dimanche 24 octobre 2010

Matin d’un jour de mobilisation sur RTL : les signes avant-coureurs de l’Apocalypse ?

En cette matinée du 19 octobre 2010, les journalistes de la rédaction de RTL et Vincent Parizot, présentateur de la tranche 7-9h30 à leur tête, sont dans les starting-blocks. Une nouvelle journée de mobilisation contre la réforme des retraites s’annonce.

D’ordinaire pourtant, au matin d’une telle journée, sur RTL comme ailleurs, hormis les désagréments dans les transports, rien de passionnant ne mérite l’attention. La routine en quelque sorte. D’autant que sur RTL, comme d’ailleurs sur Europe 1 ou sur RMC ou dans la plupart des médias audiovisuels privés, les professionnels de l’information ne font jamais grève ou si rarement ! Aucune raison alors, dans ce milieu fortement marqué par l’individualisme et l’arrivisme, de se laisser emporter par l’émotion des solidarités collectives. Aucun risque de « dérapages » de l’ « objectivité » !

Or, ce matin-là, la journée s’annonçait plus palpitante.

La veille, une poignée d’affrontements entre jeunes et force de l’ordre (Lille, Lyon, Nanterre) ont été dramatiquement mis en avant par un grand nombre de médias : « Manifestations lycéennes : violences dans plusieurs villes » clame l’AFP ; « Manifestations lycéennes : 290 casseurs interpellés, 231 en garde à vue » poursuit toujours l’AFP ; « Retraites - Violences dans les manifestations lycéennes à Lyon » surenchérit le concurrent Reuters. « Des manifestations de lycéens dégénèrent, 290 "casseurs" interpellés », tremble TF1 ; « IdF : une lycéenne blessée dans une manif », frémit Europe 1 ; « Lycées : des violences et des affrontements en marge des blocages », grelotte Libération. Mais ce n’est pas tout. Les raffineries sont bloquées par les salariés, la pénurie d’essence guette. Et, cerise sur le gâteau, les transports sont sérieusement touchés un peu partout en France par la mobilisation des cheminots et autres chauffeurs de bus.

Autant d’événements qui font qu’un journaliste de RTL digne de ce nom se sent stimulé. Tout est en place pour réaliser un « excellent » journal. Vincent Parizot le sait instinctivement, et ses acolytes de la tranche matinale, Jean-Michel Aphatie, Alain Duhamel et Yves Calvi également. Les auditeurs, parmi lesquels un certain nombre égarés suite à la grève des stations de Radio France – dans le service public, des salariés font malgré tout grève – vont en avoir plein les esgourdes…

7h : les casseurs de tous les dangers

… Et ça commence très fort dès le journal de 7h. Les duettistes, Vincent Parizot et Marie Guerrier, en leur qualité de grands professionnels de RTL, épousent spontanément la ligne éditoriale de leur station et informent d’abord, dans le registre qui convient, sur le point de vue de la police : « La police redoute la violence des casseurs dans les manifestations d’aujourd’hui contre la réforme des retraites. Il y a eu des incidents dans plusieurs villes hier », s’alarme ainsi Marie Guerrier. « Les syndicats de police s’inquiètent de nouveaux débordements dans les manifestations aujourd’hui. Il faut dire que déjà hier 290 casseurs ont été interpelés dans plusieurs grandes villes », crisse des dents avec elle Vincent Parizot. La mise en bouche est un peu lourde pour un petit déjeuner, mais la suite s’avère encore plus consistante.

Marie Guerrier : « Des voitures avaient été incendiées, du mobilier urbain détruit, tous les signaux d’alerte sont au rouge », Jean-Alphonse Richard. Le fameux Jean-Alphonse Richard, chef du service police-justice, n’a plus qu’à déclamer les communiqués de ses amis bien placés : « Effectivement du coté des forces de l’ordre on redoute cette journée qui apparaît comme celle de tous les dangers. En ligne de mire bien sûr la grande manifestation parisienne. Deux cortèges dont celui des lycéens. Les policiers, renseignements à l’appui savent qu’il sera particulièrement exposé. Confirmation de Mohamed Douhane, syndicat Synergie officier ».

Et pour confirmer, Mohamed Douhane confirme : « Nous avons des signes alarmants des services de renseignement. Ce qu’on craint, c’est non seulement des pillages de commerce mais également que des lycéens soient pris à partie par des casseurs qui tentent toujours de s’infiltrer au cœur du cortège pour dépouiller les manifestants ». Ce cher Jean-Alphonse réserve le meilleur pour la fin : « Selon nos informations ces fauteurs de troubles vont mélanger en fait casseurs professionnels, militants de l’ultra gauche, mais aussi sympathisants d’extrême droite. »

La loi des amalgames est dure, mais c’est là loi ! Avant tout jugement, les violences sont mises sur le compte de « casseurs » (et jamais de jeunes qui résistent aux violences policières) et de « fauteurs de troubles » politiquement étiquetés.

7h30 : double peine pour le citoyen lambda

Mais ce n’est pas fini. L’auditeur de RTL déjà passablement rassasié d’informations dramatiques, n’a pas eu le temps de digérer le journal de 7h que déjà arrive celui de 7h30.

Vincent Parizot, désormais en roue libre, psalmodie sa leçon : « À la une de l’actualité, il y a ces manifestations à hauts risques un peu partout en France. La police craint l’action des casseurs en marge des cortèges […] ce qui a changé depuis mardi dernier, depuis le record de la mobilisation, c’est l’atmosphère, vraiment beaucoup plus tendue autour de ce mouvement social. »

Son complice d’antenne s’appelle cette fois-ci Philippe Antoine. Le tout nouveau co-rédacteur en chef de la tranche matinale est lui aussi rodé à dérouler la machine à faire peur : « Et hier déjà 300 interpellations. Cette nuit un collège au Mans a été entièrement détruit par un incendie, sans doute criminel. On ne sait pas s’il y a un lien avec ces violences redoutées. » Rien ne permet effectivement de faire à cette heure de la matinée le lien entre cet incendie et le mouvement social, mais Philippe Antoine le fait quand même.

Sur sa lancée, l’ancien correspondant de RTL aux USA (où, pendant cinq ans, il a sans doute appris à observer les luttes sociales…), change de registre, mais continue surtout à dénigrer le mouvement actuel : « En ce jour de grève surtout dans les transports, cette pénurie ponctuelle et localisée d’essence ne facilite évidemment pas les déplacements de ceux qui doivent aller travailler. On peut parler d’une sorte de double peine : pas d’essence pour rouler et peu de trains pour circuler. »

L’opposition entre les grévistes et manifestants d’une part, et le gouvernement de l’autre ? Disparue. Place au conflit présumé entre les premiers et les usagers... C’est ce que s’empresse de faire un des journalistes de la rédaction, Dominique Tenza, envoyé sur le terrain pour récolter bien entendu le désarroi de ceux qui veulent travailler : « On a du mal ce matin à percevoir cette solidarité qui semblait pourtant exister mardi dernier entre les usagers et les grévistes ». Aussi fragiles soient-ils, les sondages publiés les jours suivants contredisent absolument le grand reporter de terrain qui, sur le terrain (mais lequel ?), n’a vu que ce qu’il voulait voir [1].

7h40 : les pilleurs de l’économie

Et pour bien isoler monsieur tout le monde du gréviste obtus, rien de mieux après le registre de la peur que d’aborder celui du porte-monnaie : les grèves coûtent cher !

Première salve à 7h40 avec le chroniqueur économique de la station, Christian Ménanteau : « Des milliers d’entreprises subissent, durant ces conflits, des pertes financières tout simplement parce qu’elles vont rater des ventes, perdre des commandes ou qu’elles vont livrer en retard, ce qui entraînera des pénalités. D’une façon générale, on considère que le chiffre d’affaires perdu lors d’une journée de grève n’est jamais, jamais récupéré à 100% […] Le coût invisible est celui qui est le plus dommageable. C’est celui de l’érosion de notre réputation économique. »

Et comme tout bon journaliste opposé à la grève, Christian Ménanteau prend alors l’exemple de… Marseille : « Le bon ou le pire exemple de cette destruction d’un potentiel économique, c’est le port de Marseille. L’ancien port numéro 1 en Europe est aujourd’hui un port de seconde zone. Il est boycotté par tous les grands transporteurs internationaux, et même par les industriels locaux, à cause de mouvements sociaux à répétition. […] Impossible, aujourd’hui, de chiffrer les dommages avec précision. En revanche, il est certain que les coûts indirects seront largement supérieurs à l’évaluation que vont livrer les experts. »

7h50 : les putschistes en herbe

50 minutes après le début des hostilités, l’auditeur de RTL est forcément conscient de la situation : les grévistes sont des casseurs et des gaspilleurs d’argent. Ils va apprendre grâce à Jean-Michel Apathie que ce sont aussi des putschistes en herbe. Celui-ci que ses multiples activités empêchent de faire grève – chroniqueur au Grand Journal de Canal+, animateur du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI en plus de son activité d’intervieweur sur RTL – justement reçoit le porte-parole du PS, Benoît Hamon. Une nouvelle occasion de manifester son désamour quasi pathologique pour les syndicats, lui qui fut pourtant dans les années 80 un des leaders bordelais du mouvement étudiant contre le ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur de l’époque, Alain Devaquet, et membre du Syndicat national des journalistes (SNJ) au début des années 90.

