samedi 28 novembre 2009
Union européenne : un président pour quoi faire ?
Le Conseil européen a désigné, jeudi 19 novembre, son président pour deux ans et demi. Il s’agit du Belge Herman Van Rompuy. Les Vingt-sept ont nommé, en outre, le Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. C’est la Britannique Catherine Ashton qui a été choisie. Elle succède à M. Javier Solana, ancien secrétaire général de l’OTAN qui occupait un poste équivalent à Bruxelles. Cette décision confirme le choix atlantiste de l’Union européenne. Or, comme l’a souligné l’ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Vedrine, l’Europe peut-elle affirmer une identité propre si elle se fond dans le bloc occidental ?
Beaucoup déplorent l’absence de transparence des désignations qui viennent d’avoir lieu et le manque d’envergure des personnalités nommées. Si cela correspond à la volonté des grands Etats, notamment l’Allemagne, de conserver le contrôle sur l’évolution des événements, on peut aussi s’interroger sur le sens même de ces innovations institutionnelles.
Initialement, les Vingt-Sept voulaient donner un visage à l’Union et coordonner son action internationale. Cependant, la présidence permanente du Conseil européen, qui vient d’être lancée, ne supprime pas l’actuelle présidence tournante de six mois ; elle s’y ajoute. La répartition des tâches entre les deux reste à fixer. En outre, les rapports entre ces instances, le Haut représentant, et le président de la Commission, qui conserve ses compétences en matière d’aide au développement et de coopération, sont encore flous. En l’absence d’une hiérarchie claire entre ces quatre fonctions, la direction de l’action extérieure de l’Union est potentiellement quadricéphale…
Facteur aggravant : tout cela se développe loin des peuples. Depuis que les chefs d’Etat et de gouvernement ont choisi de faire ratifier le traité de Lisbonne en écartant la tenue de référendums – à l’exception de l’Irlande, obligée d’y recourir par sa Constitution –, l’Union européenne semble renoncer sciemment à combler le fameux « déficit démocratique » dénoncé par la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe.
La sophistication du mécano institutionnel européen ressemble à une fuite en avant devant la nécessité de penser une Europe politique et démocratique. Moins les Vingt-Sept ont de vision commune du monde, plus ils multiplient les procédures, se donnant ainsi l’air d’agir sans résoudre les problèmes de fond, et en particulier celui de la légitimité démocratique de la construction européenne.
Anne-Cécile Robert
jeudi 19 novembre 2009
Censure, La trahison de la faucille et du marteau
--> Relations internationales de la Fédération anarchiste
Le samedi 17 octobre 2009, une conférence a lieu au centre social occupé La Gotera, dans la banlieue de Madrid. L’objet de cette rencontre publique est de présenter un livre, La trahison de la faucille et du marteau, publié au Mexique, puis en Espagne, et écrit par Erick Benitez Martinez. Ce livre de 356 pages, écrit par ce militant libertaire mexicain, n’est pas qu’une critique du marxisme, c’est aussi une analyse.
La démonstration s’appuie sur des oeuvres marxistes, et son volet théorique suffit à démontrer la véritable idéologie étatique et autoritaire du marxisme. La partie historique du livre analyse des situations où le communisme a joué un rôle important (Russie, Espagne). Au final, cet ouvrage affirme l’incompatibilité absolue du marxisme avec les idées libertaires. Cet ouvrage a d’abord été édité au Mexique par les Éditions Hormiga libertaria.
Alors que la conférence a lieu en présence de l’auteur, une dizaine de personnes, de divers collectifs à caractère antifasciste, interromp la réunion et demande que le livre soit retiré de la vente. Devant les protestations des présents, des insultes et menaces physiques sont prononcées, spécialement contre les membres du collectif éditant l’ouvrage en Espagne, El grillo libertario. Puis, passant aux actes, les agresseurs-censeurs blessent des personnes du public.
Des personnes présentes lors de l’agression expriment, dans une déclaration commune, qu’elles « se positionnent contre la censure, spécialement au sein de nos propres espaces. Hier c’était une chanson, aujourd’hui un livre, demain cela peut-être un t-shirt ou un autocollant. La menace à laquelle sont exposés les personnes du collectif éditeur met en évidence que quiconque s’engage à poser une critique de certaines idéologies ou simplement prétendent générer du débat, mettent leur intégrité physique en danger. »
Les Éditions du Monde libertaire, qui ont engagé la même démarche critique de l’idéologie marxiste en publiant, entre autres, le livre de notre compagnon Justhom, Quand Marx, Engels, Lénine flinguaient les anarchistes, apportent leur soutien aux éditeurs et à l’auteur de cet ouvrage.
En ces temps de flou idéologique, il est urgent de réaffirmer la justesse de la pensée et de la pratique anarchistes, libérées des scories marxistes et/ou gauchistes qui l’enveniment.
Certains n’osent pas ou ne veulent pas critiquer le marxisme, d’autres – parfois les mêmes – refusent de critiquer l’islam. Tout cela dans un esprit de pseudo-radicalisme anti-capitaliste (ou plutôt anti-américain) en jouant les « idiots utiles » de ces idéologies autoritaires et liberticides. C’est, au moins, une erreur de jugement grave car les régimes communistes autoritaires (Chine) ou islamiques (Iran) s’adaptent très bien aux règles du marché capitaliste.
En ces temps de crise mondiale du capitalisme, il est urgent de ne pas retomber dans les pièges de la « dictature du prolétariat », de ne pas se laisser enfermer dans une pseudo-redécouverte d’un marxisme entaché de sang, vingt ans après la chute du mur de Berlin. Il est urgent de redécouvrir l’histoire des idées et des expériences anarchistes afin de guider notre action ici et maintenant.
Relations internationales de la Fédération anarchiste
dimanche 15 novembre 2009
L'UE autorise la PEINE DE MORT !
L’Union européenne a décidé de réintroduire la peine de mort pour les insurgés. Vous ne le croyez pas ? Les médias ne vous l’ont pas appris ? Alors asseyez-vous et attachez vos ceintures.
Tous les Etats membres de l’Union européenne ont aboli la peine de mort. Lors d’émeutes, c’est la prison qui est la pire sanction qui attend les insurgés. Or le Traité de Lisbonne admet de nouveau la peine de mort pour les insurgés au sein de l’Union européenne. A la suite de la crise économique, elle s’attend à de graves troubles dans beaucoup d’Etats membres. C’est pourquoi elle tient à ce que le Traité de Lisbonne entre en vigueur le plus rapidement possible.
