire ». « Compter sur l’islamisme pour abattre le capitalisme, c’est vouloir guérir la peste par le choléra, ricane Zanaz. La théologie islamique est défavorable au développement de la raison, de la responsabilité individuelle, du libre exercice de l’esprit critique. L’islam n’est pas un système adapté à la vie d’aujourd’hui. On ne peut pas être musulman sans rentrer en collision avec le monde. L’islam ne s’accorde jamais au réel. Il travaille pour que le réel s’adapte à lui. »
Après plusieurs livres qui passent à la moulinette les élucubrations chrétiennes, la collection Propos mécréants des éditions Libertaires s’enrichit d’un livre qui pulvérise l’obscurantisme islamique. On attend avec impatience un ouvrage qui pourfendra la religion juive. Ici et partout, une seule issue : sortir du religieux. Ni dieu ni maître un point c’est tout, nom de dieu !
Paco
Hamid Zanaz, L’Impasse islamique – La religion contre la vie, éditions Libertaires, 178 pages. 13 euros. Préface de Michel Onfray.
Informations et commandes sur le site www.editionslibertaires.org
dimanche 4 octobre 2009
« Bidoche », les ravages de l'industrialisation de la viande
Une enquête façon thriller de Fabrice Nicolino sur les conséquences écologiques de la consommation mondialisée de viande.


Quand vous aurez lu « Bidoche », vous ne mangerez plus de viande comme avant. Malgré le sous-titre « L'industrie de la viande menace le monde » et la dédicace « à tous les animaux morts sans avoir vécu », il ne faut pas voir en Fabrice Nicolino, journaliste spécialisé depuis plus de vingt ans dans les questions d'écologie, un végétarien, un « terroriste » du bien-être animal… Cet homme-là prétend savoir « ce que manger veut dire » et garde la nostalgie du roast-beef du dimanche midi de son enfance.
Simplement, sa longue enquête, faite de compilation d'études notamment américaines, d'enquêtes sur le terrain, notamment en Amérique latine, et de rencontres avec des acteurs de terrain, lobbyistes patentés et éleveurs, lui a ouvert les yeux :
« Derrière une côte de bœuf, j'ai fini par voir un bœuf »
Son livre, rédigé parfois à la façon d'un thriller, rentre dans les histoires des grandes firmes qui mondialisent le marché, des généticiens qui sélectionnent les espèces, et décrypte nos propres délires, comme cette émission télévisée intitulée « Sauver le bœuf » datée de 1970 archivée sur le site de l'Ina. (Voir la vidéo)
retrouver ce média sur www.ina.fr
Le problème a beau ne pas dater d'hier, il s'aggrave. Car quand les Chinois voudront manger autant de viande que nous, où trouverons-nous les terres pour nourrir tous ces animaux qu'in fine nous mangerons ? Comme l'explique Fabrice Nicolino :
« Pour fabriquer une protéine animale il faut six à sept protéines d'origine végétale, car le rendement énergétique d'un animal est très faible. S'il faut toujours plus de céréales pour nourrir les animaux, ce sera au détriment des humains alors qu'un milliard de personnes ne se nourrissent déjà pas à leur faim. »
On ignore trop que l'industrialisation de la chaine alimentaire, au nom de l'eugénisme, fait disparaître des races entières d'animaux, mais surtout détruit les forêts. Ainsi pour le soja. L'auteur nous livre cette donnée saisissante : pour satisfaire la consommation en viande de chaque Français, il faut 659 mètres carrés de soja, généralement en Amérique latine. (Voir la vidéo)
Son livre est truffé de chiffres tous aussi effrayants que réels :
- 99,5% de la viande consommée en France provient de systèmes industriels
- Un Français mange en moyenne 92 kilos de viande par an
- Plus d'un milliard d'animaux domestiques sont tués en France chaque année
- Des élevages américains peuvent compter 150 000 volailles, des porcheries de 5 000 à 10 000 têtes
- 18% des gaz à effet de serre d'origine anthropique dans le monde sont dus à l'élevage
Face à cette destruction déjà avancée de la planète, que faire si ce n'est arrêter de consommer des poulets hors sol et du porc breton tout en se berçant de l'illusion que nous sommes un pays qui aime ses paysans, une fois par an lors de la grand messe du salon de la porte de Versailles ? Voici ce que l'auteur suggère :
Ainsi, nous n'aurions donc rien appris de la maladie de la vache folle, du veau aux hormones, et de tous les scandales comme les algues vertes dues à l'épandage de lisier en Bretagne… Apparemment non !