- « 2.500 des 12.500 stations-service sont aujourd’hui sans essence sur le territoire français. Est-il légitime au nom de l’opposition à la réforme des retraites voulue par le gouvernement de priver des français d’essence ? »
- « Ma question c’était : est-il légitime de couper le robinet d’essence ? »
- « Vous avez parlé, Benoît Hamon, la formule vous venez de l’employer, de "légitimité sociale". La légitimité sociale, est-ce que c’est supérieur à la légitimité parlementaire ? »
- « Dans votre esprit, j’essaie de comprendre, les syndicats ont une forme de droit de veto sur ce type de réforme ? »
- « Il y a des gens avec qui on ne peut pas se mettre d’accord ! »

Questions de « l’avocat du diable » ou éditorial déguisé en interrogations ?

8h : la peur, le retour

Cela fait presque une demi-heure que les auditeurs de RTL n’ont pas entendu le mot « casseur ». Le journal de 8h est l’occasion de réparer cet oubli… et de quelle façon ! Vincent Parizot, toujours en première ligne… de l’information, en profite tout d’abord pour élargir son vocabulaire un peu limité depuis le début de la matinée : « À la Une ce casse-tête des syndicats pour cette dixième journée d’action contre la réforme des retraites. À la fois maintenir la mobilisation et en même temps gérer sa radicalisation. »

Le troisième journal de la matinale permet à une troisième duettiste, Adeline François de faire son entrée dans le studio et de seconder un Vincent Parizot épuisé par l’intensité de la tâche.

Adeline François, le 23 août 2008, avait choisi… France Soir pour confier ses rêves après sa nomination à la tranche matinale de RTL : « C’est un mythe. Mes parents écoutaient RTL quand j’étais toute petite. Quand je suis arrivée à Paris en 2004 et que j’ai gravi les marches de la rue Bayard, j’ai dû me pincer pour y croire. […] Oui, c’est dans mes gènes. Mais j’ai bien failli faire une carrière d’orthophoniste. […] Je n’ai pas peur du travail. Je sais que j’ai une certaine résistance physique. »

C’est sans doute son goût du travail, fût-il le plus harassant, qui explique pourquoi elle n’est pas en grève ce 19 octobre 2010 et confie ainsi l’angoisse qui l’étreint : « Question ce matin : les casseurs vont-ils faire dégénérer le mouvement ? L’autre point noir du conflit, c’est l’approvisionnement en carburant. Plus de 2600 stations-service à sec. La pénurie tant redoutée complique déjà le quotidien de nombreux automobilistes. Quotidien très compliqué aussi pour les usagers des transports en commun. Toujours de fortes perturbations y compris dans les airs ».

L’apport du sang neuf d’Adeline François dope visiblement le présentateur vedette de la matinale qui retrouve aussitôt ses automatismes : « À chaque journée d’action, ses enjeux. La semaine dernière on s’interrogeait sur l’impact de la mobilisation des jeunes qui commençait à peine. Eh bien ce matin on redoute surtout les intrusions des casseurs ». Le numéro produit alors par les duettistes de choc de RTL est de toute qualité… journalistiquement parlant. « Cette dixième journée d’action contre la réforme des retraites est de tous les dangers », s’enflamme immédiatement Adeline François qui poursuit : « Les heurts entre jeunes et policiers qui se sont produits hier notamment à Nanterre et Lyon ne laissent rien augurer de bon ce matin. 290 casseurs ont été arrêtés sur la seule journée d’hier. Les autorités craignent le pire. »

Et devinez quelles « autorités » Adeline ressort pour évoquer le pire ? Le fameux Mohammed Douhane du syndicat de police Synergie-Officiers, déjà utilisé dans le journal de 7h30. Le « sonore » a visiblement été « retravaillé » pour faire un peu plus neuf et surtout encore plus inquiétant : « C’est la journée de tous les dangers. On sent que la tension est très importante. Nous avons des signes alarmants des services de renseignement. Ce qu’on craint, c’est non seulement des pillages de commerce mais également que des lycéens soient pris à partie par des casseurs qui seront venus dans cette manifestation uniquement pour commettre des déprédations et dépouiller les manifestants. » Et là on ne peut qu’applaudir RTL pour le choix de l’interviewé. C’est, comme il se dit dans le métier, un « bon client », un très, très bon client : « Ce qu’on craint par dessus tout c’est un dérapage, un mouvement de panique au milieu de la foule qui pourrait générer des blessés, et voire des morts. »

C’est dans des moments comme celui-là que l’on mesure le chemin parcouru depuis un an par une journaliste qui, comme elle le confiait à France Soir, possède RTL « dans les gènes ». La voix lugubre, Adeline François reprend à l’antenne : « Des blessés, voire même des morts... » Oui, vraiment, Adeline est promise à un bel avenir professionnel. « Génétique » ?

8h15 : le bloq de Benjamin

À la sortie d’un tel journal, l’auditeur peut enfin mesurer quels dangers les grévistes font courir à la population et notamment aux jeunes. Il est donc grand temps justement… et tout à fait démocratiquement d’entendre à l’antenne un de ces fameux grévistes. La tâche d’en interviewer un est dévolue à l’inégalable Yves Calvi, le présentateur tout en nuance de « C Dans L’air », tout juste passé en cet automne du service public de France Inter à RTL : « Vous êtes en direct de votre lieu de travail ou plutôt de blocage, puisque vous êtes représentant syndical CGT à la raffinerie de Dunkerque. » Là l’auditeur mesure le talent d’un intervieweur comme Yves Calvi : « de votre lieu… de blocage puisque vous êtes représentant syndical CGT » car comme chacun le sait un représentant CGT ne travaille pas - jamais ? - mais bloque.

Yves Calvi continue sur sa lancée : « 28 ans, père de famille avec trois enfants, vous travaillez depuis l’âge de 19 ans et donc j’imagine que vous comprenez très bien à quel point un mouvement comme le vôtre est dur à vivre pour les français qui nous écoutent, autrement dit je m’adresse à l’être humain et non au syndicaliste obtus, vous pouvez comprendre alors ? Alors première question, difficulté dans les transports plus pénurie d’essence, est-ce que vous ne trouvez pas que ça fait quand même beaucoup ? »

Le syndicaliste, Benjamin Tange, a beau tenter de s’expliquer, rien ne peut faire dévier Yves Calvi de sa mission, informer correctement l’auditeur de RTL sur l’action des salariés des raffineries : « Il y a une rumeur qui dit que les techniciens de maintenance même grévistes sont payés, c’est vrai ou c’est faux ça Benjamin ? [...] On est bien entendu dans un rapport de force. C’est votre mouvement – celui de la pression sur l’essence – qui modifie la donne dans le conflit des retraites, justement est-ce que ce n’est pas la pression de trop ? »

8h40 : les pilleurs de l’économie, le retour

RTL n’hésite pas en ce 19 octobre à se répéter pour mieux informer l’auditeur. À 8h40 il est normalement entendu que les casseurs vont à nouveau casser. Reste à convaincre que toutes ces grèves coûtent cher. Christian Menanteau a ouvert le bal à 7h40. C’est l’heure de la deuxième couche.

Michel Godet, grand expert français anti-grèves, est donc invité sur RTL… pour la 88e fois depuis trois ans [2]. Il est intéressant d’analyser la manière avec laquelle un journaliste objectif comme Vincent Parizot, dont la neutralité ne peut être mise en question, s’y prend pour aborder le sujet : « À l’aube de cette dixième journée d’action contre la réforme des retraites, on se demande si la France a bien les moyens de se payer ce conflit dur et surtout long ? Est-ce que le bon sens ça serait de faire l’addition et de dire qu’elle sera trop lourde ? » Oui, oui Vincent Parizot pose des questions. Il y a à chaque fois des points d’interrogation à la fin des phrases. Comme par exemple dans ces autres questions que pourraient poser les enquêteurs d’Acrimed : « À l’aube de cette dixième journée d’action contre la réforme des retraites, on se demande si RTL est la meilleure radio pour informer sur un mouvement social ? Est-ce que le bon sens ça serait de poser le constat et de dire que Vincent Parizot est un journaliste dont l’objectivité est aussi grande que le présentateur de la télévision soviétique à l’époque de Brejnev ? ».

Après de telles questions, l’expert anti-grèves Michel Godet peut développer son expertise truffée de… mensonges sans risquer d’être contredit.