En juin 2008, les Irlandais l’ont refusé et bloqué ainsi son entrée en vigueur. Il vise à étendre considérablement le pouvoir des 27 commissaires de l’Union européenne, à mettre en place un président puissant, à réduire à l’état de vestiges les lois nationales des Etats membres et à rendre possible la peine de mort dans certains cas. L’entrée en vigueur du Traité permet explicitement de « réprimer [si nécessaire], conformément à la loi, une émeute ou une insurrection ». La peine de mort pourra être prononcée dans l’UE pour sanctionner « des actes commis en temps de guerre ou de danger imminent de guerre ». Cela a été précisé en petits caractères dans le Bulletin officiel de l’Union européenne du 14 décembre 2007 et dans les commentaires à propos de la Charte des droits fondamentaux qui aurait force de loi si le Traité entrait en vigueur. Il semble que personne n’ait lu ce passage car l’article 2 (« droit à la vie ») de la nouvelle Charte des droits fondamentaux dispose que « nul ne peut être condamné à la peine de mort ni exécuté. » Cela paraît incontestable, mais dans un passage en petits caractères on trouve les exceptions :
« La mort n’est pas considérée comme infligée en violation de cet article dans les cas où elle résulterait d’un recours à la force rendu absolument nécessaire :
a) pour assurer la défense de toute personne contre la violence illégale ;
b) pour effectuer une arrestation régulière ou pour empêcher l’évasion d’une personne régulièrement détenue ;
c) pour réprimer, conformément à la loi, une émeute ou une insurrection. »
C’est ainsi que l’abolition de la peine de mort est relativisée et invalidée. Selon l’alinéa c), il sera donc possible dans l’UE, malgré l’interdiction officielle de la peine de mort, d’y recourir pour « réprimer, conformément à la loi, une émeute ou une insurrection ». Le saviez-vous ? Le Bundestag allemand a voté en avril 2008, à une majorité de deux tiers, avec les voix de la CDU, du SPD, du FDP et des Verts, pour l’abandon de la souveraineté en faveur de l’UE, le Traité de Lisbonne et la réintroduction de la peine de mort pour des insurgés qui y est inscrite. La chancelière Angela Merkel a salué le Traité comme étant un « grand projet ».
Avec l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, le gouvernement de l’UE devient un gouvernement central puissant, comme celui de l’ex-Union soviétique. Les différentes républiques perdront beaucoup de leur importance et devront renoncer à leurs intérêts individuels pour le bien de l’Empire. Les Irlandais qui, contrairement aux Allemands, avaient été consultés par référendum sur le Traité et l’abandon de leur souveraineté qu’il impliquait l’avaient rejeté en juin 2008 également à cause du retour de la peine de mort. A l’automne 2009, il y aura en Irlande une seconde tentative. Pour que tout marche comme prévu, les 27 commissaires européens se sont mis d’accord en secret, le 18 mars, à Bruxelles, sur le fait de modifier plusieurs lois irlandaises avant le référendum. Ainsi l’UE a mené en Irlande, en dépit de l’interdiction de la propagande politique dans les médias étatiques, une campagne politique en faveur du oui au Traité de Lisbonne, campagne financée avec l’argent des contribuables européens.
Afin que les Irlandais votent « correctement » lors du second référendum, cet automne, les 27 pays de l’UE se sont mis d’accord, le 18 mars à Bruxelles, pour aller à la pêche aux voix. Par exemple, les évêques qui prêchent dans les églises en faveur du Traité de Lisbonne, et donc de l’abandon de la souveraineté irlandaise, recevront de l’argent provenant des caisses de l’UE. En tête de la campagne figure la direction du Parlement européen. Elle a même annoncé publiquement qu’elle voulait que le « non » irlandais soit corrigé le plus vite possible, même au moyen de pressions directes exercées sur les évêques irlandais. De nombreux commissaires de l’UE ont estimé que c’était probablement un peu trop audacieux et ils se sont mis d’accord pour acheter des votes en secret.
Extrait de : Udo Ulfkotte, « Vorsicht Bürgerkrieg !
Was lange gärt, wird endlich Wut. »
pp. 361-363. Kopp Verlag, 2009
(Traduction Horizons et débats)
ISBN 978-3-938516-94-2
samedi 14 novembre 2009
Derrière le Mur, les peuples ne rêvaient pas de capitalisme.
Vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin le 9 novembre, célébrer cet événement devrait nous donner à réfléchir.
C’est un lieu commun que d’insister sur ce que ces événements ont eu de "miraculeux". Un rêve est devenu réalité, il s’est passé quelque chose qu’on n’aurait même pas envisagé quelques mois auparavant : des élections libres, la fin des régimes communistes qui se sont effondrés comme un château de cartes.
Qui en Pologne aurait pu imaginer Lech Walesa président de la République ? Mais à ce miracle s’en ajoute un plus grand encore, advenu quelques années plus tard : le retour au pouvoir des ex-communistes par la vertu du scrutin démocratique, la marginalisation du même Lech Walesa, désormais beaucoup moins populaire que le général Jaruzelski dont le coup d’Etat avait écrasé Solidarnosc quinze ans plus tôt.
L’explication classique de ce deuxième renversement renvoie aux espérances "infantiles" d’un peuple qui se faisait une image peu réaliste du capitalisme : il voulait le beurre et l’argent du beurre, il voulait la liberté du marché et de la démocratie, la prospérité sans les inconvénients de la "société du risque", sans renoncer à la sécurité et à la stabilité que garantissaient (plus ou moins) les régimes communistes. Comme certains Occidentaux l’ont fait remarquer sarcastiquement, le noble combat pour la liberté et la justice a viré à l’orgie de bananes et de pornographie. Au lendemain de la victoire, le peuple a déchanté : il lui a fallu se plier aux règles de la réalité nouvelle et payer le prix de la liberté politique et économique.
Après l’inévitable déception, trois réactions se sont fait jour (tantôt contradictoires, tantôt complémentaires) :
La nostalgie du "bon vieux temps" communiste ; le populisme nationaliste de droite ; la paranoïa anticommuniste à retardement. Les deux premières sont faciles à comprendre. La nostalgie ne mérite pas qu’on la prenne trop au sérieux : loin d’exprimer un désir sincère de retour à la grisaille socialiste, il s’agit plutôt d’un travail de deuil, d’une façon d’enterrer le passé. Quant à l’essor du populisme, ce n’est pas une spécialité est-européenne, mais un trait commun à tous les pays pris dans le tourbillon de la mondialisation.
Plus intéressante est l’étrange résurgence de l’anticommunisme vingt ans après. Ce phénomène vient en réponse à la question : "Si le capitalisme vaut tellement mieux que le socialisme, pourquoi notre vie est-elle toujours aussi médiocre ?" Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas vraiment entrés dans le capitalisme, parce que les communistes sont encore au pouvoir, dissimulés sous le masque de propriétaires et de managers...
D’ailleurs, l’immense majorité des dissidents de l’Est ne manifestaient pas pour le capitalisme. Ils voulaient plus de solidarité et un semblant de justice, ils voulaient être libres de mener leur vie sans être sans cesse contrôlés par l’Etat, libres de se réunir et de parler ouvertement, ils voulaient une vie honnête et décente, débarrassée du bourrage de crâne, de l’hypocrisie et du cynisme. Comme plusieurs observateurs l’ont bien vu, les idéaux qui sous-tendaient leur révolte étaient largement inspirés de l’idéologie dominante : on aspirait à quelque chose comme "un socialisme à visage humain".