Fabrice Nicolino défend l'idée que la pandémie de grippe A, appelée « porcine » jusqu'à ce que les éleveurs ne crient au loup, est une résultante directe de ce système industriel. (Voir la vidéo)
Allez, quelques petites vidéos sélectionnées par l'Ina pour la route :
► Un reportage sur les abattoirs de Nancy (1981)
► « L'opération beefsteek » contre la vie chère (1952)
► Reportage sur l'agriculture intensive sur France 2 (1992)
► Bidoche, l'industrie de la viande menace le monde - Fabrice Nicolino - éd. Les Liens qui Libèrent - 19,95€ - 385p.
Photo : découpe du porc dans un abattoir de la banlieue de Pékin (David Gray/Reuters).
A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89
- ► Des « vaches à hublot » pour regarder passer les chercheurs
- ► Comment Charal tente de bloquer des vidéos sur ses abattoirs
- ► Deux associations portent plainte pour cruauté envers des poules
- ► McDo veut des vaches qui rotent moins pour polluer moins
- ► Le blog les dessous de l'assiette
Ailleurs sur le Web
Sophie Verney-Caillat, Rue89
samedi 5 septembre 2009
WWW.ANARCHO-PUNK.NET --- près de 2000 albums anarcho-punk à télécharger & communauté internationale
WWW.ANARCHO-PUNK.NET est un nouveau projet lancé tout récemment. Près de 2000 albums de musique anarchiste de partout dans le monde sont disponible en téléchargement gratuit.
Si la musique punk et les luttes libertaires vous intéressent, joignez cette nouvelle communauté anarcho-punk internationale disponible en plus de 20 langues différentes et comprenant plusieurs forums internationaux dans diverses langues!
Les sections anglaises ont déjà commencé à ouvrir, les membres du Réseau Resistance sont maintenant invités à joindre les sections francophones :)
Les autres sections ouvriront tranquillement les unes après les autres
http://francais.anarcho-punk.net
Forums francophones:
http://francais.anarcho-punk.net/viewforum.php?f=15
Section téléchargements:
...[...]
vendredi 31 juillet 2009
Les arts du spectacle, une affaire d’hommes
En 2006, Reine Prat, chargée de mission auprès du ministère de la culture, avait publié un premier rapport (PDF) sur l’égalité hommes-femmes dans les domaines du théâtre, de la musique et de la danse. Elle y énumérait des chiffres qui avaient alors fait l’effet d’une bombe : 92% des théâtres consacrés à la création dramatique étaient dirigés par des hommes, de même que 89% des institutions musicales et 86% des établissements d’enseignement.
Ce déséquilibre massif concernait également les spectacles eux-mêmes : 97% des musiques qu’on pouvait entendre dans les institutions avaient été composées par des hommes ; ceux-ci dirigeaient 94% des orchestres programmés ; ils étaient les auteurs de 85% des textes montés, et signaient la mise en scène de 78% des spectacles. Parmi tous les cas qu’examine Reine Prat dans son deuxième rapport (PDF), récemment publié, le plus spectaculaire est sans doute celui du théâtre de l’Odéon : depuis la rentrée 1997 (sous les directions successives de Georges Lavaudant et d’Olivier Py), ce sont des hommes qui ont mis en scène 100% des spectacles programmés aux Ateliers Berthier et 95% de ceux présentés dans la grande salle ; aucune metteuse en scène n’y a été accueillie depuis 2002… Entre autres effets, écrivait Reine Prat en 2006, cette exclusion produit « des représentations artistiques qui tendent à renforcer les stéréotypes (…), plutôt qu’elles ne contribuent à l’invention de nouveaux rapports sociaux de sexe ».
La publication du premier rapport, en juillet 2006, avait été l’occasion de remarquer que pas une femme ne figurait au programme du festival d’Avignon, qui fêtait cette année-là son 60e anniversaire. Sur 884 spectacles présentés depuis la création du festival, seuls 60, soit moins de 7%, étaient l’œuvre de femmes. Et, jusqu’à aujourd’hui, une seule – Ariane Mnouchkine – a eu accès (plusieurs fois) au saint des saints, la Cour d’honneur. Sur sept artistes associés au Festival de 2004 à 2009, on compte une seule femme, une actrice, mais… en binôme avec un metteur en scène – un cas de figure exceptionnel. Signalons au passage que 59% des spectateurs d’Avignon sont des spectatrices…

- Le collectif féministe La Barbe en action au Festival d’Avignon,
le 16 juillet dernier.