Paroles d’expert : « Tout à l’heure ça a été annoncé par Christian Ménanteau. Madame Lagarde parle de 300 millions d’euros. En fait les chiffres de l’INSEE depuis des années c’est plutôt 400 millions d’euros que représente chaque jour de grève et trois jours de grève ça fait deux fois le montant du bouclier fiscal […] Donc chaque jour qui passe, on ne fait que creuser le déficit, on ne fait que creuser la dette et donc c’est complètement irresponsable vis à vis des générations futures qu’en plus on fait descendre dans la rue ». À ce moment de l’intervention, n’importe quel journaliste ayant travaillé son sujet pourrait contredire Michel Godet. Pas Vincent Parizot, « un gros bosseur » (selon Le Parisien du 24 août 2008) qui avoue lui-même « être très concentré sur l’information, mais savoir aussi prendre du recul ». Un recul si bien informé qu’il ne lui permet pas de relever que les chiffres avancés par Michel Godet non seulement sont datés, mais sont en grande partie faussés ou faux.

L’expert préféré de RTL, en effet, fait très probablement référence à deux estimations - l’une de Bercy et l’autre de l’INSEE - publiées en 2007, suite au long conflit des cheminots protestant contre la réforme des régimes spéciaux de retraites. Autant l’estimation de Bercy était calculée pour un jour de grève, autant celle de l’INSEE couvrait… dix jours de grèves. De plus le contexte n’était pas le même : pas le même type de perturbation, pas le même nombre de grévistes. Un rapport rédigé par le député UMP Hervé Mariton en 2009 sur le coût des grèves reprenait du reste les deux chiffres pour conclure : « Il importe de souligner que, selon la méthode de l’INSEE, l’impact des grèves de 2007 sur l’économie française est 10 fois inférieur à celui calculé par le ministère de l’économie. Cette divergence majeure entre ces deux évaluations les fragilise toutes deux. On peut se demander s’il n’appartient pas à une démocratie adulte de construire des instruments d’analyse des coûts des grèves, dont les résultats pourraient être versés au dossier des négociations » [3].

Michel Godet peut mystifier la réalité sans effrayer en aucune façon le professionnalisme de Vincent Parizot. L’expert préféré d’Yves Calvi (qui l’a invité huit fois depuis le début de l’année dans « C Dans L’air » sur France 5) n’a aucun mal à dérouler tranquillement la même prose qu’il récite depuis 20 ans : « Écoutez, je ris d’une façon un peu triste pour mon pays et pour mes enfants, parce que ceux qui font grève aujourd’hui, de toute façon ils ne risquent pas de perdre l’emploi […] On a le record de la gréviculture comme on dit. La SNCF, c’est 1% des salariés de ce pays, c’est 10% de jours de grève. »

8h45 : vive le rire pompier !

La « matinale » tire à sa fin. Après un tel moment d’informations, RTL ne peut que terminer en beauté. À croire que consommer une information de la sorte ouvre des dispositions pour écouter la suite, c’est à dire Laurent Gerra. Ce 19 octobre c’est donc avec l’imitation de Guy Béart que les auditeurs de la station la plus écoutée de France partent travailler. Les autres qui font grève ont, peut-être depuis longtemps, déserté l’antenne : « Il n’y a plus d’essence, on est coincé, merci à la CGT et même le pompiste s’est fait pomper [gros rires gras derrière… sans doute Vincent, Jean-Michel, Yves et les autres ?] merci à la CFDT […] Ce matin il y a plus de carburant et demain il aura plus de carburant. On sera bloqué sur les rou-outes, on se touchera la birou-oute [re-rires gras], si les pompistes sont fermés, dans la voiture on se fera pomper [re-rires gras]. »

La matinale s’achève. Les journalistes de RTL, harassés, peuvent enfin se détendre la conscience tranquille après un travail si bien fait.

Le 18 décembre 2008, le chef d’orchestre de la matinale, Vincent Parizot, faisait part dans France Soir, un autre grand journal de qualité, du professionnalisme de l’ensemble de l’équipe : « C’est la marque RTL, l’information de qualité et aussi les diverses interventions des acteurs de cette matinale comme Jean-Michel Aphatie. D’ailleurs ce dernier a le rendez-vous politique de référence à la radio. Sur RTL, nous essayons de rendre cette actualité plus digeste, dans une période qui n’est pas facile. On veut donner quelques raisons aux auditeurs de sourire avec des rendez-vous comme Laurent Gerra à 8h50 qui permet chaque jour de décompresser un peu. Cependant, ce qui compte avant tout, c’est la rigueur. »

Ce mardi 19 octobre, faut-il rappeler qu’il n’y a eu aucun mort dans l’ensemble des manifestations et, finalement, très peu d’incidents graves.

Mais, sur RTL, « ce qui compte avant tout, c’est la rigueur » !

Gilles Balbastre, Acrimed

Notes

[1] 74% de la France en âge de travailler favorable au mouvement, 58 % aux grèves dans les transports, 53% au mouvement étudiant et même 52% aux blocages des raffineries, BVA pour la matinale de Canal, 22 octobre 2010.

[2] Source Inathèque. À noter que l’économiste Frédéric Lordon, par exemple, a été invité zéro fois sur RTL durant cette période.

[3] Voir le « Rapport d’information sur l’évaluation économique et financière des récents mouvements sociaux à la SNCF et l’impact du service minimum », du 4 février 2009, publié sur le site de l’Assemblée nationale.

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L’utilisation politique du traumatisme des familles des victimes du 11 septembre 2001.

La haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères Catherine Ashton a qualifié les affirmations du président iranien à la tribune de l’ONU le 23 septembre 2010 de « scandaleuses et inacceptables » [1].

Les Etats-Unis, et son président Barack Obama, ont utilisé le mot « détestables » [2].

Selon la plupart des journaux occidentaux, Mahmoud Ahmadinejad a évoqué jeudi devant l’Assemblée générale de l’ONU la participation des Etats-Unis aux attentats du 11 septembre 2001, provoquant le départ immédiat des délégations US, Canadienne, et de l’Union européenne de la salle.

Dans ce discours, Ahmadinejad n’a pas seulement parlé du 11 septembre 2001 mais également du nucléaire et de l’occupation des territoires palestiniens par Israël [3]. Mahmoud Ahmadinejad est vu dans nos pays comme une sorte de croque-mitaine. Qui chez nous écoute vraiment ce qu’il a à dire ? Les raccourcis et les traductions de nos médias nous suffisent. Faisons-nous bien de les croire ?

Déjà en octobre 2005, la phrase du président iranien « Imam ghoft een rezhim-e ishghalgar-e qods bayad az safheh-ye ruzgar mahv shaved » avait été traduite en : « Il faut rayer Israel de la carte. » [4].

Ahmadinejad parlait de régime (rezhim-e) et non d’Israël au sens de pays ou de territoire.

Een rezhim-e ishghalgar-e qods signifie littéralement « Ce régime occupant Jérusalem ».

La phrase exacte faisait référence à une affirmation de l’Ayatollah Khomeiny disant que « ce régime occupant Jérusalem doit disparaître de la page du temps » [5].

Comme n’importe qui dirait : « il est temps que tel régime (au choix, oppressif, communiste, capitaliste) disparaisse ».

Cette traduction orientée avait fait passer à la trappe tout le discours du président comme ce fut le cas une fois de plus, en septembre 2010, où la simple remise en question du discours officiel à propos du 11 septembre 2001 a fait partir de la salle les délégués des démocraties occidentales.

Le discours du président iranien, dans sa globalité, a été ignoré et passé sous silence par l’ensemble des journaux occidentaux, focalisés sur le « sacrilège » que représente encore aujourd’hui, le fait de poser des questions à propos du 11 septembre 2001.

Mahmoud Ahmadinejad a notamment abordé des problèmes auxquels nos démocraties devraient être sensibles.

« Les deux Guerres mondiales, l’occupation de la Palestine, les guerres de Corée et du Vietnam, la guerre de l’Irak contre l’Iran, l’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak, les conflits en Afrique ont fait des millions de morts, de blessés et de déplacés.

Le terrorisme, la production de la drogue, la pauvreté et les inégalités sociales ont augmenté. Des putschistes et des dictatures ont commis des crimes sans précédent en Amérique latine avec l’aide occidentale.

Au lieu du désarmement, la prolifération et le stockage d’une pléthore d’armes prohibées, nucléaires, biologiques et chimiques, ont été développés, exposant le monde à une menace croissante. C’est ainsi que les buts des colonialistes et des esclavagistes ont été poursuivis, sous une nouvelle présentation cette fois. » [6]

Le soutien occidental aux dictatures et aux crimes en Amérique Latine est avéré, prouvé depuis longtemps. Mahmoud Ahmadinejad n’invente rien.

La doctrine Monroe.

L’opération Condor en Amérique du Sud. Les différents terrorismes d’état, dans les années 70, en Argentine, au Paraguay, au Chili, en Uruguay, en Bolivie, au Brésil, ont provoqué un véritable génocide [7], avec la complicité très active des Etats-Unis.

Cela s’est également produit en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique [8].