Mais la seule réponse à l’utopie socialiste est-elle le capitalisme réel ? La chute du Mur a-t-elle vraiment ouvert la voie à un capitalisme mature, rendant obsolète toute utopie ? Et s’il s’agissait là aussi d’une utopie ? Le 9 novembre 1989 annonçait les "joyeuses années 1990", le rêve de la "fin de l’histoire" chère à Fukuyama, la conviction que la démocratie libérale avait triomphé, que le but était atteint, que la communauté globale et libérale était au coin de la rue, que les obstacles résiduels à ce happy-ending hollywoodien n’étaient que contingents (quelques poches de résistance, là où les dirigeants n’avaient pas encore compris qu’ils avaient fait leur temps).
Le 11-Septembre est venu sonner la fin de l’ère Clinton : il inaugure une époque qui voit se dresser de nouveaux murs, entre Israël et la Cisjordanie, autour de l’Union européenne, à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, et à l’intérieur même des Etats. Comme si la thèse de Fukuyama avait dû mourir deux fois. En effet, l’effondrement de l’utopie politique de la démocratie libérale après le 11-Septembre n’a pas affecté l’autre utopie, économique celle-là, portée par le capitalisme mondialisé. Si la crise financière de 2008 a un sens historique, c’est qu’elle renverse le pan économique des rêveries "fukuyamesques".
Le libéralisme se voulait une anti-utopie, le néolibéralisme tournait le dos aux idéologies responsables de l’horreur totalitaire du XXe siècle. Mais on comprend aujourd’hui que la période utopique par excellence aura été les années 1990, dans leur croyance que l’humanité avait enfin trouvé la formule socio-économique optimale. Or l’expérience des dernières décennies montre clairement que le marché n’est pas un mécanisme inoffensif qui agit au mieux quand on le laisse faire. Pour créer les conditions de son fonctionnement, une grande violence préalable est requise. Face aux ravages qu’ils ont eux-mêmes provoqués, les fondamentalistes du marché retrouvent les réflexes typiques de la mentalité totalitaire : ils imputent leur échec aux compromis passés par ceux qui ont traduit leurs visions en politique (trop d’intervention étatique, etc.), et exigent une application plus radicale encore de la doctrine du marché.
Aujourd’hui, où en sommes-nous ? Evoquons ici le destin de Victor Kravchenko (1905-1966), ce diplomate soviétique qui, en 1944, profita d’un voyage à New York pour faire défection. Sous le titre J’ai choisi la liberté, il publiera ses Mémoires, premier témoignage direct des horreurs du stalinisme, incluant un rapport détaillé sur la famine due aux collectivisations forcées en Ukraine, auxquelles il avait lui-même participé au début des années 1930, alors qu’il était encore un fidèle du système.
Sa biographie officielle s’achève en 1949, date à laquelle il gagne haut la main le procès intenté par ses accusateurs prosoviétiques de Paris, qui avaient appelé son épouse à témoigner de sa corruption, de son alcoolisme et de ses violences conjugales. Ce qu’on sait moins, c’est qu’aussitôt après sa victoire, alors qu’il est ovationné comme un héros de la guerre froide, Kravchenko est préoccupé par le maccarthysme. Pour lui, cet anticommunisme acharné risque de tomber mimétiquement dans les travers de ses adversaires. Il prend également conscience de l’injustice qui règne à l’Ouest et se met en tête d’élaborer une réforme radicale des sociétés démocratiques occidentales.
Suite à un deuxième volume (moins médiatisé) de ses Mémoires, publié sous le titre éloquent J’ai choisi la justice, le voilà qui se lance dans une croisade pour un nouveau mode de production, avec moins d’exploitation. Il se retrouve ainsi en Bolivie, où il va investir (et perdre) toute sa fortune dans l’organisation de collectivités de paysans pauvres. Abattu par ce fiasco, il se retire de la vie publique et finit par se suicider à New York.
Aujourd’hui, de nouveaux Kravchenko se font entendre un peu partout dans le monde, des Etats-Unis à l’Inde, à la Chine et au Japon, de l’Amérique latine à l’Afrique, du Moyen-Orient à l’Europe occidentale et orientale. Ils sont tous très différents, ils ne parlent pas la même langue, mais ils sont plus nombreux qu’on ne le pense, et les puissants ne craignent qu’une chose, c’est que leurs voix se fassent écho et s’amplifient.
Conscients que nous allons droit à la catastrophe, ils sont prêts à agir coûte que coûte. Déçus par le communisme du XXe siècle, ils n’hésitent pas à repartir de zéro et à réinventer la notion de justice. Traités de dangereux utopistes par leurs adversaires, ils sont pourtant les seuls à s’être vraiment réveillés du rêve qui nous aveugle encore presque tous. Ce sont eux qui, sans la moindre nostalgie du défunt "socialisme réel", portent le véritable espoir de la gauche.
Traduit de l’anglais par Myriam Dennehy
Philosophe, ancien candidat du parti Démocratie libérale slovène en 1991 à la première élection présidentielle libre qui a précédé l’indépendance de son pays en 1991.
Slavoj Zizek
http://www.lemonde.fr/opinions/arti...
(1) 9/11 en Allemagne : "ne pas oublier la Nuit de Cristal" http://www.lemonde.fr/web/depeches/...
jeudi 29 octobre 2009
Salutations de Grèce
Ces choses sont vieilles, d’un autre siècle. Deux anarchistes viennent d’être arrêtés après un braquage dans une banque. Le premier l’a volé, arme au poing. Ils disent que le second l’aurait aidé en prenant en charge l’argent. C’est arrivé dans un petit village en Grèce, le 1er octobre dernier. Et alors ? Ce sont des choses qui arrivent. Et c’est un pays lointain à la langue incompréhensible et intraduisible. Qui voulez-vous que cela intéresse ?
Le voleur est Christos Stratigopulos, déjà arrêté et condamné ici en Italie il y a une quinzaine d’années pour un fait similaire. Après avoir purgé sa peine il est retourné en Grèce. Peu se souviennent de lui, pas plus connu que ça. L’autre arrêté est quand à lui italien, et c’est Alfredo Bonanno. Oui, rien que lui ; qui n’a jamais entendu son nom ? En peu de temps la nouvelle a fait rapidement le tour du monde, relayé par de nombreuses agences de presse : « un des plus grand théoricien de l’anarchisme insurrectionnaliste », « parmi les principaux idéologues de l’anarchisme » « militant anarchiste et écrivain », « le voleur fugitif anarchiste international », « le théoricien de la violence révolutionnaire », a fini de nouveau derrière les barreaux. Sur place se sont précipités les hommes de l’anti-terrorisme, qu’ils soient grecs ou italiens, prêts à exploiter la savoureuse occasion. Il y a tous les éléments pour bâtir un beau théorème : un pays où il y a encore des foyers ardents de révolte après le grand incendie insurrectionnel de décembre dernier, un anarchiste grec actif dans les mouvement, un étranger anarchiste connu pour ses théories subversives qui voyage dans le pays pour faire des conférences, une banque volée.