Moins dignes que les hommes de présider aux destinées artistiques d’une structure culturelle, les femmes semblent davantage appréciées lorsqu’il s’agit de prendre en charge l’intendance, à laquelle les grands esprits, c’est bien connu, n’entendent rien. Elles assurent ainsi 16% des directions artistiques des compagnies, 25% des directions de festivals, 34% des directions de lieux de résidence, mais 71% de l’administration des compagnies, 57% de l’administration des lieux de résidence, et 53% de l’administration des festivals… « Il est communément admis, écrit Reine Prat dans le rapport 2009, que si tant d’hommes dirigent les institutions et en assurent la représentation à l’extérieur, c’est que tant de femmes occupent les fonctions de seconde et font tourner la maison, chacun restant ainsi dans son rôle et sur son territoire (sphère publique/sphère privée). »
Pourquoi ce problème n’avait-il encore jamais été soulevé ? Sans doute parce que l’image flatteuse d’un milieu voué à la création, et donc supposé « éclairé », dissuade de relever des archaïsmes et un conservatisme pourtant flagrants – quels que soient les oripeaux contestataires ou avant-gardistes dont on les habille. Reine Prat épingle une certaine « conception de l’Artiste Créateur que nous devons au XIXe siècle et qui reste active aujourd’hui dans les comportements si ce n’est dans les théories ». Le Créateur, par essence, est un homme ; les femmes restent plus volontiers cantonnées aux rôles d’interprète ou de muse.
En outre, le milieu artistique vit largement dans la croyance que seul le talent décide d’une carrière, alors que bien d’autres facteurs sont déterminants : le temps, les moyens financiers, les réseaux dont on dispose, l’équipe dont on s’entoure, les occasions de se confronter au public, les chances de franchir les « filtres » des concours, sélections ou nominations… mais aussi la capacité à se sentir légitime pour mener une carrière, ce qui, compte tenu de la rareté des modèles d’identification à disposition, n’a rien d’évident.
Le paravent est l’ami de la femme
« Les seuils d’élimination apparaissent de manière très visible, note Reine Prat, si l’on examine le secteur de l’enseignement spécialisé » (musique, danse et art dramatique) : les garçons représentent 38% des élèves de l’enseignement initial (EMMA [1], ENM [2], CNR [3]), mais 50% des étudiants des conservatoires nationaux supérieurs ; les hommes constituent 49% du corps professoral dans l’enseignement initial, mais sont 86% à la direction d’un de ces établissements, et 100% à la direction des quatre principaux établissements d’enseignement supérieur.
Si l’on pouvait encore soupçonner les femmes d’être moins nombreuses car moins douées, l’« affaire des paravents » apporte la preuve du contraire. Les orchestres classiques, raconte Reine Prat (reprenant les travaux de Hyacinthe Ravet sur les femmes et la musique), ont en effet décidé un jour, pour éviter les passe-droits lors des concours, que les candidats auditionneraient derrière un paravent. Surprise : cette pratique leur a valu une soudaine recrudescence de femmes dans leurs rangs… Et fait, du coup, l’objet d’une polémique récurrente. L’orchestre philharmonique de Vienne a tranché la question : il exclut d’emblée les femmes et les « personnes de couleur ».
Des hommes cooptant d’autres hommes, l’homosocialité du milieu fait boule de neige. Lorsqu’il s’agit de pourvoir un poste à responsabilité, remarque Reine Prat, les postulantes n’ont jamais les qualités requises : une « forte personnalité », acceptée ou valorisée chez un homme, sera jugée problématique chez une femme (que l’on pense aux rumeurs qui ont encore circulé, en mai dernier, sur le comportement « tyrannique » d’Isabelle Huppert à l’égard des membres du jury du Festival de Cannes qu’elle présidait). A l’inverse, on jugera que les autres « ne font pas le poids ». Ce manque de confiance dans la capacité des femmes à mener leur barque se traduit très concrètement par les ressources plus faibles qu’on leur alloue : le rapport de 2006 relevait que les scènes nationales recevaient une moyenne de 2 347 488 euros de subventions lorsqu’elles avaient à leur tête un homme, et de 1 764 349 euros lorsqu’il s’agissait d’une femme.