Les gouvernements des puissances occidentales ont coopéré dans tous les domaines avec l’Afrique du Sud jusqu’en 1994, sans se préoccuper du système raciste d’apartheid qui y régnait alors. Un autre allié, Israël, la seule « démocratie », selon lui, du Proche-Orient, est allé encore plus loin : il a aidé cette même Afrique du Sud raciste et violente [9] à tenter de se doter de la bombe atomique [10].

Qu’a dit au juste Mahmoud Ahmadinejad, de si révoltant ? Au point que Catherine Ashton, Barack Obama et leurs délégués trouvent cela détestable, scandaleux et inacceptable ?

« On a dit que près de 3 000 personnes avaient trouvé la mort le 11 septembre, et nous en sommes profondément attristés.

Cependant, à ce jour, ce sont des centaines de milliers de personnes qui ont été tuées en Afghanistan et en Irak, des millions blessées et déplacées, et le conflit continue et s’étend. » [11]

Il a rappelé, en ce qui concerne l’identification des responsables des attentats, que trois points de vue s’affrontaient ; l’un d’eux, la version officielle du gouvernement étatsunien, est de moins en moins accepté par les populations, en particulier celle des Etats-Unis, comme en témoigne un sondage de Zogby International publié en septembre 2007 : 51% des Etatsuniens voulaient à cette époque une enquête du Congrès sur Bush et Cheney à propos des attentats du 11 septembre et plus de 30%, une destitution immédiate [12]. 67% reprochaient à la Commission d’enquête sur le 11 septembre de ne pas avoir investigué correctement la chute incompréhensible de la tour 7 du World Trade Center. Ces pourcentages seraient en constante augmentation depuis [13].

Dans les autres versions dominantes concernant l’identification des responsables des attentats, soit le gouvernement US et ses agences de renseignement auraient laissé faire les terroristes, soit « certains segments au sein même du gouvernement états-unien » auraient « orchestré ces attaques pour inverser le déclin économique américain et consolider son emprise sur le Proche-Orient afin également de sauver le régime sioniste. » [14]

Mahmoud Ahmadinejad a surtout posé cette question : « N’aurait-il pas été sensé qu’une enquête solide soit conduite par des groupes indépendants pour identifier de façon concluante les éléments impliqués dans les attentats, puis de dresser un plan rationnel de mesures à prendre contre eux ? »

Des groupes indépendants.

Mais les délégations occidentales étaient déjà sorties et n’ont pas entendu, encore moins répondu. « Tous les représentants des 27 nations de l’UE sont sortis de la salle de l’Assemblée générale des Nations unies », a expliqué Mme Ashton, la haute représentante pour les Affaires Etrangères. « Au nom de l’UE, je voudrais exprimer ma solidarité avec les familles et les amis de ceux qui ont été tués ou blessés au cours des attentats du 11-septembre » a-t-elle ajouté [15].

Madame Ashton connaît-elle Mindy Kleinberg ? Et Kristen Breitweiser, Patty Casazza, Monica Gabrielle, Lorie Van Auken, Donna Marsh O’Connor, Robert McIlvaine ?

Ce sont des membres des familles de ceux qui ont été tués ou blessés au cours des attentats du 11-septembre. « 75% de nos questions [à la Commission d’enquête] sont restées sans réponses », a déclaré Mindy Kleinberg, veuve du 11 septembre. Ces familles ont refusé toute rémunération de l’administration US en contrepartie de leur silence.

Donna Marsh O’Connor, mère d’une victime du 11 septembre a appelé à une nouvelle enquête lors d’une conférence de presse le 12 septembre 2006 : http://www.dailymotion.com/video/xc...

Robert McIlvaine, père d’une victime du 11 septembre, a lui aussi appelé à une nouvelle enquête réellement indépendante sur le 11/9, sur la chaîne de télé italienne Canale 5 : http://www.dailymotion.com/video/x4sjmz

Madame Ashton a-t-elle vu le documentaire « 9/11 Press for Truth, 11 septembre, en quête de vérité » : http://www.dailymotion.com/video/xbb5d1 ?

Serait-elle au courant que plus de mille architectes et ingénieurs, comme en témoigne le Washington Times du 22 février 2010, en appellent au Congrès pour la mise en place d’une nouvelle enquête sur la destruction des Tours Jumelles et du Bâtiment 7 du World Trade Center [16] ?

Que des scientifiques, des officiers militaires US, des parlementaires allemands, italiens, japonais, des médecins, des acteurs et artistes du monde entier réclament tous une nouvelle enquête indépendante sur les attentats du 11/09/01 [17] ?

Madame Ashton, Monsieur Obama, et leurs délégations ne sont en rien solidaires de toutes ces personnes.

Kristen Breitweiser, Patty Casazza, Monica Gabrielle, Lorie Van Auken, Donna Marsh O’Connor, Robert McIlvaine et Mindy Kleinberg, veuves et parents éplorés, familles et amis de ceux qui ont été tués ou blessés au cours des attentats du 11-septembre [18] ont été insultés, non par Mahmoud Ahmadinejad, mais par la réaction de Catherine Ashton, de Barack Obama et de tous les représentants des 27 nations de l’UE, du Canada et des Etats-Unis, qui refusent toujours de répondre aux questions de leurs populations.

Pascal Sacré, Le Grand Soir

Sources :

[1] ONU : Ashton juge les propos d’Ahmadinejad sur le 11/09 "scandaleux et inacceptables" http://www.tdg.ch/depeches/monde/on...

[2] Ahmadinejad évoque un complot américain dans les attentats du 11 septembre http://www.rtbf.be/info/monde/onu/a...

[3] Discours de Mahmoud Ahmadinejad à la 65ème Assemblée générale de l’ONU http://www.geostrategie.com/2849/di...

[4] « Israël doit être rayé de la carte », Le Monde, 27 octobre 2005.

[5] La Rumeur du Siècle, « Rayer Israël de la Carte »

http://www.planetenonviolence.org/L..., www.president.ir/frasi/ahmadinejad/...

[6] Op.cit., Discours de Mahmoud Ahmadinejad à la 65ème Assemblée générale de l’ONU

[7] http://tolerance.over-blog.net/arti...

[8] Pour aller plus loin, voir les livres de ces auteurs : Noam Chomsky (Les Etats Manqués, De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis), William Blum (Les Guerres scélérates), Howard Zinn (Une Histoire populaire des Etats-Unis), Jean Bricmont (Impérialisme Humanitaire).

[9] Parmi les atrocités infligées aux ouvriers agricoles noirs, on peut citer : se faire tirer dessus parce qu’on a été « confondu » avec des chiens, des babouins ou des phacochères, être traîné derrière un 4x4 sur une route goudronnée jusqu’à l’arrachement de morceaux de chair, être jeté vivant dans une fosse aux lions ; la liste est sans fin…

[10] Hors-série Le Monde Diplomatique, L’Atlas Histoire, pp.66-67

[11] Op.cit., Discours de Mahmoud Ahmadinejad à la 65ème Assemblée générale de l’ONU

[12] http://www.zogby.com/news/readnews....

[13] http://www.veteranstoday.com/2010/0...

[14] Op.cit., Discours de Mahmoud Ahmadinejad à la 65ème Assemblée générale de l’ONU

[15] Ibid. : Ashton juge les propos d’Ahmadinejad sur le 11/09 "scandaleux et inacceptables"

[16] Washington Times : 1000 Architectes & Ingénieurs demandent une nouvelle enquête sur le 11-Septembre http://www.reopen911.info/News/2010...

[17] http://www.reuters.com/article/idUS...

[18] Les Avocates du 11 Septembre

http://www.reopen911.info/News/2010...

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samedi 23 octobre 2010

Mille Forums

En octobre 2010 à Ramallah (Cisjordanie occupée) s’ouvrira le Forum social mondial sur l’éducation, où sont attendues plus de 10 000 personnes. Depuis maintenant quelques années, le FSM s’est élargi à toutes sortes d’initiatives thématiques et régionales. Le réseau ou plutôt le réseau des réseaux s’est distribué dans le corps du mouvement social un peu partout dans le monde. Quelques mois plus tard, la neuvième édition du FSM aura lieu à Dakar (février 2011). Dans un processus à la fois cohérent et éparpillé, le FSM demeure l’un des principaux incubateurs de la pensée critique et de la construction des alternatives face à l’édifice lézardé mais encore solide des dominants.