Christos a assumé la pleine responsabilité de son geste, causé par des problèmes économiques, niant l’implication d’Alfredo. Mais le juge, de toute évidence, ne l’a pas cru. Les deux restent donc en prison. Le premier, car il a osé voler du fric plutôt que de se résigner à crever dans la misère ; et en plus, il est anarchiste. Le second, parce que... parce que... parce qu’il a aidé son compagnon. Et aussi anarchiste. Ca suffit.
Ces choses sont vieilles, d’un autre siècle. Deux anarchistes viennent d’être arrêtés après un braquage de banque. A l’extérieur s’organise la solidarité. Des fonds commencent à être recueillis, des initiatives se préparent. Mais pas seulement. A Athènes les deux prisonniers reçoivent les salutations explosives du groupe « La Conspiration des Cellules de Feu », qui venait tout juste de déranger l’accession à son poste du premier ministre grec. A Villejuif, en France, certaines personnes expriment leur solidarité en brisant les vitres du siège local du Parti Socialiste. Une des beautés de l’anarchisme est qu’il ne connaît pas de frontières. Et en Italie ? Eh bien, ici on se limite à communiquer la nouvelle, en rapportant fidèlement et avec sang-froid les papiers des journalistes. Pas de commentaire. Se taisent les rédacteurs de journaux virtuels quotidiens. Les dessinateurs techniques de communiqués virtuel quotidiens ne disent rien. Les petits stratèges des alliances justes restent silencieux. Le mouvement est devenu désormais une communauté, et qui n’en partage pas les règles ni le langage n’existe pas ; n’a pas de nom. Peut-être qu’à force de suivre les masses on en a oublié les individus ? Peut-être est-ce mieux ainsi. Mieux vaut un silence sincère lorsque, devant un fait pareil, on ne sait plus que dire, plutôt qu’une jacasserie hypocrite et faussement solidaire. Laissons ça aux staliniens et autres vieilleries. Ou alors laissons-le aux quelques fascistes du troisième millénaire, qui, sur un de leurs forums, ont rendu hommage aux deux anarchistes arrêtés.
Ces choses sont vieilles, d’un autre siècle. Deux anarchistes viennent d’être arrêtés après un braquage de banque. Le premier a 46 ans, le second 72 ans. Aussi coupables ou innocents qu’ils soient, pour eux, en tant qu’anarchistes, ils n’ont même pas l’excuse de la maladie infantile de l’extrémisme. Têtus comme ils sont, ils n’ont pas compris qu’aujourd’hui il est temps pour eux de surfer sur la vague des mouvements sociaux, de défendre allez-savoir-quoi devant des lieux de pouvoir, de jouer les travailleurs sociaux pour les damnés de la terre.
Non ils ne l’ont pas compris. Le rêve qu’ils ont dans le cœur est trop grand pour s’en tenir au tic-toc des temps modernes.
Pas de pardon, pas de pitié.
Adieu beau Lugano.
[Texte traduit par nos soins de Guerra Sociale.]
Pour la solidarité matérielle avec Alfredo Bonanno et Christos Stratigopoulos
Le 1er octobre, Alfredo Bonanno a été incarcéré en Grèce, accusé de complicité de braquage, et en même temps que lui, le compagnon Christos Stratigopoulos, accusé du braquage. ils se trouvent actuellement enfermés à la prison de Amfissa, dans de dures conditions. Il existe une adresse pour leur écrire, mais il n’est pas sûr qu’ils reçoivent le courrier.
de nombreux compagnons nous demandent s’il est possible de faire quelque chose. Nous nous proposons déjà de recueillir de l’argent pour affronter les frais liés à la détention des compagnons. Pour toute communication, il est possible d’utiliser ceux de nos éditions : edizionianarchismo@gmail.com - A. Medeot, C.P. 3431 - 34128 Trieste.
les versements peuvent s’effectuer sur le compte postal n° 23852353, ouvert au nom de A. Medeot - C.P. 3431 - Trieste avec la mention "sottoscrizione arresti in Grecia".
traduit de informa-azione, Gio, 15/10/2009 - 23:40
Trouvé dans les Brèves du désordre
source : Non Fides
lundi 19 octobre 2009
Élections municipales au Portugal : attention aux effets d’optique !
L’appréciation du résultat des dernières élections municipales au Portugal demande d’abord que l’on précise un cadre institutionnel et politique bien différent de celui de la France : Il y a trois niveaux de souveraineté locale qui correspondent à trois votes différents ; tout d’abord, ce que l’on nomme les « concelhos », qui peuvent correspondre aux communes, et pour lesquels se déroulent deux votes – celui pour la Càmara (l’exécutif de la Mairie) et celui pour l’Assemblée municipale (le « parlement communal ») – qui ne coïncident pas toujours exactement au niveau des résultats puisque les dimensions locales et humaines jouent un rôle important-. Ces élections se déroulant à la proportionnelle intégrale, les membres de l’exécutif (vereadores) sont donc déterminés en fonction des résultats de chaque liste, ce qui signifie que des membres de l’opposition y figurent en fonction des suffrages obtenus. Mais les décisions de l’exécutif sont soumises au vote de l’Assemblé municipale dont la composition reflète également à la proportionnelle le résultat du scrutin. Troisième niveau les « freguesias », que l’on pourrait traduire par mairies d’arrondissement mais dans toutes communes et pas seulement dans les grandes villes, et où là-aussi la proportionnelle intégrale a cours. Ensuite, contrairement à ce qui existe en France depuis longtemps, il n’existe non seulement aucune liste commune de gauche entre le PS, la CDU (alliance qui regroupe les communistes et les verts au Portugal) et le « Bloco de Esquerda » (qui pourrait être rapproché, encore qu’avec des différences, du NPA) comme non plus, aucune pratique de désistement républicain, du fait de la proportionnelle. Ceci étant précisé, les résultats montrent d’abord une grande stabilité car si le PS revendique la victoire en nombre de voix et de mandats, la droite fait de même concernant le nombre de mairies (Càmaras) ce qui lui permettra de continuer à présider l’Associação Nacional dos Municípios Portugueses (ANMP), l’équivalent de l’association des maires. Si le PS progresse globalement en nombre de mairies, passant de 109 à 131, la droite garde la tête puisque le total des mairies de droite s’établit, toutes formations confondues à 140, néanmoins en baisse de 17 mairies par rapport au scrutin de 2005. Pour le PS, la victoire à Lisbonne, avec la majorité absolue, est un des faits marquants tandis que le PSD (principale formation de droite) peut se prévaloir du même fait à Porto (deuxième ville du pays). Pour le PS, deux autres victoires significatives, puisqu’il s’agit de capitales de « district », équivalent des départements en quelque sorte, Figueira da Foz dans le centre au détriment du PSD, et Beja, dans l’Alentejo-sud, bastion historique des communistes depuis les premières élections libres de 1974. Le PSD gagne lui