Les choses ont-elles un peu bougé après la publication du premier rapport ? Plusieurs initiatives ont été prises par la Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles (DMDTS), qui, signale le rapport 2009, « a réuni, de manière informelle, des personnalités du spectacle vivant susceptibles d’apporter une contribution à la compréhension de ces phénomènes. Une dizaine de rencontres ont eu lieu entre 2006 et 2008, avec des femmes de théâtre, des musiciennes, des directrices ou administratrices d’institutions ». Des groupes de réflexion thématiques et des collectifs se sont également constitués à l’échelle de certaines régions. En 2008, l’association H/F a vu le jour à l’initiative de femmes et d’hommes travaillant dans les arts du spectacle en Rhône-Alpes. Le collectif féministe La Barbe s’est également emparé de la question (voir ses interventions au Festival d’Avignon, au Théâtre de l’Odéon et au Théâtre de la Colline).
Un progrès notable cependant : alors que, depuis la création de la Comédie française, en 1680, aucun des cinq théâtres nationaux consacrés à l’art dramatique n’avait été dirigé par une femme, on est parvenu en trois ans à une stricte parité, avec les nominations de Muriel Mayette à la tête de la Comédie française (août 2006), Julie Brochen au Théâtre national de Strasbourg (2008) et Dominique Hervieu au Théâtre national de Chaillot (2008), cette dernière en codirection avec le chorégraphe José Montalvo. Reine Prat rappelle cependant que les deux théâtres lyriques nationaux « ont toujours, et depuis toujours, un directeur à leur tête ». Enfin, Graziella Contratto, seule femme à diriger l’un des vingt-trois orchestres permanents en région (celui des Pays de Savoie), et qui avait elle-même succédé à une femme (Claire Gibault), cédera sa place à un homme en septembre. « La proportion de directrices passera ainsi de 4% à 0%, commente Reine Prat. Fin d’une exception... »
Voir la présentation du travail de Reine Prat sur le site du Centre Pompidou, à l’occasion de l’exposition « elles@centrepompidou » (26 mai 2009).
Mona Chollet, Le Monde Diplomatique
Notes
[1] Ecole de musique municipale agréée.
[2] Ecole nationale de musique.
[3] Conservatoire national de région.
mercredi 22 juillet 2009
« Ne pas séparer l’individuel du politique »
Le propos pourrait sembler ténu, mais c’est dans cette sobriété que le film puise toute sa force et sa singularité. En Palestine — on pense reconnaître Ramallah, mais aucun lieu n’est nommé —, Abou Leïla, un chauffeur de taxi, ne songe qu’à l’anniversaire de sa fille (Nour Zoubi), qui va avoir 7 ans, et qu’il veut fêter en rentrant tôt chez lui avec un cadeau et un gâteau, et des fleurs pour sa femme (Areen Omari). La fiction va se dérouler à l’écran en une seule journée, mais déployer tout un monde d’obstacles et d’imprévus qui l’inscrivent dans une chronologie extra-ordinaire. Si on était dans un documentaire, certaines scènes ne pourraient se dérouler qu’à Gaza, mais le réalisateur peut ainsi embrasser librement toute la géographie palestinienne.
Abou Leïla est un ancien juge. Il a emprunté le taxi à son beau-frère, en attendant qu’un poste dans la fonction publique se libère, dans un pays en proie à la décomposition et à la corruption provoquées par l’occupation. Il est incarné par Mohamed Bacri, comédien à la présence magnétique, véritable « Clint Eastwood » arabe, qui est ici à contre-courant des rôles de héros qu’on lui connaît. On ne l’imagine pas juge, et il est l’antithèse d’un chauffeur de taxi, mais il endosse les deux personnages, comme pour parler à la fois du point de vue des institutions palestiniennes et de celui des gens de la rue.
Tel un Don Quichotte, il va batailler auprès de ses concitoyens pour tenter de leur faire partager son attachement à l’ordre et aux principes. Des principes, il en a plein. Il ne va pas jusqu’aux check-points — que l’on ne verra délibérement pas dans le film, mais qui rythment la vie quotidienne de leurs diktats. Il ne prend pas d’hommes armés (« la moitié de la population »), ne veut pas que l’on fume dans son taxi qu’il considère comme un lieu public, et le passager qui monte à l’avant à ses côtés doit attacher sa ceinture de sécurité. Autant de règles qui apparaissent totalement surréalistes dans la vie quotidienne sous occupation, mais qui sont pour Abou Leïla autant de repères pour se reconstituer une vie normale.