Dix ans déjà

En 2001 dans la ville de Porto Alegre naissait le Forum social mondial. Dix ans dans le temps historique, le « temps long » comme nous l’a enseigné Fernand Braudel, c’est dix secondes. Des tentatives prématurées de théorisation pourraient refléter une certaine arrogance. Certes, cette difficulté conceptuelle ne veut pas dire qu’on ne peut rien observer ou analyser. Seulement, il faut le faire avec beaucoup de modestie. D’autres l’ont expliqué, le Forum est devenu à la fois un stimulateur et un reflet de l’état d’avancement (et des limites) des mouvements sociaux qui inscrivent leur action dans le cadre de la lutte pour la justice sociale. Ces mouvements, dans leur complexité, leur pluralité, leur énergie, fondent et inventent, souvent de manière contradictoire, les résistances contemporaines contre et au-delà du capitalisme tel qu’on le connait aujourd’hui. Devant tout cela, le bilan est, selon l’expression consacrée, « globalement positif ». Pourtant dans le processus du FSM, des impasses, des errements, des bifurcations, s’expriment. L’avenir du FSM n’est ni programmé ni acquis ; il est construit et se construit par les innombrables fils qui le tissent.

Cause et conséquence

Comme on le sait, le FSM a été dans une large mesure en phase avec l’évolution de grands mouvements sociaux depuis le tournant des années 1990. S’il faut indiquer un lieu, on peut dire que l’idée du FSM est « née » au Chiapas avec le mouvement zapatiste. Par la suite, cette parole s’est traduite en action lors de grandes mobilisations de masse à Seattle, Gènes, Buenos Aires, Mumbai, Québec, Johannesburg et ailleurs. Ces mobilisations étaient en phase avec de vastes luttes sociales. Le FSM a été en même temps un produit de ces mobilisations et en même temps, un vecteur, un catalyseur, un stimulateur. Il fallait quand même l’imagination et la créativité de ses groupes initiateurs pour que cela débloque sur un processus relativement organisé, dont les effets se sont réverbérés dans plusieurs parties du monde, pratiquement et symboliquement.

Le réseau et la pyramide

Au début en effet, le consensus « fondateur » a été formulé, principalement sous l’influence brésilienne, comme la nécessité de créer un espace, un lieu où tous les dialogues, toutes les paroles, toutes les propositions devaient être « mises sur la table », dans le cadre d’une approche critique face au néolibéralisme. Cette « invention » d’un Forum-espace, si on peut l’appeler ainsi, s’est avérée rapidement utile, car sans elle, le Forum aurait probablement glissé vers les confrontations habituelles qui marquent les convergences sociales et politiques larges. Il faut créditer au Brésilien Chico Whitaker d’avoir proposé cette formule qui évite toute tentative de s’ « autoproclamer », autour d’un « programme », comme « représentants » de la mouvance altermondialiste et de continuer dans la voie amorcée de la construction d’un réseau horizontal, ouvert, libre. Pour Whitaker, « le réseau est plus fort que la pyramide ».

Fort de sa faiblesse

La création du Forum-espace soulève à la fois des possibilités et des « déficits ». En déclarant l’espace « ouvert » plutôt que de voir le FSM comme « architecte » de convergences alternatives, la plupart des participants du Forum refusent de se servir de son immense capital symbolique pour tracer des lignes de démarcation, et encore moins pour identifier des stratégies. Selon Samir Amin, ce « Forum-espace » ne permet pas aux mouvements de s’articuler ni de hiérarchiser les luttes, étape douloureuse mais nécessaire pour déboucher sur des victoires, mêmes partielles. Plusieurs acteurs cependant refusent que le FSM ne se transforme en un lieu de centralisation politique, une sorte de « cinquième internationale ». Peut-il être pour autant un peu plus qu’une immense « foire à idées » ? Peut-il devenir un moment de convergences et de construction ?

Nouvelles subjectivités

Pour répondre à ces questions, il faut regarder du côté de l’articulation des alternatives, qui passe en bonne partie par le processus du Forum, et doit réconcilier des réalités et des temporalités très différentes. Et dans cela se pose la question des acteurs. Contrairement à une tradition bien ancrée dans le mouvement de transformation sociale, l’acteur est désormais défini de manière pluraliste. Dans le passé, le « projet » devait être porté par un groupe social spécifique, ce qui plaçait les autres groupes dans une situation de subalternité (notamment les femmes, les jeunes, les immigrants et dans un autre registre, les autochtones et les paysans). Mais aujourd’hui ces subalternes refusent de demeurer invisibles aux yeux de l’histoire. Ce sont eux qui ont facilité la (re)mobilisation en Bolivie, en Équateur, au Mexique, au Népal et ailleurs. Sans cynisme ou désillusion, des masses immenses sont en mouvement pour changer les termes du pouvoir, sans par ailleurs naïvement espérer un quelconque miracle qui viendrait d’un « sauveur ». D’autre part, ces masses pressent les interlocuteurs politiques pour qu’ils entament de vastes réformes dans le sens de la redistribution sociale et la protection du bien commun.

Hybridités

Les nouvelles subjectivités qui émergent de ces processus prennent des formes hybrides par lesquels des mouvements se renforcent dans leur métissage et à travers la construction de convergences. Il y a en ce moment plusieurs « laboratoires » de ces émergences et de ces convergences, en Bolivie par exemple, où les mouvements sociaux ont « inventé » un « outil » (le MAS), et qui cherche à réconcilier, sur le plan de la politique, les temporalités « immédiates » (les revendications des populations subalternes) avec les temporalités « longues » (la nécessité de transformer les valeurs et les pratiques d’une société qui nie l’existence de la majorité autochtone de la population). Entre-temps, le FSM continue d’évoluer, d’autant plus que son horizontalité et son ancrage large lui permettent d’éviter la rigidité. Toutefois, il rencontre de nouveaux défis. Le premier défi est sans doute la « banalisation » ou la ritualisation du FSM, comme un « évènement » qu’il « faut » organiser, et non comme un processus vivant et changeant. Cette routinisation guette non seulement les mouvements sociaux, mais aussi les initiatives de réseautage (on pense aux Internationales du siècle précédent). Elle relève de plusieurs facteurs dont les limites des mouvements sociaux à continuer dans l’innovation et la résistance. Il y a également le poids des « institutions » et de leur sociologie normalisante, qui tend à reproduire au lieu de créer, ce qu’on constate parfois dans les grandes organisations syndicales et certaines ONG, notamment.

Innovations

Le FSM et les mouvements qui en sont la base sont à un autre niveau confrontés à leurs propres limites, d’où la tendance à espérer des « raccourcis », mis à l’agenda par des organisations, des personnalités, des réseaux charismatiques, souvent populistes (mais pas toujours). Le fait est qu’il faut poser la question de l’organisation face au pouvoir, que l’on veuille le transformer, le capturer ou le marginaliser. Mais jusqu’à un certain point, l’innovation sociale des dernières décennies, y compris celle du FSM, secondarise (sans l’éliminer totalement) le concept de l’organisation-miracle, du chef-miracle, du moment « cataclysmique » de la « prise du pouvoir ». Il reste tout de même le défi d’aller plus loin que ce qui a été réalisé ces dernières années et à imaginer, comme on le voit en Bolivie, une nouvelle configuration des mouvements par rapport au politique. Ceci soulève au moins deux contradictions : celle de l’autonomie d’une part, moment incontournable de l’affirmation des classes subalternes, et celle de la convergence d’autre part, par laquelle ces classes et leurs mouvements identifient les points d’intersection stratégiquement indispensables et tactiquement réalisables.

La question des « outils »

Pour permettre et accentuer toutes ses avancées, les mouvements populaires construisent de nouveaux outils qui sont à la fois conceptuels et pratiques, d’où une nouvelle épistémologie, qui ne veut pas pour autant proposer une « tabula rasa » des théories critiques du passé, mais plutôt de nouveaux développements permettant de proposer des élaborations contemporaines, complexes, dialectiques. Parallèlement, les mouvements populaires et citoyens produisent de nouvelles tactiques, de nouvelles « mécaniques », visant toujours et davantage le renforcement des résistances par leur démocratisation (une leçon durement apprise depuis l’implosion du socialisme « réellement existant »). Les outils pratiques dont le mouvement a besoin impliquent également une bifurcation vers le « glocal », c’est-à-dire la capacité d’ancrer les résistances dans un espace dense et structuré tout en les projetant et en les faisant converger à une échelle plus vaste.

Extrait de L’Altermondialisme, forums sociaux, résistances et nouvelle culture politique, ouvrage coordonné par Pierre Beaudet, Raphael Canet et Marie-Josée Massicotte

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La CGT dénonce les violences policières

Dans un communiqué, et sur un ton dont le syndicat est peu coutumier, la CGT dénonce la multiplication de la répression et des violences policières, accusant le gouvernement de perdre « son sang-froid ». Cet énervement confédéral fait suite à une succession d’évènements dont la réquisition, ce 22 octobre, par le Préfet de Seine-et-Marne, de 169 salariés en grève de la raffinerie de Grandpuit.

« La CGT condamne cet acte juridiquement illégal et politiquement insensé. L’ordonnance (de réquisition) détourne le contenu de la loi du 18 mars 2003 sur la sécurité intérieure, fortement encadrée par des décisions du Conseil constitutionnel et du Conseil d’Etat. L’arrêt de la production dans cette raffinerie ne porte en aucun cas atteinte à la sécurité ni à la santé publique. Il s’agit d’un interdit pur et simple du droit de grève garanti par la Constitution, en l’occurrence exercé au sein d’une entreprise privée dans un cadre démocratique et pacifique. » Une action en justice est menée pour invalider cette réquisition.