sur le PS, la capitale du district de Faro, capitale de l’Algarve, à l’extrême sud. Le paradoxe étant qu’à Beja, la CDU perd la majorité en améliorant son score, 41,66 %, et son nombre de voix, mais la droite dans ces cas-là vote utile sur le PS pour battre les communistes, le score de la droite s’effondrant par rapport aux dernières législatives, en profitant du changement de tête de liste à la CDU. Même scénario pour une autre perte douloureuse à Aljustrel, aussi dans le district de Beja, grand centre minier, où la CDU perd une mairie qu’elle avait toujours dirigée malgré 46,79 % des voix ! Autre perte sensible, celle de Marinha Grande, grande ville ouvrière autrefois centre de l’industrie verrière, que la CDU avait reconquis au PS en 2005 mais où elle a pâti de divisions internes, le maire ayant démissionné à mi-mandat en désaccord avec la CDU. Elle est devant le PS en nombre de voix sur l’ensemble des freguesias de la ville mais perd la mairie avec le même nombre de mandats que le PS. Néanmoins, elle peut s’appuyer sur des résultats importants, surtout après les législatives où malgré le gain d’un député, son résultat n’avait pas été à la hauteur de ses espérances. Elle reconquiert deux mairies dans l’Alentejo sur le PS, Alvito dans le district de Beja, et Crato, dans le district de Portalegre, et surtout une mairie très symbolique, celle d’Alpiarça, dans le district de Santarém, ancien bastion rouge perdu depuis trois mandats au bénéfice d’un PS allié avec la droite, où elle gagne la majorité absolue tant à la Mairie qu’à l’assemblée municipale. Elle renforce aussi significativement ses positions dans le sud, en particulier dans le district de Sétubal, où elle avait gagné son député supplémentaire, notamment dans la grande ville ouvrière de Barreiro, reprise au PS en 2005, où elle gagne cette fois avec la majorité absolue. Elle conserve également la grande ville d’Almada, voisine du Barreiro et partie de la banlieue ouvrière de Lisbonne lui faisant face dans l’estuaire du Tage, où le PS avait fortement investi, en mettant comme tête de liste une figure nationale du parti. L’autre point positif concerne la manœuvre amorcée par tout l’establishment visant à marginaliser la CDU, ce qui lui a valu un ostracisme médiatique sans précédent, et à faire la promotion du B.E. comme nouvelle force montante à la gauche de la gauche, en pariant sur l’effondrement de la CDU. Non seulement le BE échoue de façon claire avec une seule mairie conservée, et encore par le biais de l’ancienne maire de la CDU passée au BE, comme il se retrouve, contrairement aux législatives, nettement derrière la CDU, tant à Lisbonne qu’à Porto, où il ne disposera d’aucun mandat, contrairement à la CDU. La CDU se voit ainsi confirmée comme la troisième force politique du pays, derrière le PS et le PSD. Dans le contexte portugais et européen, ce résultat est loin d’être négligeable. Il peut également comporter quelques enseignement par rapport à certains débats en cours, tant dans la gauche européenne qu’au niveau de la France, en particulier pour celle qui persiste à s’inscrire dans une visée alternative. Tout d’abord, force est de constater, toutes proportions gardées, que ce n’est pas dans la dilution de l’identité révolutionnaire ni dans une « chosification » à l’italienne que réside le salut, loin s’en faut, et le résultat des élections européennes, pour ne pas parler non plus des élections en Allemagne, trouve là une confirmation. Ni non plus le pari dans une compétition médiatique visant à apparaître aux yeux de la pensée dominante comme des politiques « ouverts et présentables » mais dans plutôt dans l’affirmation d’une dimension de classe claire et d’un ancrage social fort. Pour autant, on ne manquera pas de remarquer, et cet élément est particulièrement pertinent pour la France, du fait d’un vécu commun à gauche inscrit dans l’histoire, les difficultés que peut poser à l’ensemble de la gauche dans la perspective d’un rassemblement majoritaire, l’arrimage d’un PS aux options sociales-libérales et ses alliances objectives avec la droite. Cela ne rend assurément pas le combat de toutes les forces de gauche engagées dans une perspective transformatrice plus aisé, malgré un mouvement social puissant et organisé comme celui qu’a connu le Portugal ces derniers mois. D’abord parce que cette politique « sociale-libérale », au Portugal plus libérale que sociale d’ailleurs, engendre des dégâts sociaux considérables mais aussi parce qu’elle brouille durablement les repères et fait le lit de la droite et du capital. Ne pas s’y résigner peut aussi être une des conditions de changements politiques plus importants. Pedro DA NOBREGA, Le Grand Soir
vendredi 16 octobre 2009
L’Europe doit trancher sur la question de l’expérimentation animale
Actuellement en révision, la Directive européenne sur la protection des animaux utilisés dans le cadre d’expérimentations en laboratoires ne cesse de relancer le débat sur cette épineuse question. Dernièrement, la présidence de l’Union européenne aurait fait parvenir un document officiel au groupe de vétérinaires experts européens, dans lequel est abordé le droit des chercheurs à infliger des souffrances aux animaux cobayes. Le document en question donnerait, par ailleurs, des exemples d’expériences menées telles que l’administration de toxiques ou de radiations jusqu’à une dose mortelle ou encore la nage forcée jusqu’à la noyade. Celles-ci ne donnent pourtant qu’un court aperçu des préjudices que subissent ces animaux : chocs électriques, traumatismes provoquant des lésions organiques, greffes d’organes entre différentes espèces…
La circulation de ce document laisse craindre un cruel revirement de situation, la révision de la dite Directive ayant justement été demandée par la Commission européenne dans l’optique d’interdire les expériences causant des souffrances prolongées aux animaux, comme le souligne l’association One Voice.
Reconnaissant que les travaux de recherche occasionnaient des souffrances extrêmes chez les sujets testés, les industriels et les chercheurs auraient, toutefois, fait valoir que celles-ci étaient de courte durée. Un argument bien peu soutenable.
En outre, le point de vue des citoyens européens semble se positionner contre le maintien de l’expérimentation animale. Si l’on en croit un sondage réalisé auprès de 7 000 personnes en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, en Suède et en République tchèque, 84 % des personnes interrogées estiment que les expériences sur animaux causant des souffrances importantes, à court comme à long terme, doivent être interdites. En l’état actuel des choses, 80 % des interrogés réclament davantage de transparence quant aux travaux d’expérimentation animale.