L’ex-juge sillonne la ville, et les clients qu’il prend apportent chacun un éclairage du quotidien invivable des Palestiniens. Celui qu’ils subissent, mais aussi qu’ils s’infligent. Un couple renonce à son trajet pour rejoindre une queue qui s’est formée sans que personne à l’intérieur ne sache ce qui va être distribué : une des images les plus acides de ce miroir qu’il tend à sa propre société pour la secouer. Une femme est perdue, ne sachant si elle doit aller d’abord au cimetière ou à l’hôpital, s’occuper de la tombe de son mari ou d’elle en premier lieu. Un ancien prisonnier (Saleh Bacri, apparition fugitive mais lumineuse), celui à qui Abou Leïla veut interdire de fumer, explique laconiquement que c’est grâce à la cigarette qu’il a tenu onze ans en prison.
Alors qu’il tente de déposer un téléphone portable oublié dans son taxi au commissariat de police, Abou Leïla manque de passer pour un voleur et est confronté à une bureaucratie absurde. Les tracas qu’égrène cette journée ordinaire vont être de plus en plus violents, jusqu’au point culminant d’un attentat. A partir d’un véhicule de la police palestinienne, il essaye d’endosser le rôle de l’Autorité et interpelle son peuple et l’occupant avec un mégaphone. Puis il retourne à sa tentative désespérée de rentrer chez lui pour se retrancher dans les joies simples de l’univers familial qui clôture le film.
Tout ça pour ça ?
« Je pense que dans le cas précis des Palestiniens, nous ne pouvons pas séparer l’individuel du politique, car la politique influence et guide nos vies personnelles et quotidiennes. Après soixante ans d’occupation, nous avons essayé par tous les moyens de regagner notre liberté, mais les choses ont empiré. Cela a mené à une frustration et à un ennui, pas seulement à cause de l’occupation, mais aussi parce que nous étions toujours en alerte et devions nous débrouiller tous les jours. Je pense que le temps est venu pour nous de mener une vie normale, dans nos villes, dans nos maisons, d’élever nos enfants et d’essayer de réaliser nos rêves les plus simples. »
Si ce propos sert de fil conducteur à l’Anniversaire de Leïla, c’est aussi parce que Rachid Masharawi est l’un des premiers cinéastes à avoir réalisé des films sous l’occupation israélienne, alors qu’avant la première Intifada (entre 1987 et 1989), il était quasiment impossible, voire interdit de filmer. Né en 1962 à Shati, dans un camp de réfugiés de la bande de Gaza, il a commencé à travailler, dès l’âge de 18 ans, dans le milieu du cinéma et de l’audiovisuel, et a réalisé à ce jour une vingtaine de films, documentaires essentiellement, primés et diffusés internationalement.
En 1996, il a fondé à Ramallah le Centre de production et de distribution cinématographique, dont la vocation principale était de créer un cinéma mobile pour les enfants. Le Centre a été très actif jusqu’en 2002 mais connaît aujourd’hui d’importantes difficultés de circulation.
Cette critique de la société palestinienne, des institutions comme des individus, vient s’ajouter à une œuvre où il a déjà longuement décrit l’occupation israélienne. « Je peux aller jusque-là. Il faut maintenant se confronter aux conséquences de l’occupation dans la société palestinienne. Et se renforcer. Pour devenir indépendants plus vite. »
L’anniversaire de Leïla, Tunisie (Cinétéléfilms), Palestine (Production Rachid Center), Pays-Bas (Sweet Water), 2008. En salles le 22 juillet.
L’anniversaire de Leïla est le cinquième long métrage de Rashid Masharawi, qui vit entre Paris et Ramallah. Parmi ses œuvres documentaires : Longue journée à Gaza (1991), Rabab (1997), En direct de Palestine (2002), Arafat mon frère (2005)…
Couvre-Feu (1993) est son premier long métrage de fiction, suivi de Haïfa (1995), Un ticket pour Jérusalem (2002), Attente (2005).