« Dans de nombreuses villes, les forces de l’ordre ont reçu la consigne de brutaliser les manifestants », poursuit le syndicat, déplorant des charges de CRS à Lorient ou des arrestations de colleurs d’affiches à Roanne. Il dénonce également « le « camouflage » sous des autocollants syndicaux, dont ceux de la CGT, de policiers dans les manifestations et rassemblements ». Cela a été le cas à Paris ou des bandes de policiers en civil ont pénétré sur la place des Invalides déguisés en manifestants. Des témoignages venant de Chambéry font état de policiers en civils masqués attisant les lancers de projectiles contre les forces de maintien de l’ordre avant d’interpeller quelques jeunes qui s’étaient laissés tenter.

Selon un sondage de BVA, 69% des Français interrogés approuvent les grèves et manifestations, dont, très largement les salariés. Pour la CGT, « ce serait une nouvelle erreur [de la part du Président de la République et du Gouvernement] de croire que le débat puisse être détourné vers le thème de la sécurité alors que l’origine des tensions actuelles se trouve dans les injustices de la politique économique et sociale » (voir le communiqué intégral).

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Une semaine de luttes à Montpellier

Lundi 18 octobre 2010 :
A 8h00, tous les lycées publics de la ville sont bloqués.
A 8h30, une barricade de poubelles bloquant une route prend feu devant le lycée Léonard de Vinci (la Paillade).

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Vers 8h30, les lycéens de Clemenceau caillassent la police et mettent le feu à plusieurs poubelles.

Vers 8h40, plusieurs barricades brulent sur la ligne 1 de tramway, qui sera bloquée quasiment toute la matinée, et grandement perturbée l'après midi.

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Vers 09h30, le blocus du lycée Léonard de Vinci à la Paillade tourne à l'émeute, suite à l'arrivée d'une voiture de police, qui se fait caillasser. Les policiers s'enfuient et le personnel du lycée se barricade à l'intérieur. Afin d'empêcher tout déblocage de l'établissement par la force, les élèves mettent le feu aux barricades bloquant l'accès au lycée, et des projectiles sont lancés en direction des vitres du lycée.

18102010058Vers 10h30, au lycée Léonard de Vinci à la Paillade, la loge du gardien, contenant le central de vidéo-surveillance de l'établissement prend feu. Plusieurs cocktails molotov sont lancés. Les pompiers arrivent rapidement et les élèves, afin de les empécher d'éteindre l'incendie, caillassent leur véhicule. Les pompiers prennent la fuite.

Vers 10h40, en centre-ville, la police charge une manifestation spontanée de lycéens.

A 10h50, La maire de Montpellier, Hélène Mandroux, quitte précipitamment une conférence de presse "Ma ville est en feu !" pour rejoindre la Paillade.

Vers 11h00, des camions de CRS arrivent devant le lycée Léonard de Vinci à la Paillade, et dispersent les élèves à coup de bombes lacrymogènes. Les jeunes prennent la fuite et les forces de l'ordre ne peuvent procéder à aucune arrestation.

Vers 11h40, en centre-ville, la police interpelle des mineurs lors d'une manifestation lycéenne spontanée.

Vers midi, à la fac Paul Valéry (lettres) une assemblée générale vote le blocage de la fac pour le lendemain.

Vers 12h30, le rectorat annonce la fermeture du lycée Léonard de Vinci à la Paillade pour deux jours, et chiffre les dégâts de l'incendie à 200 000 €.

Mardi 19 octobre 2010 :

A 8h00, tous les lycées publics de la ville sont bloqués, ainsi que la fac Paul Valéry (lettres).

Vers 9h, la ligne 2 du tramway est bloquée par des cheminots grévistes. Elle le restera toute la matinée.

A 10h30, une assemblée générale de 1200 étudiants commence à la fac Paul Valéry.

A 14h00, l'assemblée générale de la fac Paul Valéry (lettres) vote le blocage pour le lendemain, l'occupation nocturne de l'établissement et diverses actions.

A 14h30, une manifestation étudiante part de la fac Paul Valéry (lettres) en direction du départ de la manifestation interprofessionnelle. Plusieurs poubelles sont renversées sur les voies de tramways pendant la manifestation. Au cours de celle-ci, l'ambiance devient de plus en plus "chaude".

A 15h30, la manifestation interprofessionnelle démarre, avec plus de 70000 personnes. Durant la manifestation, une altercation a lieue entre le service d'ordre de la CGT et un groupe d'étudiants.

En fin de manifestation, un cortège de 250 étudiants, pour la plupart cagoulés, se dirige vers le Polygone (immense centre commercial). Les grilles du centre commercial sont immédiatement fermées. Le cortège se trouve rapidement pris en sandwich entre une quinzaine d'agents de la BAC et une quinzaine de CRS. Après un face à face tendu d'une dizaine de minutes, les CRS laissent les étudiants rejoindre le rassemblement interprofessionnel, ou un délégué de la CGT fustige "l'agitation" des "anars".

En soirée, une quarantaine d'étudiants débutent l'occupation de l'amphi A de la fac Paul Valéry (lettres).

Vers 22h00, des feux de poubelles et de voitures prennent à la Paillade. La police se fait caillasser.

Vers 23h30, la BAC, casquée et armée, pénètre de force dans l'amphi A de la fac Paul Valéry (lettres), matraquant les étudiants, qui s'enfuient par petits groupes.

Toute la nuit, des émeutes ont lieu à la Paillade.

Mercredi 20 octobre 2010 :

A 8h00, tous les lycées publics de la ville sont bloqués, et les grilles de la fac Paul Valéry (lettres) sont fermées. Au lycée Léonard de Vinci (la Paillade), la proviseure à embauché une dizaine de vigiles privés.

Vers 9h, la vice-présidente de la fac Paul Valéry (lettres), Cécile Poussard, prétend lors d'une conférence de presse que l'évacuation de l'établissement s'est déroulée "sans violence" et annonce la fermeture administrative de la fac jusqu'au 25 octobre.

Vers 9h30, une altercation entre les lycéens grévistes du lycée Clemenceau et la police éclate.

Dans la matinée, le comité de mobilisation de la fac Paul Valéry (lettres) se réunit afin de décider d'actions futures.

En fin de matinée, une assemblée générale de la fac de sciences vote le blocage.

Pour la deuxième nuit consécutive, après celle de mardi à mercredi, des violences urbaines ont éclaté. Ainsi, hier, vers 4 h, un feu criminel a détruit une première voiture, garée rue du Grau. Mais le sinistre s’est rapidement propagé aux véhicules stationnés à côté, dont cinq ont été touchés par les flammes.
Par ailleurs, toujours vers 4 h du matin, mais cette fois-ci dans le secteur de la cité Saint-Martin, deux autres automobiles sont parties en fumée.

Jeudi 20 octobre 2010 :

A 8h00, tous les lycées publics de la ville sont bloqués.

En matinée, des manifestants occupent une agence de Pôle Emploi puis repartent manifester. La police procède à de violentes arrestations. 5 personnes sont placées en garde à vue.

Vers 13h00, des cheminots grévistes bloquent la gare SNCF. Ils seront délogés par les CRS.

Vers 13h30, 2000 lycéens manifestent dans le calme en ville. En passant devant la gare, bouclée par les CRS, des slogans « CRS-SS » et « Police partout, justice nulle part » ont fusés.

Dans l'après midi, une c21102010062inquantaine d'étudiants entament une manifestation sauvage en soutien aux interpellés de la matinée. Arrivé devant le commissariat, le cortège fait un sit-in d'environ une heure, durant lequel il doublera de volume.

A 17h00, environ 500 personnes manifestent devant la préfecture.

A 18h20, les 5 gardés à vue sont libérés. L'un d'eux est poursuivi pour refus de prélèvement ADN.

A partir de 20h00, des émeutes éclatent à la Paillade, plusieurs cars de CRS sont dépêchés sur place, ou ils essuient des jets de pierres et de cocktails molotov.

Vendredi 21 octobre 2010 :

Dans la matinée, tentative de blocage de l'aéroport de Montpellier.

Épilogue :

Lundi 25 octobre, il est prévu un blocage et une occupation de la fac Paul Valéry (lettres).

F.Bon

Source : http://fabienbon.canalblog.com/archives/2010/10/22/19404577.html

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vendredi 22 octobre 2010

Fermeture du plus grand incinérateur au monde

Le plus grand incinérateur mondial de déchets, situé à Détroit (Michigan), a définitivement fermé ses portes, et ses cheminées, le 8 octobre. Pour de nombreuses organisations environnementales et sociales locales, « cette fermeture marque la transition nécessaire pour passer d’une énergie polluante à la création d’emplois propres ». Covanta Energy, l’une des deux entreprises propriétaires du site, est poursuivie notamment par l’Etat du Connecticut pour « pollution excessive ». Dans le New Jersey, Covanta est également contrainte de mener des études d’impact de l’un de ses incinérateurs sur la santé des riverains.