Si l’expérimentation animale indigne par son concept même, elle est d’autant moins tolérable qu’il existe aujourd’hui des alternatives à cette méthode. En effet, la toxicogénomique, qui repose notamment sur la culture de cellules humaines, a démontré son efficacité. Elle serait même plus pertinente que l’expérimentation animale, cette dernière n’apportant pas toujours des conclusions transposables à l’homme.
Pour l’heure, la réunion des experts vétérinaires européens, prévue pour le 12 octobre prochain, devrait apporter des éléments nouveaux au débat européen. Il est à espérer que les discussions rejoignent ce qui a été fait en matière de recherche cosmétique, le délai accordé par l’Union européenne à l’industrie cosmétique pour bannir les tests sur animaux étant arrivé à échéance le 11 mars 2009.
Cécile Cassier
Source : Univers nature
dimanche 11 octobre 2009
Contre commet de l'OMC le 28 novembre à Genève
Ni la crise économique et sociale, ni la crise environnementale ne seront résolues avec la logique qui les a créées. Ce système économique a nourri misère, inégalités, guerres et nous a précipités dans la pire crise depuis la 2ème guerre mondiale. Aujourd’hui, nous sommes confrontés avec la nécessité impérieuse – toujours plus urgente – de renoncer à l’absurdité d’une croissance sans fin sur une planète finie. (...)
Des centaines de représentants de mouvements populaires du monde entier
seront à Genève, puis à Copenhague pour exiger un changement radical de
direction. Nous donnons rendez-vous à Genève à toutes et tous.
Contre l’OMC, parce qu'un monde meilleur est urgent !
*Manifestation, samedi 28 novembre, Place Neuve, 14H à GENÈVE*
*Quelques sites :*
http://propagandact.blogspot.com/2009/09/mobilisation-contre-lomc-geneve.html
http://www.suisse.attac.org/Mobilisation-anti-OMC-Stop-aux
http://lists.fse-esf.org/pipermail/cifs/2009-September/000921.html
http://www.solidarites.ch/journal/index.php3?action=6&id=3913&rubr=4
http://www.fsl-geneve.org/la_une.html
samedi 10 octobre 2009
Islande : « Si la dette ne peut pas être payée, elle ne le sera pas ! »
L’Islande, petit pays sans armée de 320 000 habitants, vient d’annoncer qu’il conditionnerait le remboursement de sa dette à ses « capacités de paiement ». Si la récession perdure, l’Islande ne remboursera rien. Même s’il convient de nuancer la portée de cette décision, d’autant qu’il faudra vérifier qu’elle est effectivement appliquée, elle représente cependant une réelle opportunité dont les mouvements sociaux, du Nord et du Sud, devraient se saisir pour obliger leurs gouvernements à remettre enfin en cause le paiement inconditionnel de la dette publique.
Après 15 années de croissance économique, après avoir été considéré comme un des pays les plus riches de la planète, l’Islande a connu fin 2008, selon le FMI, la plus grosse crise bancaire dans l’histoire d’un pays industrialisé [1]. Cela n’a rien d’un hasard. Ces dernières années, L’Islande a appliqué ce qu’on peut appeler un « pur néolibéralisme ». Le secteur bancaire, intégralement privatisé en 2003, a tout fait pour attirer les capitaux étrangers. Ils ont notamment développé les fameux comptes en ligne qui, via la réduction des coûts de gestion, permettent d’offrir des taux d’intérêt relativement intéressants. En à peine 4 ans, la dette extérieure des trois principales banques islandaises a plus que quadruplé, pour passer de 200% du PIB en 2003 à 900 % du PIB en 2007 ! Quand les marchés financiers se sont effondrés en septembre 2008 et que ces trois banques sont tombées en faillite, elles étaient évidemment dans l’impossibilité d’assumer leurs engagements, d’autant que l’effondrement de 85% de la valeur de la couronne face à l’euro n’a fait que décupler la dette. Vu l’ampleur de la faillite bancaire, plus personne n’a voulu leur prêter de l’argent ou financer un quelconque sauvetage. Les robinets se sont fermés.
L’Union européenne et le FMI « conseillent » alors au gouvernement islandais de socialiser les pertes du secteur financier en reprenant à sa charge les dettes des banques. Pour trouver les financements nécessaires au remboursement de cette nouvelle dette nationalisée, les « conseils » du FMI sont clairs : couper dans les dépenses publiques, en particulier dans la santé et l’éducation, augmenter les impôts sur le travail et les taxes indirectes, et appliquer une politique monétaire restrictive (augmentation très forte des taux d’intérêt). Ces politiques ressemblent comme deux gouttes d’eau aux mesures d’ « ajustement structurel » que les pays du Sud appliquent depuis plus de 25 ans maintenant, avec les résultats que l’on sait.
Il s’agit en plus de ne pas traîner. l’Islande est en effet censée trouver, d’ici l’automne 2009, les fonds pour rembourser sa dette, en particulier à l’égard des investisseurs britanniques et hollandais, faute de quoi, l’adhésion de l’Islande à l’Union européenne serait menacée. S’ils acceptent ce « deal », ou plutôt cette menace, cela impliquerait une austérité maximum et provoquerait une explosion de la dette extérieure publique de l’Islande qui atteindrait 240% du PIB.
Le néolibéralisme n’a pas tenu ses promesses, c’est le moins qu’on puisse dire : explosion du chômage et de la dette publique, surendettement des ménages, dont certains se voient expulsés de leurs maisons, taux d’intérêts prohibitifs, etc. Alors que les mobilisations avaient déjà forcé le gouvernement à démissionner en janvier 2008, cette attitude du FMI n’a évidemment fait qu’accroître le mécontentement général, et des manifestations, phénomène rarissime pour ce pays, se sont amplifiées, en particulier devant l’Althing, le parlement islandais. Dans ce contexte, ce même Parlement a adopté fin août une résolution stipulant que le gouvernement consacrera maximum 6% de la croissance de son PIB au titre du remboursement de la dette. Et si la croissance économique n’est pas au rendez-vous, l’Islande ne paiera rien.
Soyons réaliste, cette mesure ne constitue pas un acte que l’on pourrait qualifier de révolutionnaire. Premièrement, il faut souligner que l’Islande se retrouve dans cette situation parce qu’elle a accepté de nationaliser une dette privée. Ensuite, un taux de croissance économique ne devrait pas automatiquement signifier des capacités de paiement accrues. La répartition des richesses créées et les priorités du budget doivent être décidées en fonction des besoins des citoyens et non selon les intérêts des créanciers. Plus important : la dette n’est en rien annulée. Au mieux, le remboursement sera reporté dans le temps. Il n’y a pas d’audit en vue et donc pas non plus de possibilité de remettre en cause la légitimité et la légalité de cette dette.