Source : http://blog.mondediplo.net/2009-07-20-Ne-pas-separer-l-individuel-du-politique
vendredi 10 juillet 2009
Côte d’Ivoire : entre deux eaux
Neuf ans après Bronx Barbès, apnée dans les ghettos d’Abidjan [1] qui se tailla un grand succès en Côte d’Ivoire, la réalisatrice Eliane de Latour sort Après l’océan. Une sorte de suite pour cette anthropologue française qui fréquenta Jean Rouch mais ne fait « surtout pas des films d’anthropologie ». Cette fois, la cinéaste s’est intéressée à l’immigration de deux de ceux qu’elle nomme les « ghettomen ». L’un sera expulsé suite à une rafle à Malaga, l’autre naviguera en eaux troubles avant de revenir au pays. « L’idée n’était pas de faire un film sur l’immigration classique, autour des questions d’intégration et de sécurité, mais plutôt sur le rêve. » Et sur la question de savoir comment rentrer au pays la tête haute, la tête basse. « Les candidats qui échouent deviennent alcooliques, désœuvrés, restent cloîtrés au village. Derrière, il y a la violence des deux sociétés : après et avant l’océan. »
« Il fallait que ce film existe pour que les jeunes de nos bidonvilles comprennent que là-bas n’est pas la rose. Même ceux qui en reviennent avec de l’argent, ce n’est pas toujours propre », commentera le président Laurent Gbagbo, qui s’est personnellement impliqué dans le soutien financier à Après l’océan, le coproduisant à parts égales avec l’Angleterre et la France. Pourtant, la plupart des Ivoiriens croisés à l’occasion de l’avant-première, fin mai à Abidjan, lorsque le film a été projeté devant des milliers de personnes sur quatre grandes places populaires (Abobo, Yopougon, Koumassi et Port Bouët), ne rêvent que d’une chose : tenter l’aventure en Europe. « On dit que la France c’est pour les Français, la souffrance, c’est pour les Noirs, explique un étudiant en troisième année de droit lors de l’une de ces quatre soirées. Mais moi, je veux quand même y aller, juste pour me chercher et savoir ce qu’il en est avant de me rendre au paradis ou en enfer. »
En Côte d’Ivoire, 48,9 % de la population vit avec moins d’un euro par jour. Le pays est désormais éligible au statut de PPTE (pays pauvre très endetté). C’est l’une des raisons de cet exil collectif qui n’a cessé de grossir depuis le coup d’Etat de la fin 1999. « Le modèle, dans les quartiers, c’est celui qui est parti et qui est resté là-bas. Et peu importe comment il s’en sort, résume Abou Katamé, du Centre culturel français. L’ailleurs occupe une place trop importante dans l’imaginaire de la jeunesse africaine, qui ne rêve que de s’enfuir. C’est un échec de nos responsables politiques. Alors que l’ascenseur social ne marche plus ici, dans l’exil, tout le monde est à égalité, ou presque. »
« D’autant que ceux qui reviennent les poches pleines ne font que conforter la tendance. Mais ils ne disent pas comment ça se passe et ce qu’ils ont dû endurer », reprend Clay, diplômé ayant préféré demeurer sur zone. Mais la plupart, à l’image d’Otho dans le film, reviennent comme des moins-que-rien. C’est le cas de Sako, 22 ans, parti pour l’Espagne en pirogue, avec 85 autres galériens, depuis la Mauritanie. Coût de l’opération : 300 000 CFA pour rester une trentaine de jours en centre de rétention avant d’être renvoyé à la case départ. C’est cher payé. Mais il jure qu’il réessayera. Idrissa, 34 ans, travaille avec lui dans une des échoppes du quartier Adjamé. « Je suis né dans la misère, alors la galère en Europe, ça ne me fait pas peur. Je préfère mourir sur l’eau que vivre en Afrique. Dans notre tête, c’est scanné. » Non loin de là, dans le gloglo (les ruelles informelles) du quartier Abras, Oumar fait les comptes. A 29 ans, ce soudeur avait économisé près de deux millions de CFA pour faire la route. Direction l’Egypte, afin de passer par Israël, sur les conseils d’un copain qui « se débrouillait bien là-bas ». Résultat : un mort parmi ses 35 compagnons d’infortune. Et un retour au pays un mois après le départ. Et, malgré tout, toujours l’envie de s’enfuir. « Y a mille façons d’y arriver. Dès que j’ai l’argent, je repars, c’est certain ! »