Pour les habitants de Détroit, cette fermeture sonne comme une grande victoire après de nombreuses manifestations. Celles du 26 juin avait clôturé le Forum social des Etats-Unis et rassemblé des centaines de riverains soutenus par des militants pour la justice environnementale (vidéo en ligne ici). Des salariés de l’incinérateur étaient également présents. En ligne de mire, les effets sanitaires générés par le complexe industriel. « Une grande partie des enfants allant à l’école jouxtant l’incinérateur ne peuvent plus sortir du bâtiment du fait de la pollution, assurait lors de cette marche un riverain. Beaucoup d’entre eux souffrent d’asthme et de maladies respiratoires ».

Selon les opposants à ce complexe, l’incinérateur aurait coûté aux habitants de Détroit plus d’1,2 milliards de dollars ces 20 dernières années. Ces derniers affirment que « Sans le soutien du contribuable et des subventions de l’Etat, l’incinération ne peut pas être compétitive avec des solutions énergétiques réelles. Recycler crée 6 à 10 fois plus d’emplois que les incinérateurs ou les décharges ». Les habitants de Détroit interpellent aujourd’hui le maire David Bing pour mettre en place une politique des déchets respectueuse de l’environnement et créatrice d’emplois. En France, on compte 129 incinérateurs en activité dont les rejets peuvent augmenter le risque de cancer dans le voisinage.

Sophie Chapelle, Bastamag

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Vive le Peuple !

L’irresponsabilité totale manifestée par le gouvernement et Nicolas Sarkozy, face à une situation plus tendue que jamais, ne peut que nous révolter. La dérive de notre pays est tellement criante, le quotidien tellement injuste, l’avenir tellement sombre, qu’il est devenu essentiel pour chacun d’entre nous d’agir pour débarrasser au plus vite notre pays de cette oligarchie qui neutralise la Démocratie.

La situation est claire : ce Système n’est plus tenable. Que ce soit sur le plan politique, social, ou économique, sur le plan écologique ou international, il est aujourd’hui évident qu’il faut purement et simplement en finir avec cette mascarade.

Tout semble verrouillé : les médias dominants cultivent et alimentent le conditionnement social, limitant l’Homme à une « ressource humaine », juste bon à remplir sa double fonction de producteur et de consommateur. Les partis politiques jouent le jeu du Système en se divisant sur des faux-débats, en alimentant des polémiques absurdes, en nourrissant les écrans de fumée successifs produits par la communication gouvernementale. Les directions syndicales accompagnent les réformes libérales en canalisant les colères par des manifestations et des grèves ponctuelles, qui ne sont reconduites que grâce aux pressions venues de la base, des salariés qui ont le courage de se mobiliser.

Au final on peut penser que face à tout cela, le peuple est désarmé, neutralisé. Mais l’actualité de ces dernières semaines m’amène à penser le contraire : malgré tous les moyens mis en oeuvre par le Système, il subsiste quelque chose qui fait de chaque Français de ce pays un résistant potentiel : le bon sens.

Nous en arrivons à un tel stade d’absurdité et d’injustice que toute personne dotée d’un minimum de conscience en vient à se révolter et à le faire savoir. C’est notamment la raison pour laquelle le blocage des dépôts d’essence des derniers jours est soutenu par une majorité de Français, malgré le fait qu’ils en subissent directement les conséquences. De même, la mobilisation dans la rue et dans les entreprises contre la réforme des retraites ne faiblit pas : elle s’amplifie, gagne de nouveaux secteurs, en s’imposant comme solution de résistance !

Au delà de cette réforme, c’est un rejet général de cette société qui se fait entendre. Dépassant les barrières de l’âge, des corporations professionnelles, des courants politiques, une entité s’apprête à émerger durablement : le Peuple.

Ce Peuple de France commence à se retrouver, à se compter, à mesurer sa force : c’est d’ailleurs l’une des raisons du succès permanent des manifestations et des différents rassemblements successifs. De même, malgré les désagréments, le blocage économique qui s’organise donne une nouvelle dimension à la politique, en faisant entrer de force dans le débat cet acteur populaire si souvent mis de coté.

En paralysant progressivement la machine économique, en se montrant toujours plus fort dans le bras de fer avec l’oligarchie gouvernementale, le Peuple redécouvre, non sans une certaine fierté, sa force et sa puissance inégalable.

« Il faut tout bloquer, finissons-en ! » : voilà le mot d’ordre crié par des étudiants, des retraités, des ouvriers, des cadres, des petits patrons, des fonctionnaires, des lycéens, des chômeurs, et même, officieusement, des policiers. C’est ce cri commun, trottant dans la tête de chacun, qui rassemble, qui unit. Parce que, finalement, on sait tous que nous produisons par notre travail une richesse largement suffisante pour nous assurer à la fois le plein-emploi et des retraites dignes de ce nom, à 60 ans (et même avant).

Mais surtout, on sait tous que ce pays dans lequel nous avons grandi s’enfonce dans une impasse dangereuse. Ce Système est en faillite intégrale, il n’est pas viable, son maintien relève dorénavant de l’utopie. Nous disposons de moyens et de ressources considérables pour redonner à notre pays une place digne de son Histoire.

Nous constatons chaque jour la nature absurde et dangereuse du productivisme, de la publicité, de l’hyper-consommation, du déclin intellectuel, éducatif et culturel de notre pays.

Et finalement, notre clairvoyance s’explique simplement : nous sommes aux premières loges pour assister à ce qui s’apparente de plus en plus à l’effondrement de la Civilisation, aux derniers sursauts qui l’agitent.

Les responsabilités qui découlent de cette situation font du Peuple le seul acteur crédible et légitime pour renverser la marche des choses.

En conséquence, tous nos efforts doivent s’inscrire dans une stratégie d’organisation et de rassemblement, du Peuple, pour le Peuple, par le Peuple.

Car il serait dramatique de ne pas saisir l’enjeu que représente un élan populaire puissant et en plein essor. Le temps presse, et il est temps qu’une organisation sincère de rassemblement, d’union nationale et populaire émerge et porte une voix nouvelle dans ce paysage politique morose et aveugle.

Nous construisons dès à présent le squelette de cette future organisation, à travers la constitution d’un réseau trans-courants de dissidence et de résistance, rassemblant des mouvements et groupes de tous bords, unis par la volonté de défendre le Peuple de France avant tout, en recherchant la convergence plutôt que les différences !

L’objectif est simple, clair, précis : dynamiter le paysage politique en renvoyant dos-à-dos les partis majoritaires et leur clivage « droite/gauche – PS/UMP ».

Pour nous, pas de droite ni de gauche : il n’y a que le Système, et les ennemis du Système.

Il n’y a que l’oligarchie, et le Peuple. Et sans hésiter, nous prenons le parti du Peuple.

Vincent Vauclin, Le Grand Soir

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Pendant ce temps, les multinationales continuent leur lobbying intensif

Blocage de toute réglementation de la spéculation, chantage à la délocalisation pour continuer de polluer allègrement, conflits d’intérêt... Pendant que les gouvernements européens restent sourds aux revendications des salariés, les grands groupes de pression sont à la manœuvre pour préserver leurs intérêts privés. Quatre ONG proposent un prix « du pire lobbying ».

« Exposer et contrecarrer les pratiques douteuses des groupes de pression dans le domaine du changement climatique et des réglementations financières ». C’est l’objectif que se sont données quatre ONG [1], en organisant le prix du pire lobbying de l’Union européenne.

Parmi les nominés : la Banque royale d’Ecosse, propriété de l’Etat britannique, qui malgré un lobbying intensif, n’a pas déclaré ses activités dans le registre des lobbies de la Commission européenne. En 2010, elle a également embauché comme conseiller Günter Verheugen, ex-commissaire européen aux entreprises et à l’industrie (de 2004 à 2010), au mépris de toutes les règles européennes concernant les conflits d’intérêt.

Armes financières de destruction massive

Autres nominés de la catégorie « Finance » : Goldman Sachs, en raison d’un « lobbying agressif » pour défendre leurs « armes financières de destruction massive ». Et les sociétés de fonds de couverture et de fonds d’investissement AIMA (Association des gestionnaires d’investissement alternatif) et EVCA (Association européenne des investisseurs en capital risque), pour leur action de lobbying visant à bloquer les règlementations sur la spéculation.

Dans la catégorie « Climat », le premier nominé est le groupe sidérurgiste ArcelorMittal, plus gros émetteur de CO2 sur le sol français. L’entreprise a bénéficié en 2008-2009 de plus de 50 millions de crédits carbone européens en excédent, reçus gratuitement. Ces crédits, qu’elle peut revendre plus d’un milliard d’euros [2], lui éviteront également d’avoir à réduire ses émissions dans les prochaines années. Ce qui n’a pas empêché ArcelorMittal de porter plainte contre le Parlement et le Conseil européen pour pertes financières liées au système d’échange de quotas d’émissions. Elle a été déboutée par la Cour européenne. Arcelor continue pourtant son lobbying intensif pour s’assurer des permis de polluer gratuits. Son principal argument : un système plus contraignant obligerait à des délocalisations massives des industries sidérurgiques hors d’Europe. On appelle cela du chantage.