Cependant, cet acte montre une chose essentielle : lorsqu’il y a une volonté politique, souvent voire toujours née de mobilisations sociales importantes, il est possible de désacraliser le caractère non négociable du remboursement de la dette publique et de prendre des mesures concrètes qui vont à l’encontre des intérêts des créanciers.
Les mouvements sociaux, du Sud et du Nord, devraient donc se servir de cet exemple et pousser leurs gouvernements à arrêter de rembourser en invoquant les arguments juridiques de l’ « état de nécessité » et de « force majeure » : les peuples ne sont pas responsables de la crise capitaliste actuelle et, vu la conjoncture, rembourser signifie concrètement la dégradation générale des conditions de vie pour les peuples du Nord et la mort, au sens premier du terme, pour des millions de gens dans le Sud. Quand Geir Haarde, le Premier Ministre, déclare qu’« il y a beaucoup d’arguments légaux qui justifient de ne pas payer » [2], il a tout à fait raison. Ne l’oublions pas, comme le stipule l’article 2 de la Déclaration sur le droit au Développement de 1986, Les États ont « le droit et le devoir de formuler des politiques de développement national appropriées ayant pour but l’amélioration constante du bien-être de l’ensemble de la population ». Poser un moratoire immédiat sur le remboursement et lancer un réel processus d’audit, transparent et démocratique, afin d’avancer vers la répudiation de cette dette odieuse, illégitime et qui asservit les peuples, est plus que jamais à l’ordre du jour, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. « One solution, repudiation ! »
Olivier Bonfond
(CADTM Belgique)
olivier@cadtm.org
www.cadtm.org
0494 / 47 28 03
Pour plus d’informations sur les mobilisations en Islande, voir le film de Patrick Taliercio « Comment l’Islande a changé de gouvernement », aux éditions 68 Septante, collection VID #02 (plus d’informations : www.6870.be - edition@6870.be)
[1] « Selon le FMI, la faillite des banques pourrait coûter aux contribuables plus de 80% du PIB. Relativement à la taille de l’économie, cela représenterait environ 20 fois ce que le gouvernement suédois a payé pour sauver ses banques au début des années 1990. Cela équivaudrait à plusieurs fois le coût de la crise bancaire au Japon il y a une dizaine d’années » (“According to the IMF, the failure of the banks may cost taxpayers more than 80% of GDP. Relative to the economy’s size, that would be about 20 times what the Swedish government paid to rescue its banks in the early 1990s. It would be several times the cost of Japan’s banking crisis a decade ago”.) « Cracks in the crust », The Economist, 11 décembre 2008.
[2] « Cracks in the crust », The Economist, 11 décembre 2008 ; http://www.economist.com/world/euro...
jeudi 1 octobre 2009
Irlande : Un référendum pour rien
Le 12 juin 2008, le peuple irlandais rejetait par 53,4 % des voix le traité de Lisbonne. Le 2 octobre 2009, il devra se prononcer de nouveau sur ce même texte sans qu’une seule virgule n’en ait été changée. Un texte qui n’est lui-même qu’une reformulation délibérément confuse du traité constitutionnel européen rejeté par les électeurs français et néerlandais en 2005. Ainsi, quel qu’en soit le résultat, le second référendum irlandais ne peut être qu’une nouvelle illustration de la perte totale de légitimité des institutions européennes.
2005, 2008, 2009… Les référendums se succèdent, le nom du texte change, le contenu reste le même (1) ; cet acharnement révèle la nature du projet : l’Union européenne ne se contente pas de questionner la souveraineté des peuples européens pour réaliser son ambition, c’est la perte de souveraineté de ces mêmes peuples qui constitue son projet. Peut-on encore appeler référendum ce qui finalement n’est que la recherche d’une réponse unique validant un processus de tractations entre le gouvernement irlandais et le Conseil européen ?
Il convient tout d’abord de se remémorer la réception du « non » irlandais en 2008 (2). Avant même l’annonce du résultat, les sondages prévoyant la victoire du « non » avaient déclenché des réactions à l’écoute desquelles il était clair que le traité de Lisbonne devait être adopté coûte que coûte. Quelques jours avant le référendum, Bernard Kouchner, pour ne citer que lui, anticipait « [qu’en cas de vote négatif], il faudrait continuer, s’acharner, aller très vite, continuer sur les priorités que nous avons définies et puis tenter de convaincre les Irlandais qui ont déjà revoté une fois à propos du traité de Nice justement, de remettre ce traité sur le métier (3) ».
Après le résultat, le dispositif désormais bien rôdé de négation des sanctions populaires fonctionna à plein régime, journalistes et politiciens relativisèrent en chœur la portée du « non » car, comme l’a dit Jean Daniel, « Un pays de 4 à 5 millions d’habitants comme l’Irlande ne peut pas tenir en otage des nations réunissant 490 millions de citoyens (4) ». La souveraineté populaire est une notion caduque pour les commentateurs autorisés. Dès le lendemain du référendum, José Manuel Barroso clama que « Le traité de Lisbonne n’est pas mort, il est vivant (5) ». Le premier ministre polonais Donald Tusk fut l’un des plus francs : « Le référendum en Irlande ne disqualifie pas le traité de Lisbonne. L’Europe trouvera un moyen de le faire entrer en vigueur (6). » Dans un soliloque antidémocratique permanent, les zélateurs européistes piétinaient la souveraineté du peuple irlandais ; pour eux, l’Union européenne est d’ores et déjà souveraine.
Le premier ministre irlandais, Brian Cowen, montra très rapidement qu’il ne comptait pas soutenir la décision de son peuple ; au contraire, il en minimisa le poids en déclarant : « Nous devons prendre le temps de digérer ce qui s’est passé, de comprendre pourquoi, de nous concerter largement entre nous et avec nos partenaires (7) ». Ce langage délicieusement diplomatique montrait qu’il s’agissait maintenant de trouver un moyen de contourner le « non » irlandais. Il n’a jamais été sérieusement question de prendre en compte le verdict populaire. Une telle attitude de la part d’un dirigeant démocratiquement élu dévoile la nature réelle du rôle des élites européennes : bien qu’elles s’en défendent, elles ont cessé de représenter leur peuple pour se mettre au service d’une politique supranationale avec laquelle il est impossible de transiger et dont elles sont chargées de faire appliquer localement les décisions. Une telle duplicité mène la démocratie à sa perte.