A Abidjan, autour des ambassades européennes, pullulent les « canonniers », ceux qui vous propulsent sur Bengué, le dernier village avant la frontière malienne qui symbolise « l’Europe ». Chacun a sa méthode. Toutes sont aléatoires. Toutes ont un prix. Avec l’aide de sa sœur vivant en banlieue parisienne, et après un premier essai à 400 000 CFA via la Mauritanie, Doul a déboursé 3,2 millions CFA pour avoir un visa touristique. Direction Paris en 2001, pour « pouvoir mener une vie normale, avoir du travail ». Il y vivra en périphérie, agent de sécurité et couvreur pour moins que le SMIC, au black. Quatre ans à envoyer de précieux mandats tout en squattant à la Cité universitaire de Cachan. « Chambre 142, 4e étage ! » Jusqu’à ce contrôle de papiers au métro Malakoff, un dimanche après-midi de 2006. Direction Vincennes, terminus Abidjan deux semaines plus tard. Depuis, comme Otho dans Après l’océan, il traîne sa désespérance dans une arrière-cour de Koumassi, prenant « des petites choses » pour faire passer la honte qui le hante. « Je suis prêt à tout pour recommencer. C’est trop la galère ici : pas de diplôme, pas de relations, pas de boulot ! Y a rien à faire, rien à perdre. Je veux repartir. »
Après l’océan, un film de Eliane de Latour, avec Fraser James, Marie Josée Croze, Djédjé Apali, Sara Martins, Lucien Jean Baptiste, Kad Merad, Jimmy Danger, Malik Zidi..., depuis le 8 juillet sur les écrans français. Voir le site du film.
Jacques Denis, Le Monde Diplomatique
Notes
[1] Voir un extrait.
jeudi 25 juin 2009
SUR LA PISTE DE B. TRAVEN
Les éditions l’Insomniaque [1] ont traduit et publient la plus fiable des biographies du mystérieux B. Traven. En déjouant les pièges de la mystification, elle évite les pistes hasardeuses et maintient le parcours de l’écrivain dans une perspective historique et littéraire qui nous balade de la République des conseils de Bavière à la forêt Lacandone. Le mérite de cette biographie est aussi de redécouvrir l’œuvre de cet écrivain clandestin. Le Vaisseau des morts (1926), récit et réflexion sur l’errance d’un marin apatride, nous décrit l’enfer du prolétariat des mers sur un navire au pavillon fantôme. Les Cueilleurs de coton (1926 – inédit en français) est un récit sur les ouvriers saisonniers au Mexique, mélange de parias noirs américains, d’agitateurs anarcho-syndicalistes des IWW (Wobbly) et de péons mexicains. Le journal Vorwärts qui publia le roman en feuilleton dès 1925, le commente ainsi : « On connaît la vie des tisserands silésiens d’avant 1848 ; on connaît la vie des ouvriers modernes du textile.Mais qui se soucie de ceux qui fournissent la matière première aux ouvriers du textile, les cueilleurs de coton,ceux qui travaillent dans les plantations. […] Le héros du roman – car il y en a quand même un –, c’est la classe ouvrière, ce sont les travailleurs agricoles mexicains, des Indiens pour la plupart. En comparaison, les travailleurs ruraux exploités dans les contrées situées à l’est de l’Elbe mènent une vie de cocagne. » C’est Le Trésor de la Sierra Madre , porté à l’écran par John Huston, qui demeure l’ouvrage le plus connu de Traven. Précis descriptif de la fièvre de l’or, Traven y affirme que « ce n’est pas tant l’or qui transforme les êtres que la puissance qu’il leur donne. C’est cela qui les excite, dès qu’ils voient de l’or ou même en entendent parler ». Mais il estime néanmoins, tout au long de son œuvre, que la radicalité subjective permet de se soustraire à cette funeste combinaison. De l’expédition archéologique Palacios de 1926 auquel il participe en tant que photographe, Traven tire la matière d’un ouvrage ethnographique, Land des Frühlings ( Au pays du printemps , 1928 – inédit en français) et surtout de son cycle de l’Acajou sur la révolution mexicaine, (dont seuls Indios , La Charrette et La Révolte des pendus sont traduits en français) qui offre une des descriptions les plus précises, à la fois éthologique et humaniste, des mécanismes d’un bout à l’autre de la chaîne de l’exploitation capitaliste. Article publié dans CQFD n°63, janvier 2009.