Les présentations détaillées des nominés sont sur le site du prix du pire lobbying de l’Union européenne. Les votes sont ouverts, dans les catégories Climat et Finance, jusqu’au 25 novembre.

Notes

[1] Corporate Europe Observatory (Observatoire de l’Europe Industrielle), Friends of the Earth Europe (Amis de la Terre Europe), LobbyControl et Spinwatch

[2] Une étude de l’ONG Sandbag montre que le champion de l’acier peut en tirer plus d’un milliard d’euros de bénéfices d’ici 2012 du système d’échange de quotas mis en place dans l’Union européenne.

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jeudi 21 octobre 2010

Philippe Pichon, Frédéric Hocqueteau. Une mémoire policière sale ; 34 millions de citoyens fichés.

Commandant de police, Philippe Pichon n’a pas été conçu à partir d’un plan Courant. À 39 ans, il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont un sur Céline, un sur Saint-John Perse, un sur la communauté Rom et un sur le viol qu’il a subi, enfant.

Il décide un jour de divulguer, par l’entremise de Bakchich, les fiches Stic de Djamel Debouze et de Johnny Halliday, l’ami du président. Il veut prouver de manière spectaculaire que ce fichier, légalisé en 2001, consulté 20 millions de fois par an par les policiers ( !), est truffé d’erreurs (25% selon la CNIL) et s’avère d’autant plus redoutable qu’il est extrêmement difficile d’en sortir, que l’on soit totalement innocent mais qu’on y ait été inscrit par erreur, ou que l’on soit désormais en règle avec la justice (le type de peine le plus courant étant une infraction pour stationnement illégal). On peut rester 20 ans dans ce fichier, « pour rien ». Pichon fut lui-même victime d’une erreur du Stic qui lui barra une promotion en 2003.

En collaboration avec le sociologue Frédéric Ocqueteau, spécialiste des questions policières, Pichon a rédigé un fort ouvrage sur les dérives de la police, sur la totalitarisation de l’État, dont on peut se demander si, dans les domaines policier et pénal, il est encore réformable. L’ouvrage est très technique, et remarquablement écrit.

Dans une préface très éclairante, Me William Bourdon, l’avocat de Pichon, pose la seule interrogation qui vaille : « Comment peut-on aujourd’hui exercer dignement sa charge de policier ? » À l’évidence, la réponse est dans la question. L’avocat nous rappelle que nous vivons dans un pays où l’interconnexion des fichiers ne fait que s’accentuer, où nous pend au nez la suppression des juges d’instruction, ce qui permettra tous les excès à des Courroye de transmission, où les services publics sont privatisés les uns après les autres.

En propos liminaire, Pichon explique que l’utilisation exorbitante du droit du fichier Stic, permettant à la police d’enquêter sur tous les citoyens, bouscule la logique de la présomption d’innocence, un droit pourtant fondamental dans un État démocratique. Bien qu’en 1999 le Conseil d’État ait émis un avis très critique sur le Stic, les policiers ont continué à l’utiliser comme devant.

Les régimes autoritaires se caractérisent, notamment, par un discours clos. « La suspicion engendre le fichage », exposent les auteurs, et « le fichage la suspicion. » Comme, par ailleurs, la police et ses techniques ont toujours un temps d’avance sur le droit (les informations nous concernant, erronées ou pas, peuvent être conservées 40 ans en l’état actuel de la législation), même une amnistie ne peut entraîner l’effacement de données concernant les personnes qui en ont bénéficié (exception : l’ancien champion et actuel maire de Coulommiers Guy Drut).

En bon délinquant primaire, Pichon fut gardé à vue. On ne se réjouira pas à l’idée que, bien qu’officier de police, il subit cette expérience dans sa plus extrême rigueur. Dans sa chair, dans son esprit, il fut d’autant plus humilié que ses collègues prirent un malin plaisir à écraser la brebis galeuse subversive qu’ils voyaient en lui, le violeur d’omerta, l’assainisseur de mœurs plus que douteuses. On adhère à son jugement : la cuisine policière est « raffinée ». L’audition de sa compagne lève le cœur. Ce n’était certes pas la rue Lauriston, mais cela fait penser que dans toute zone de non-droit les comportements les plus excessifs peuvent survenir.

Les circonvolutions juridiques du ministre de l’Intérieur (l’excellente Alliot-Marie) pour ne pas respecter la suspension des décisions de justice seraient du plus haut comique si la vie d’un homme, son honneur n’avaient pas été en jeu (le jeune commandant fut radié des cadres d’une manière qui fait froid dans le dos, ne l’oublions pas). Pichon se voit un temps réintégré, mais privé de traitement pour service non fait, « compte tenu de son placement sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer les fonctions de policier » ! Une telle entourloupe en Union Soviétique aurait fait hurler celle qui se voit un destin national, d’autant que l’administration fit tout pour faire passer Pichon pour un déséquilibré mental, ce qui n’avait jamais été attesté par la médecine du travail, et pour un réfractaire politiquement dangereux : il faut se figurer qu’il y avait en lui « une appétence non dissimulée pour des participations à des colloques et séminaires extraprofessionnels. »

Naturellement, Pichon fut soupçonné, sans le moindre fondement, d’avoir tenté de monnayer les informations glanées par lui dans le Stic. Mais à l’inverse de nombre de ses anciens collègues, il n’a jamais été un adepte de la “ tricoche ” (quand les flics trichent, font des ménages, des extras).

Durant sa carrière, Pichon aura voulu être un « serviteur loyal » de l’État, pas un « courtisan servile ». Ses réflexions finales ne portent pas à l’optimisme : « Jamais en France le service public de la police ne rendra véritablement des comptes de son action aux citoyens […]. Il est impossible d’admettre la déviance collective d’une institution, même si l’un de ses membres entend en faire la démonstration avec sa chair et avec les seules armes du droit à la disposition. »

Bernard GENSANE

Philippe Pichon, Frédéric Ocqueteau. Une mémoire policière sale ; 34 millions de citoyens fichés. Paris, Jean-Claude Gawsewitch, 2010.

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Quand Woerth prônait le droit à la retraite après 12 ans de travail

« En matière de retraites, nous avons devant nous, si nous ne faisons rien, des années de déficit. Des années de pensions de retraite payées à crédit. Bref, des années d’affaiblissement de notre pacte social. Cette réalité, le Gouvernement a choisi de la regarder en face », ne cesse d’expliquer le ministre du Travail Eric Woerth. « Sauver notre système de retraite est un impératif. C’est, pour notre génération, une véritable obligation morale. » Le ministre, l’élu, le citoyen, l’homme – chacun le sait depuis l’affaire Bettencourt – est sincère et ne ment pas.

Pourtant, avant sa nomination au ministère du Travail en mars 2010, il défendait une tout autre position. Alors en charge du budget à Bercy, la maire de Chantilly (Oise) s’est démené pour préserver l’avantageux système de retraite des conseillers régionaux de Picardie (Le Canard Enchaîné du 13 octobre). Jugez plutôt : à partir de 61 ans, les heureux élus picards perçoivent une pension complémentaire – quels que soient leurs autres revenus – de 5.488 euros annuels par mandat de six ans. Pour un conseiller régional qui a siégé pendant deux mandats, cela fait donc un complément de près de 11.000 euros. Soit une retraite au niveau du Smic assurée pour seulement 12 ans de pénible labeur au sein de l’hémicycle picard. Bien plus que le minimum vieillesse (7.536 euros annuels) et presque autant que la retraite moyenne des femmes, qui ne dépasse pas 12.200 euros !

L’intervention d’Eric Woerth, qui est également conseiller régional de Picardie, a permis de sauver ces sympathiques acquis, malgré des caisses en déficit. Désormais, le ministre défend avec acharnement l’augmentation de la durée de cotisation (pour les autres) à 41,5 ans d’ici 2020, voire 43 ou 44 ans à l’horizon 2050. « Être responsable d’abord, c’est dire aux Français que si l’on veut mettre fin au déficit de nos régimes de retraite, travailler plus longtemps est inéluctable », dit-il aujourd’hui. On attend avec impatience que l’homme, dont la sincérité et l’éthique ne peuvent être mis en doute, explique publiquement ce revirement à 180 degrés. Et pourquoi il défend aujourd’hui « une réforme responsable donc, mais aussi une réforme juste » qui fait plus que tripler la durée de cotisation comparé au modèle social picard, si cher aux yeux de l’ancien directeur associé du (tristement) célèbre cabinet d’audit financier Arthur Andersen.

Ivan du Roy, Bastamag

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