La chronologie des faits de l’année écoulée depuis le « non » irlandais de 2008 permet de rendre compte du refus d’entériner la volonté populaire. Après un mois de juin passé en commentaires culpabilisants ou infantilisants à l’égard des électeurs irlandais ( 8 ), Brian Cowen fut, tel un mauvais élève, convoqué devant le Conseil européen pour rendre compte de son échec. Le Conseil reprit ensuite le contrôle du processus de ratification. Il était impossible de changer le texte du traité sans que cette nouvelle mouture soit réexaminée par tous les États de l’UE. Aussi le schéma retenu fut celui d’une adjonction au traité sous forme d’un protocole additionnel portant sur les questions de la neutralité, de la législation sur l’avortement et du contrôle de la fiscalité, points de cristallisation supposés du mécontentement lors du premier scrutin. Il sera toujours plus facile d’annuler ce protocole que d’amender l’ensemble du traité constitutionnel. Ainsi croit-on habile de « garantir » aux Irlandais un droit qu’ils possèdent déjà, celui de décider de leur propre législation. Enjoignant les Irlandais à céder leur pouvoir souverain en échange de simples garanties sur des questions particulières, le Conseil européen semble considérer que l’on peut préférer céder sa montre contre la promesse de pouvoir toujours demander l’heure… Si l’Union européenne était un système démocratique – ce qu’elle n’a jamais été et ne sera jamais –, il serait impensable de faire revoter un peuple souverain alors même que celui-ci vient de donner son verdict. Il ne serait pas davantage envisageable de priver de parole les autres peuples. Mais les peuples d’Europe ne vivent que dans une parodie de démocratie ; le verdict des urnes, seul sondage d’opinion légitime, a cessé d’être politiquement contraignant. Il faut en prendre acte avec le plus grand sérieux et mesurer ce que les dirigeants européens sont prêts à faire pour que leur projet aboutisse.
Les « non » français et néerlandais au traité constitutionnel européen ont été purement et simplement annulés ; le seul peuple qui, grâce à la constitution de son pays, a eu l’occasion de se prononcer sur le traité de Lisbonne se voit refuser le droit de dire « non ». Ce refus est à entendre au sens strict ; en effet, comme l’a dit José Luis Zapatero, « Il n’est pas possible que l’Irlande, avec tout le respect pour son choix démocratique, puisse stopper un projet aussi nécessaire (9) ». Non seulement les dispositions néolibérales contenues dans le traité de Lisbonne, comme celle du principe de concurrence libre et non faussée, ne sont pas amendables, mais elles sont le fond même du projet européen, et celui-ci n’est pas négociable. Aussi on ne saurait espérer sans contradiction réformer de l’intérieur ce qui constitue la nature même de « l’idée européenne ». Soit elle est acceptée, soit elle est imposée. Mais où se cache la démocratie dans de telles pratiques ?
Les peuples se voient systématiquement privés d’un débat public digne de ce nom sur l’Union européenne. Lorsque le biais européiste flagrant des médias (10) et la fidélité béate des partis politiques au projet européen laissent malgré tout émerger un désaveu public, celui-ci est nié, contourné. Tous les partis qui ont accès aux médias sont favorables à la construction européenne – c’est justement pour cela qu’ils ont accès aux médias – alors que les taux d’abstention aux élections européennes et les doutes quant aux vertus démocratiques de l’UE n’ont jamais été aussi forts. Toutes les grandes puissances privées (multinationales, banques, etc.) sont favorables à la construction européenne, sans doute sont-elles impatientes que « l’Europe sociale (11) » voie le jour... Partis, médias et puissances d’argent convergent naturellement vers l’euro-libéralisme, chacun trouvant (ou espérant trouver) dans la décrépitude des États-nations un avantage et le moyen d’accroître leur pouvoir aux dépens des droits politiques et sociaux des citoyens.
Pour se faire une idée de l’impunité et du traitement de faveur dont bénéficie l’Union européenne, imaginons qu’elle serait la réaction de la « communauté internationale » et des médias occidentaux si le gouvernement de la Russie, de l’Iran ou du Venezuela annulait ou ignorait le résultat d’un référendum... Pourtant, c’est en Europe que les médias et les partis politiques s’efforcent de masquer à grands coups de com’ et de « pédagogie » – terme de marketing politique pour désigner la propagande – le déficit démocratique grandissant et le penchant totalitaire de l’Union européenne. Moins nous serons effectivement en démocratie, plus il faudra prétendre le contraire. Il s’agit de compenser la disparition de la chose par la répétition massive du mot.
Quel que soit le résultat du référendum du 2 octobre, il sera pris en charge par l’habituel dispositif de réception médiatique. Si le « oui » l’emporte, l’ambiance sera à l’approbation soulagée, et si les Irlandais reconduisent leur « non », il s’agira une fois encore de « sortir l’Europe de l’impasse ». Il importera surtout que l’opportunité même de la construction européenne ne soit pas remise en cause. C’est cette absence de choix politique réel, caractéristique de la société post-démocratique à laquelle une « élite technicienne » destine les peuples, que l’on perçoit derrière ces propos de l’ancien secrétaire d’État aux affaires européennes, Jean-Pierre Jouyet :
« Je pense sincèrement que le référendum n’est pas la bonne formule pour adopter à l’échelon national les traité et les règlements internationaux. Donc, en effet, si d’autres référendums [sur le traité de Lisbonne] avaient été organisés, il est probable que certains auraient aussi vu le “non“ l’emporter. Mais ce n’est pas au peuple de trancher ces questions très complexes (12) ».
Laurent Dauré et Dominique Guillemin
Militants de l’Union Populaire Républicaine
http://u-p-r.fr/
NOTES :
(1) Voir notre article « Traité européen : que s’est-il passé ? », mis en ligne le 17 février 2008 : www.revue-republicaine.fr/spip.php?....
(2) Voir notre article « L’introuvable souveraineté de l’Union européenne », mis en ligne le 3 juillet 2008 : www.observatoiredeleurope.com/L-int....
(3) Bernard Kouchner, interview par Jean-Michel Apathie, RTL, le 9 juin 2008.
(4) Jean Daniel, « Naufrage d’une ambition », Le Nouvel Observateur, semaine du 19 au 25 juin 2008.
(5) José-Manuel Barroso, le 13 juin 2008, cité par Arnaud Vaulerin, « La petite Irlande secoue l’Europe », Libération, le 14-15 juin 2008.
(6) Donald Tusk, Le Nouvel Observateur, semaine du 19 au 25 juin 2008.
(7) Brian Cowen, cité par Henri de Bresson et Philippe Richard, « La mise en œuvre du traité de Lisbonne est bloquée », Le Monde, le 15-16 juin 2008.
(8) Voir l’article de Denis Perais et Mathias Reymond, « Traité de Lisbonne : ces Irlandais d’où vient tout le mal », mis en ligne le 23 juin 2008 : www.acrimed.org/article2922.html.
(9) José Luis Zapatero, cité par Alain Barluet, « Les vingt-sept se donnent quatre mois de réflexion », Le Figaro, le 20 juin 2008.
(10) Voir le livre de Henri Maler et Antoine Schwartz (pour Acrimed), Médias en campagne : retours sur le référendum de 2005, Syllepse, 2005.
(11) Voir le livre de François Denord et Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’Agir, 2009.
(12) Jean-Pierre Jouyet, Une présidence de crise : entretiens avec Sophie Coignard, Albin Michel, 2009.