RAVEN EST LOIN D’ÊTRE UN INCONNU des colonnes de CQFD (n° 18, n° 43), où nous n’avons cessé de déplorer l’incurie de la fameuse « exception culturelle française » qui laissait plus de la moitié de son œuvre inédite en français ! Insaisissable, Les aventures de B. Traven par Rolf Recknagel (1918-2006) est un ouvrage passionnant, extrêmement fluide, qui permet de partager l’odyssée de cet « anonyme célèbre » qui gagne à être connu.
Si le mystère des origines de l’homme qui se fit appeler dans sa seconde vie Traven reste encore entier, on sait qu’il fut auparavant Ret Marut, homme de théâtre, pamphlétaire et révolutionnaire, influencé par Stirner, Shelley ou London dans l’Allemagne du début du siècle. Dans sa revue Der Ziegelbrenner (1917-1921), il pourfend les ennemis éternels : l’État, l’autorité, le capitalisme, le nationalisme, le colonialisme, la guerre, l’Église, la bureaucratie, les préjugés raciaux, mais aussi les partis politiques et le socialisme autoritaire ou institutionnel. Il consacre quelques attaques toujours actuelles contre la presse vendue au grand capital, qu’il combattra d’ailleurs, en qualité de censeur, au sein de l’éphémère République des conseils de Munich : « On ne parviendra jamais à une vraie démocratie tant que la presse se trouve aux mains de gens qui pensent en premier lieu à gagner de l’argent et ne songent qu’en dernière instance à mettre la presse au service de l’humanité. […] Toutefois un métier voué à entraver la divulgation de la vérité et à propager le mensonge, un métier qui pourchasse les hommes et s’abaisse au commerce pour l’amour du profit, un tel métier est immoral. […] Le journalisme pratiqué au sens capitaliste est une infection dont il faut délivrer l’humanité. La liberté de la presse n’est possible que lorsque la presse n’exerce plus son activité pour l’amour du commerce.Créer les bases d’une véritable liberté de la presse restait réservé au prolétariat en lutte. » (Der Ziegelbrenner, 10 mars 1919).
Échappant par chance aux hordes sanguinaires lancées par le gouvernement social-démocrate de Noske à la trousse des révolutionnaires, Marut fuit l’Allemagne et abandonne son identité à Londres d’où il embarque pour Tampico (Mexique) en 1924. De là, il n’aura de cesse de veiller orgueilleusement sur son anonymat (« Ma vie m’appartient, seuls mes livres appartiennent au public », écrivait-il à ses éditeurs allemands), laissant la matière de ses livres parler pour lui.
L’observation du mode de vie des indigènes du Chiapas et de leur condition « naturelle » non encore soumise aux rapports de domination capitaliste va d’ailleurs appuyer cette intuition. La communauté maya résiste mieux que les conseils de Bavière, ce qui n’empêche pas Traven de rêver à la fraternisation de l’Indien mexicain et du prolétaire européen.
En 1933, les livres de Traven sont traduits en des dizaines de langues et se diffusent à des millions d’exemplaires à travers le monde. Les nazis les interdisent au même titre que ceux de Marx, Freud, Brecht ou Stefan Zweig. C’est après la Seconde Guerre mondiale que l’énigme de l’identité de Traven dit Torsvan, dit Hal Croves devient un jeu médiatique auquel il essaie de se soustraire péniblement. En 1969, Traven fait disperser ses cendres au-dessus de la jungle chiapanèque, se mêlant définitivement à la densité anonyme de la forêt primaire.
[1] Les éditions l’Insomniaque ne dérogent pas à leur tradition d’excellence qui en a fait une des fines lames de l’édition férocement indépendante et critique depuis 1993. C’est aux insomniaques que l’on doit entre autres Les Écrits d’Alexandre Marius Jacob ; la première édition en français sur la vie de hobo de Boxcar Bertha, racontée par Ben Reitman ; le désopilant Les Aventuriers du RMI de Jérôme Akinora ; Putain d’usine de Jean-Pierre Levaray ; les premiers ouvrages en français de textes zapatistes ; la somme historique Viet nam (1920-1945) du regretté Ngo Van ; l’indispensable anthologie sur l’enfermement Au pied du mur ou encore Les Souvenirs de la guerre d’Espagne d’Antoine Gimenez.
